Développement durable : le grand écart

19 juin 2004 par Jean-Marie Harribey


Jean-Marie Harribey est économiste, université Bordeaux-IV. Dernier ouvrage : la Démence sénile du capital, Editions du Passant, Bègles, 2004.

Contribution au débat de l’Agora de l’Humanité : « Eau, énergie, développement, environnement. quel devenir de la planète ? »

Le concept de développement durable est une drôle d’invention. Il vise à sauvegarder les conditions de la vie sur la planète et à promouvoir tous les êtres humains, tout en donnant aux plus grands pollueurs le moyen d’afficher des engagements verbaux de pure circonstance en faveur de l’écologie et aux pires destructeurs des systèmes sociaux, l’occasion d’offrir un visage de bienfaiteurs de l’humanité.

Comment un tel grand écart est-il possible ? Parce que, dans sa présentation dominante, le développement durable suppose qu’il est possible de concilier une croissance économique infinie, la préservation des équilibres écologiques et la résorption de la pauvreté. En accréditant cette idée, l’ONU donne un blanc-seing aux firmes multinationales qui peuvent continuer de faire fructifier leurs affaires, tenues pour compatibles avec le respect de la nature et des droits humains. En un mot, le capitalisme, qui est mû par une dynamique d’accumulation incessante et qui, pour cela, ne peut se passer de la croissance des activités marchandes, a l’avenir devant lui. L’essentiel est là, n’est-il pas vrai ?

Or, rien n’est moins sûr que la possibilité de cette compatibilité. Primo, notre mode de production et de consommation épuise les ressources naturelles, pollue l’eau et l’air, appauvrit la biodiversité et prépare un réchauffement climatique de grande ampleur. Le progrès technique ne réussit pas à diminuer la pression exercée sur la nature car la croissance économique fait plus que compenser les améliorations apportées dans le processus productif : on pollue et on épuise toujours davantage, au point maintenant de dépasser les capacités d’autorégulation et de régénération de la planète. Secundo, l’évolution du capitalisme vers un régime où le poids des exigences de rémunération financière devient exorbitant empêche que les richesses produites puissent faire reculer significativement la pauvreté dans le monde. L’élévation des revenus des classes capitalistes, notamment par le biais de la hausse des dividendes, condamne la part de la valeur ajoutée attribuée aux travailleurs à décroître, sous forme de salaires directs, de prestations sociales ou de revenus des paysans pauvres. Même la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
reconnaît que l’objectif du Millénaire décidé en 2000 de diviser par deux d’ici à 2015 le nombre de personnes vivant dans la pauvreté absolue ne sera pas atteint.

Ainsi les deux fleurons du développement durable officiel, l’écologique et le social, sont en réalité deux ornements de façade car ils représentent deux objectifs que le mode de développement capitaliste rend inaccessibles.

Comment sortir de cette contradiction qu’illustre ce dilemme, véritable piège dans lequel nous enferme le capitalisme : déchéance de chômeurs de plus en plus nombreux à cause d’une croissance soi-disant insuffisante ou bien saccage de la planète ? Parce que la croissance imposée par le capitalisme est dévastatrice, doit-on renoncer au progrès social et au bien-être partagé, c’est-à-dire à un développement véritablement humain ? Sur le plan théorique, il convient de se démarquer à la fois de l’idéologie libérale qui assimile croissance et développement du bien-être, de celle symétrique des opposants à tout développement au prétexte que celui-ci ne pourrait là encore être dissocié de la croissance dévastatrice, et aussi de celle qui a longtemps fait figure de position originale consistant à dire que la croissance n’était certes pas une condition suffisante du développement mais qu’elle en restait une condition nécessaire. Aujourd’hui, le moment est venu de dire que le développement n’implique pas toujours nécessairement la croissance.

Quelle est la traduction politique de cette thèse ? D’abord, renoncer à la croissance matérielle éternelle et fonder production et consommation sur les énergies renouvelables. Ensuite, distinguer la situation des riches et des pauvres dans le monde, les seconds ayant droit à un temps de croissance pour construire des écoles, des centres de soins, des réseaux d’eau potable et retrouver une autonomie alimentaire. Enfin, réduire les productions nuisibles (notamment agriculture intensive, transports sur route, armement, publicité), accroître celles qui répondent aux besoins de l’avenir (éducation, santé, lutte contre la pollution) et, une fois ceux-ci satisfaits, réduire le temps de travail à mesure qu’augmente la productivité. Une décroissance aveugle serait à terme aussi dangereuse que la croissance mortifère.

On voit bien l’ampleur de la tâche : faire reculer la logique du profit jusqu’à son abolition ainsi que le productivisme qui lui est consubstantiel, tout en promouvant les productions qui ouvrent la voie à une conception nouvelle de la richesse sociale : en un mot, la valeur d’usage avant la valeur d’échange. Est-ce possible dans le cadre des rapports sociaux capitalistes ? Non, et c’est bien ce que cachent les discours convenus sur le développement durable.




Source : Journal l’Humanité, 15 juin 2004.

Jean-Marie Harribey

ancien Professeur agrégé de sciences économiques et sociales et Maître de conférences d’économie à l’Université Bordeaux IV.
Jean-Marie Harribey est chroniqueur à Politis. Il anime le Conseil scientifique d’Attac France, association qu’il a co-présidée de 2006 à 2009, il a co-présidé les Économistes atterrés de 2011 à 2014 et il est membre de la Fondation Copernic.

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