Dix ans après le début de la crise financière, l’avenir est entre nos mains

15 septembre par Susan George , Nick Dearden , Christine Pagnoulle , Roberto Spini , Stefano Risso , Petter Slaatrem , Alfred Eibl , Eric Goeman , Cuca Hernández , Lisa Mittendrein , Tony Phillips


Image : #10anosdeCrisisEstafa.

Dix ans après la faillite de Lehman Brothers, divers mouvements sociaux, rassemblés sous l’étendard de #10YearsOn et Change Finance, commémorent cet événement et désobéissent partout en Europe pour relancer la lutte pour la reconstruction de la démocratie.

Il s’est passé dix ans depuis la chute de Lehman Brothers et le début de la plus grande crise financière européenne depuis la Seconde Guerre mondiale. En Europe, les politiques, toutes couleurs confondues – mais en particulier du centre et de centre gauche – se sont fendus de nombreux discours préoccupés sur le sujet. Les marchés financiers Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
n’avaient qu’à bien se tenir ; on allait voir ce qu’on allait voir.

Et pourtant, dix ans plus tard, un scénario identique pourrait se reproduire, en pire.

La finance demeure un risque majeur pour l’économie. Encore aujourd’hui, seule une petite partie de nos ressources sont investies dans l’économie « réelle », grâce à laquelle nous nous nourrissons, nous habillons et nous logeons. Encore aujourd’hui la finance, qui n’a pas été réformée, tire sa richesse et sa puissance de la surexploitation de l’environnement et du travail. Encore aujourd’hui, la seule réponse qui soit donnée à la crise dévastatrice causée par la finance toute-puissante consiste en des mesures d’austérité : les pauvres paient pour les crimes des riches.

Pendant quarante ans, le pouvoir du secteur financier n’a fait que grossir car, pour le dire simplement, ce type d’activité a été une manière très efficace pour les super riches de s’arroger des parts toujours plus larges du gâteau économique aux dépens de l’immense majorité d’entre nous.

En 1933, suite à la Grande Dépression, le président des Etats-Unis Roosevelt promit de chasser les marchands du temple. Le Congrès adopta une loi de régulation de la finance appelée le Glass-Steagall Act, qui séparait les banques d’investissement Banques d’investissement
Banque d’investissement
Société financière dont l’activité consiste à effectuer trois types d’opérations : du conseil (notamment en fusion-acquisition), de la gestion de haut de bilan pour le compte d’entreprises (augmentations de capital, introductions en bourse, émissions d’emprunts obligataires) et des placements sur les marchés avec des prises de risque souvent excessives et mal contrôlées. Une banque d’affaires ne collecte pas de fonds auprès du public, mais se finance en empruntant aux banques ou sur les marchés financiers.
prenant d’énormes risques des banques de dépôt Banques de dépôt
Banque de dépôt
Banque de dépôt ou banque commerciale : Établissement de crédit effectuant des opérations de banque avec les particuliers, les entreprises et les collectivités publiques consistant à collecter des fonds pour les redistribuer sous forme de crédit ou pour effectuer à titre accessoire des opérations de placements. Les dépôts du public bénéficient d’une garantie de l’État. Une banque de dépôt (ou banque commerciale) se distingue d’une banque d’affaires qui fait essentiellement des opérations de marché. Pendant plusieurs décennies, suite au Glass Steagall Act adopté pendant l’administration Roosevelt et aux mesures équivalentes prises en Europe, il était interdit aux banques commerciales d’émettre des titres, des actions et tout autre instrument financier.
, utiles et nécessaires au reste de l’économie. Il comprenait que c’était là le seul moyen d’éviter une grave catastrophe sociale.

La loi prévoyait d’autre part des mesures de sécurité tels que la garantie fédérale des dépôts et le plafonnement des taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5millions de dollars, donc en tout 15millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
. Le but était de protéger l’argent des petits épargnants et les emprunts des individus des risques excessifs pris par les banques d’investissement. Les gens ordinaires étaient protégés, les financiers n’étaient plus autorisés à spéculer avec notre avenir et notre argent.


Fatalisme

En 1999, il semble que les horreurs de la Grande Dépression étaient oubliées par l’administration de Bill Clinton, qui a abrogé la loi Glass-Steagall. Il ne fait aucun doute que cette abrogation a contribué à la crise financière de 2008. Néanmoins à l’époque, peu de personnes s’en sont rendu compte, et moins encore l’ont dénoncé.

Confrontée à une économie qui produit tant d’inégalités, notre démocratie a été bâillonnée, et nous en avons été réduits à assister passivement au ronronnement des procédures parlementaires et aux actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
routinières des institutions libérales. La concentration du pouvoir financier a transformé notre démocratie en une fade et impuissante copie d’elle-même.

Aujourd’hui de plus en plus de gens se rendent compte que les nombreuses crises auxquelles nous faisons face sont liées à la permanence du pouvoir de la finance et que notre société n’est plus en mesure de supporter les coûts de ses excès. La plupart des gens voient clairement que la croissance économique n’est pas sans limites, que la question climatique est un enjeu majeur pour notre avenir, que les niveaux insoutenables d’inégalité que nous connaissons sont incompatibles avec une société vivant en paix avec elle-même.

Ils ont raison. Mais cette conscience en elle-même ne produit pas le changement. Combinée à un système politique qui refuse de changer, elle alimente au contraire le fatalisme et le nihilisme. A moins que les gens croient à nouveau que le changement est possible, la dérive de l’Europe vers le désastre est inévitable.


Désobéir

Les dirigeants européens ont eu l’opportunité de remédier à tout cela. Il apparaît désormais clairement que la véritable démocratie ne viendra pas d’eux. Nous devons la faire advenir nous-mêmes, ensemble, « de la base ». Bien évidemment, les citoyens à travers l’Europe se sont mobilisés, d’Occupy aux campagnes contre l’évasion fiscale, en passant par des groupes de citoyens exposant la corruption de nos institutions.

Ils n’ont pas eu peur d’affronter la loi – reconnaissant ainsi à juste titre que la désobéissance civile est un instrument légitime en des temps incertains, au service de la reconstruction d’une forme de pouvoir citoyen. Ils ont fait appel à leur créativité, dénonçant l’absurdité d’une situation dans laquelle les plus grandes multinationales du monde paient moins d’impôts que les travailleurs et leurs propres clients, alors qu’elles pillent les précieuses ressources de la planète et fabriquent de l’obsolescence programmée.

Qu’y a-t-il de plus approprié que la désobéissance dans cette société au sein de laquelle les lois ne sont pas le résultat des délibérations conscientes des citoyens mais des demandes de ceux qui sont trop puissants pour avoir l’obligation de s’y plier de toute façon ?

Le 15 septembre, cela fera dix ans depuis que la faillite de Lehman Brothers a ouvert une boîte de Pandore. Nous, mouvements sociaux, rassemblés sous l’étendard de #10YearsOn et Change Finance, allons commémorer cet événement à notre manière en désobéissant partout en Europe pour relancer la lutte pour la reconstruction de la démocratie. Ce qui ne peut être atteint que par le contrôle de la finance. Pour tous ceux que la montée des extrêmes droites, de l’intolérance ou de la haine effraie, c’est la meilleure chance que nous puissions saisir. Nous devons utiliser la prochaine décennie pour que le peuple prenne le contrôle sur la finance.



Susan George, Attac France ; Nick Dearden, Global Justice Now ; Roberto Spini et Stefano Risso, Attac Italie ; Petter Slaatrem, Attac Norvège ; Alfred Eibel, Attac Allemagne ; Eric Goeman et Christine Pagnoulle, Attac Belgique ; Cuca Hernández, Attac Espagne ; Tony Phillips, Attac Irlande ; Lisa Mittendrein, Attac Autriche.

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