Du Sud au Nord : crise de la dette et programmes d’ajustement

4 juin 2014 par Eric Toussaint

Ce texte met en évidence les similitudes de politiques imposées aux peuples du Nord et du Sud de la planète à partir du grand tournant néolibéral des années 1980. Alors qu’il a été écrit en juillet 2000, aucune retouche n’est nécessaire pour présenter et analyser le déroulement des évènements de la période 1980-2000 en matière d’austérité et d’endettement. Son contenu a l’avantage de montrer que les politiques appliquées progressivement à partir de 2008 en Grèce, en Europe occidentale et aux États-Unis constituent l’approfondissement d’une offensive initiée trois décennies plus tôt. Les arguments utilisés par les gouvernements et les organismes internationaux qui les appliquent n’ont pas véritablement changé, de même que les recettes utilisées.

À partir des années 1980, la crise de l’endettement public, tant des pays du Tiers Monde et de l’Est que des pays industrialisés, a été systématiquement utilisée pour imposer des politiques d’austérité au nom de l’ajustement |1|. Accusant leurs prédécesseurs d’avoir vécu « au dessus de leurs moyens » en recourant trop facilement à l’emprunt, la plupart des gouvernements en fonction depuis lors ont progressivement infligé un « ajustement » des dépenses publiques, sociales en particulier, comme s’il s’agissait d’ajuster une ceinture en la resserrant de deux ou trois crans.

Pour ce qui est du Tiers Monde et de l’Est, le formidable accroissement de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
publique commença à la fin des années 1960 et déboucha sur une crise de remboursement à partir de 1982. Cet endettement connaît des responsables. Ils se trouvent essentiellement dans les pays les plus industrialisés : les banques privées, la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 184 membres en 2003) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRETS ACCORDES PAR LA BM :
1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site : http://www.banquemondiale.org
et les gouvernements du Nord qui ont littéralement prêté à tour de bras des centaines de milliards d’eurodollars Eurodollars Le marché des eurodollars trouve son origine anecdotique dans le souci des autorités soviétiques, dans le contexte de guerre froide des années cinquante, de faire fructifier leurs réserves en dollars sans avoir à les placer sur le marché financier américain. C’est toutefois l’ampleur des sorties de capitaux américains qui constitue la cause structurelle de l’essor spectaculaire de ce marché dans la seconde partie des années soixante. Le déficit croissant de la balance des capitaux américaine pendant cette période résulte de la conjugaison de trois éléments : les investissements massifs des firmes américaines à l’étranger, en Europe notamment ; le plafonnement des taux d’intérêt par la réglementation Q, qui encourage les emprunts étrangers sur le marché américain et décourage les dépôts aux États-Unis ; le financement de la guerre du Vietnam. Pour freiner ces sorties de capitaux, les autorités américaines ont introduit en 1963 une taxe sur les emprunts des non-résidents. Celle-ci a eu pour effet de déplacer la demande de financements en dollars du marché américain vers les euromarchés, où les filiales des banques américaines pouvaient opérer en toute liberté. L’offre de dollars sur ces marchés émane, d’une part, des institutions et des firmes américaines découragées par le niveau très faible des taux d’intérêt aux États-Unis, d’autre part, des banques centrales du reste du monde qui y placent leurs réserves de change en dollars.
Échappant à tout contrôle étatique, non contraintes de constituer des réserves obligatoires, les eurobanques - autrement dit les banques travaillant en dollars sur le sol européen et, par extension, les xénobanques, banques travaillant en toutes monnaies en dehors de leurs territoires d’émission - peuvent offrir des rémunérations élevées à leurs déposants et des taux compétitifs à leurs clients sans pour autant réduire leurs marges bénéficiaires (Adda, 1996, t. 1, p. 94 et suiv.).
et de pétrodollars Pétrodollars Les pétrodollars sont les dollars issus du pétrole. .

Pour placer leurs surplus de capitaux et de marchandises, ces différents acteurs du Nord ont prêté à des taux d’intérêt très bas. La dette publique des pays du Tiers Monde et de l’Est a ainsi été multipliée par douze entre 1968 et 1980. Dans les pays les plus industrialisés, l’endettement public augmenta également fortement pendant les années 1970, les gouvernements tentant de répondre à la fin des « trente glorieuses » années d’après-guerre par des politiques keynésiennes de relance de la machine économique.

Un tournant historique s’amorça en 1979, 1980, 1981, avec l’arrivée au pouvoir de Thatcher et de Reagan, qui appliquèrent dès lors à grande échelle les politiques rêvées par les néolibéraux.

D’emblée, ils procédèrent notamment à une très forte hausse des taux d’intérêt, qui obligea les pouvoirs publics endettés à transférer aux institutions financières privées des montants colossaux. A partir de ce moment, à l’échelle planétaire, le remboursement de la dette publique constitua un puissant mécanisme de pompage d’une partie des richesses créées par les travailleurs salariés et les petits producteurs au profit du capital financier.

Ces politiques, dictées par les néolibéraux, amorçaient une formidable offensive du capital contre le travail. Endettés, les pouvoirs publics se sont mis à réduire les dépenses sociales et d’investissement, pour « équilibrer » les comptes ; puis, ils eurent recours à de nouveaux emprunts, pour faire face à la montée des taux d’intérêt : c’est le fameux effet « boule de neige », vécu aux quatre coins de la planète durant les années 1980, soit une augmentation mécanique de la dette causée par l’effet combiné des taux d’intérêt élevés et des nouveaux emprunts nécessaires au remboursement des emprunts antérieurs.

Pour rembourser la dette publique, les gouvernements se servirent abondamment de l’impôt, dont la structure fut modifiée de manière régressive au cours des années 1980-1990 : la part des recettes fiscales provenant des prélèvements sur les revenus du capital diminua, tandis qu’augmentait la part des recettes provenant des prélèvements sur le travail salarié, d’une part, et sur la consommation de masse, via la généralisation de la TVA et l’augmentation des accises, d’autre part.

Bref, l’État prit aux travailleurs et aux pauvres pour donner aux riches, au capital : exactement l’inverse d’une politique redistributive, qui devrait être pourtant la préoccupation principale des pouvoirs publics...

La crise de la dette publique des années 1980 est intimement liée au processus de déréglementation qui préside à la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
néolibérale. En effet, l’augmentation colossale de l’endettement public, de la fin des années 1960 au début des années 1980, est allée de pair avec le développement du marché des « eurodollars », soit l’une des premières étapes de la déréglementation du système monétaire international Système monétaire international
SMI
Le SMI est un système de règles et de mécanismes institué par les États et les organisations internationales pour favoriser les échanges internationaux et assurer la coordination des politiques monétaires nationales. Celui qui est utilisé actuellement, est issu des accords de la Jamaïque (1976). Il a profondément amendé le système précédent organisé par les accords de Bretton Woods (États-Unis) en 1944.
et des marchés des changes.

Enjeux stratégiques de l’ajustement structurel Ajustement structurel Politique économique imposée par le FMI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts. dans les pays de la périphérie

Les politiques d’ajustement structurel commencèrent à être appliquées dans les pays de la périphérie juste après l’éclatement de la crise de la dette en août 1982. Elles constituèrent la poursuite, sous une forme nouvelle, d’une offensive débutée quelque quinze ans auparavant.

Quels étaient les enjeux de cette offensive ?

Pour les stratèges des gouvernements du Nord et des institutions financières multilatérales à leur service, à commencer par la Banque mondiale, il fallait impérativement répondre à un défi, la perte de contrôle sur une partie croissante de la périphérie : des années 1940 aux années 1960, les indépendances asiatiques et africaines s’étaient succédées, le bloc de l’Est européen s’était élargi, les révolutions chinoise, cubaine et algérienne avaient triomphé, des politiques populistes et nationalistes, mises en oeuvre par des régimes capitalistes de la périphérie - du péronisme argentin au parti du Congrès indien de Nehru en passant par le nationalisme nassérien -, s’étaient fait jour... En bref, de nouveaux mouvements et organisations s’étaient développés pêle-mêle au niveau international, constituant autant de dangers pour la domination des principales puissances capitalistes.

Les prêts massifs octroyés, à partir de la seconde moitié des années 1960, à un nombre croissant de pays de la périphérie (à commencer par les alliés stratégiques, le Congo de Mobutu, l’Indonésie de Suharto, le Brésil de la dictature militaire, et en allant jusqu’à des pays comme la Yougoslavie et le Mexique) jouent le rôle de lubrifiant d’un puissant mécanisme de reprise de contrôle. Ces prêts ciblés visent l’abandon par ces pays de leur politique nationaliste et une connexion plus forte des économies de la périphérie au marché mondial dominé par le centre. Il s’agit également d’assurer l’approvisionnement des économies du Centre en matières premières et en combustibles. En mettant les pays de la périphérie progressivement en concurrence les uns par rapport aux autres, en les incitant à « renforcer leur modèle exportateur », l’objectif est de faire baisser les prix des produits qu’ils exportent et, par conséquent, de réduire les coûts de production au Nord et d’y augmenter le taux de profit. Il s’agit enfin, dans un contexte de montée des luttes d’émancipation des peuples et de guerre froide avec le bloc de l’Est, de renforcer la zone d’influence des principaux pays capitalistes. Certes, on ne peut pas affirmer qu’il y a eu, de la part des banques privées, de la Banque mondiale et des gouvernements du Nord, mise en place d’un complot. Il n’en reste pas moins qu’une analyse des politiques suivies par la Banque mondiale et par les principaux gouvernements des pays industrialisés en matière de prêts à la périphérie, montre clairement que ces acteurs poursuivaient des objectifs stratégiques. |2|

La crise qui éclate en 1982 est le résultat de l’effet combiné de la baisse des prix des produits exportés par les pays de la périphérie vers le marché mondial et de l’explosion des taux d’intérêt. Du jour au lendemain, il faut rembourser plus avec des revenus en diminution. De là, l’étranglement. Les pays endettés annoncent qu’ils sont confrontés à des difficultés de paiement. Les banques privées du centre refusent immédiatement d’accorder de nouveaux prêts et exigent qu’on leur rembourse les anciens. Le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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et les principaux pays capitalistes industrialisés avancent de nouveaux prêts pour permettre aux banques privées de récupérer leur mise et pour empêcher une succession de faillites bancaires.

Depuis cette époque, le FMI, appuyé par la Banque mondiale, impose les plans d’ajustement structurel. Un pays endetté qui refuse l’ajustement structurel se voit menacé de l’arrêt des prêts du FMI et des gouvernements du Nord. On peut affirmer sans risquer de se tromper que ceux qui, à partir de 1982, proposaient aux pays de la périphérie d’arrêter le remboursement de leurs dettes et de constituer un front des pays débiteurs avaient raison. Si les pays du Sud avaient instauré ce front, ils auraient été en mesure de dicter leurs conditions à des créanciers aux abois.

En choisissant la voie du remboursement, sous les Fourches Caudines du FMI, les pays endettés ont transféré vers le capital financier du Nord l’équivalent de plusieurs plans Marshall. Les politiques d’ajustement ont impliqué l’abandon progressif d’éléments clé de la souveraineté nationale, ce qui a débouché sur une dépendance accrue des pays concernés à l’égard des pays les plus industrialisés et de leurs multinationales. Aucun des pays appliquant l’ajustement structurel n’a pu soutenir de manière durable un taux de croissance élevé. Partout, les inégalités sociales ont augmenté. Aucun pays « ajusté » ne fait exception.

Les nouveaux prêts accordés par le FMI depuis 1982 suivent trois objectifs :
1) établir les réformes structurelles imposées par l’ajustement ;
2) assurer le remboursement de la dette contractée ;
3) permettre progressivement aux pays endettés d’avoir accès aux prêts privés via les marchés financiers Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
.

En quoi consiste cet « ajustement » ?

L’ajustement structurel comprend deux grands types de mesure. Les premières sont des mesures de choc (généralement, la dévaluation Dévaluation Modification à la baisse du taux de change d’une monnaie par rapport aux autres. de la monnaie et la hausse des taux d’intérêt à l’intérieur du pays concerné). Les secondes sont des réformes structurelles (privatisation, réforme fiscale, etc.). Les dévaluations imposées par le FMI ont atteint régulièrement des taux de 40 à 50 %. Elles visent à rendre plus compétitives les exportations des pays concernés de manière à augmenter les rentrées de devises nécessaires au remboursement de la dette. Autre avantage, non négligeable si on se place du point de vue des intérêts du FMI et des pays les plus industrialisés, elles entraînent une baisse du prix des produits exportés par les pays du Sud.

Pour ces derniers, elles ont des effets plus négatifs : elles engendrent une explosion du prix des produits importés sur leur propre marché et dépriment du même coup la production intérieure. Ainsi, non seulement leurs coûts de production augmentent, tant dans l’agriculture que dans l’industrie et l’artisanat - ce d’autant plus qu’ils incorporent désormais de nombreux intrants Intrants Éléments entrant dans la production d’un bien. En agriculture, les engrais, pesticides, herbicides sont des intrants destinés à améliorer la production. Pour se procurer les devises nécessaires au remboursement de la dette, les meilleurs intrants sont réservés aux cultures d’exportation, au détriment des cultures vivrières essentielles pour les populations. importés suite à l’abandon des politiques « autocentrées » - mais le pouvoir d’achat de la grande masse de leurs consommateurs stagne (le FMI interdisant toute indexation des salaires). De plus, ces dévaluations provoquent une aggravation des inégalités dans la répartition des revenus, les capitalistes, qui disposent de liquidités Liquidité
Liquidités
Capitaux dont une économie ou une entreprise peut disposer à un instant T. Un manque de liquidités peut conduire une entreprise à la liquidation et une économie à la récession.
, ayant pris soin d’acheter des devises étrangères avant leur mise en œuvre. Ainsi, dans le cas par exemple d’une dévaluation de 50 %, la valeur de leurs liquidités double.

La politique de taux d’intérêt élevés, quant à elle, ne fait qu’accroître la récession Récession Croissance négative de l’activité économique dans un pays ou une branche pendant au moins deux trimestres. intérieure : le paysan ou l’artisan qui doit emprunter pour acheter les intrants nécessaires à sa production, hésite à le faire ou réduit sa production par manque de moyens.

Par contre, le capital rentier prospère. Le FMI justifie ces taux élevés en affirmant qu’ils attireront les capitaux étrangers dont le pays a besoin. En pratique, les capitaux qui sont attirés par de tels taux sont volatils et prennent la direction d’autres cieux au moindre problème ou quand une meilleure perspective de profit apparaît.

Autres mesures d’ajustement spécifiques aux pays de la périphérie : la suppression des subsides à certains biens et services de base et la contre réforme agraire. Dans la plupart des pays du Tiers Monde, la nourriture de base (pain, tortilla, riz...) est subventionnée de manière à empêcher de fortes hausses de prix. C’est souvent le cas également pour le transport collectif, l’électricité et l’eau. Le FMI et la Banque mondiale exigent systématiquement la suppression de tels subsides, ce qui entraîne un appauvrissement des plus pauvres et quelques fois des émeutes de la faim.

En matière de propriété de la terre, le FMI et la Banque mondiale ont lancé une offensive de longue haleine qui vise à faire disparaître toute forme de propriétés communautaires. C’est ainsi qu’ils ont obtenu la modification de l’article de la Constitution mexicaine protégeant les biens communaux (appelés ejido). Et un des grands chantiers sur lequel travaillent aujourd’hui ces deux institutions est la privatisation des terres communautaires ou étatiques en Afrique sub-saharienne...

Mesures d’ajustement communes au Nord et au Sud

La réduction du rôle du secteur public dans l’économie, la diminution des dépenses sociales, les privatisations, la réforme fiscale favorable au capital, la déréglementation du marché du travail, l’abandon d’aspects essentiels de la souveraineté des États, la suppression des contrôles de change, la stimulation de l’épargne-pension par capitalisation, la déréglementation des échanges commerciaux, l’encouragement des opérations boursières... toutes ces mesures sont appliquées dans le monde entier à des doses variant selon les rapports de forces sociaux. Ce qui frappe, c’est que du Mali à l’Angleterre, du Canada au Brésil, de la France à la Thaïlande, des États-Unis à la Russie, on constate une profonde similitude et une complémentarité entre les politiques appelées d’« ajustement structurel », à la périphérie, et celles baptisées au centre d’« assainissement », d’« austérité », ou de « convergence ».

Partout, la crise de la dette publique a servi de prétexte au lancement de ces politiques.

Partout, le remboursement de la dette publique représente un engrenage infernal de transfert des richesses au profit des détenteurs de capitaux.

François Chesnais résume la situation en quelques phrases : « Les marchés des titres de la dette Titres de la dette Les titres de la dette publique sont des emprunts qu’un État effectue pour financer son déficit (la différence entre ses recettes et ses dépenses). Il émet alors différents titres (bons d’état, certificats de trésorerie, bons du trésor, obligations linéaires, notes etc.) sur les marchés financiers – principalement actuellement – qui lui verseront de l’argent en échange d’un remboursement avec intérêts après une période déterminée (pouvant aller de 3 mois à 30 ans).
Il existe un marché primaire et secondaire de la dette publique.
publique (les marchés obligataires publics), mis en place par les principaux pays bénéficiaires de la mondialisation financière et puis imposés aux autres pays (sans trop de difficultés le plus souvent) sont, au dire même du Fonds monétaire international, la pierre ‘angulaire’ de la mondialisation financière. Traduit en langage clair, c’est très exactement le mécanisme le plus solide, mis en place par la libéralisation financière, de transfert de richesses de certaines classes et couches sociales et de certains pays vers d’autres. S’attaquer aux fondements de la puissance de la finance suppose le démantèlement de ces mécanismes et donc l’annulation de la dette publique, pas seulement celle des pays les plus pauvres, mais aussi de tout pays dont les forces sociales vivantes refusent de voir le gouvernement continuer à imposer l’austérité budgétaire aux citoyens au titre du paiement des intérêts de la dette publique. » |3|

Les plans d’ajustement structurel et autres plans d’austérité constituent une machine de guerre visant à détruire tous les mécanismes de solidarité collective (cela va des biens communaux au système de pension par répartition Retraite par capitalisation
par répartition
Le système de retraite par répartition est basé sur la solidarité inter-générationnelle garantie par l’État : les salariés cotisent pour financer la retraite des pensionnés.
Le système de retraite par capitalisation est basé sur l’épargne individuelle : les salariés cotisent dans un fonds de pension qui investit sur les marchés internationaux et est chargé de leur verser leur retraite à la fin de leur carrière.
) et à soumettre toutes les sphères de la vie humaine à la logique marchande.

Le sens profond des politiques d’ajustement structurel, c’est la suppression systématique de toutes les entraves historiques et sociales au libre déploiement du capital pour lui permettre de poursuivre sa logique de profit immédiat, quel qu’en soit le coût humain ou environnemental.

Il faut rompre avec cette logique, abandonner les politiques d’ajustement structurel, où qu’elles s’appliquent, et reconstruire un ensemble de mécanismes de contrôle du capital de manière à donner la priorité à l’Humanité. De là l’importance de créer collectivement grâce à des solidarités Nord/Sud, Est/Ouest, de nouveaux réseaux de lutte citoyenne. Les multiples résistances dont ce livre est l’écho, peuvent déboucher sur un nouveau projet émancipateur.

Bruxelles, juillet 2000.


Notes

|1| Source : Ce texte constitue l’Introduction d’Eric Toussaint au livre collectif FMI : Les peuples entrent en Résistance, Edition du Cetim, Genève, 2000. Le livre a été réalisé en collaboration avec ATTAC et l’Association internationale des techniciens, experts et chercheurs (AITEC). http://www.cetim.ch/fr/documents/PA...
Le titre de l’introduction a été conservé.

|2| Lire pour une analyse plus approfondie Eric Toussaint, La bourse ou la vie, chapitres 9 et 10, Bruxelles / Genève / Paris, 1999, 2e édition, CADTM, CETIM, Luc Pire, Syllepse ; Eric Toussaint, Arnaud Zacharie, Le Bateau ivre de la mondialisation, Bruxelles / Paris, 2000, éd. CADTM / Syllepse.

|3| F. Chesnais, Tobin or not Tobin, Paris, 1998, éd. L’Esprit frappeur.

Auteur.e

Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, est porte-parole du CADTM international et est membre du Conseil scientifique d’ATTAC France. Il est auteur des livres Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014, Procès d’un homme exemplaire, Editions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet du livre AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège Dernier livre : Bancocratie ADEN, Brussels, 2014. Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 créée par la la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015. Suite à sa dissolution annoncée le 12 novembre 2015 par le nouveau président du parlement grec, l’ex-Commission a poursuivi ses travaux et s’est dotée d’un statut légal d’association sans but lucratif.