Echec du système éducatif marocain

A propos du rapport de la Banque mondiale sur l’éducation dans la zone MENA

26 mars 2008 par Mimoun Rahmani , Lucile Daumas


Les institutions internationales ne cessent de multiplier leurs rapports sur le Maroc. Après le rapport de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
(BM) sur la pauvreté intitulé : « se soustraire à la pauvreté au Maroc », suivent le rapport de la BM sur la croissance, le rapport de la CNUCED Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement
CNUCED
Elle a été créée en 1964, sous la pression des pays en voie de développement pour faire contrepoids au GATT (prédécesseur de l’OMC).
Site web :
(Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement) sur les investissements étrangers qui sera présenté au gouvernement marocain en juin prochain à Genève, qui pointe déjà du doigt la justice, considère le système judiciaire comme un grand obstacle aux investissements étrangers en plus de la corruption et propose la création d’une agence nationale des investissements et des agences régionales qui remplaceront les centres d’investissement régionaux. Un nouveau rapport de la BM sur l’éducation, a été rendu public le 4 février et est intitulé : « Un parcours non encore achevé : la réforme de l’éducation au Moyen Orient et en Afrique du Nord » [1] . Ce rapport classe le Maroc au 11e rang parmi les 14 pays de la région MENA [2] (la Tunisie classée 3e et l’Algérie 8e) et constate l’échec des réformes passées.

La presse a largement médiatisé ce rapport, faisant, après le rapport de la BM, son propre diagnostic de l’échec patent du système éducatif marocain mais oubliant de dire que c’est sous l’égide de cette même Banque mondiale qu’a été concertée la Charte de l’Education, qui non seulement a été impuissante à conjurer la débâcle, mais a apporté sa contribution à l’approfondissement de l’échec.

De même, la presse ne dit pratiquement pas un mot des solutions préconisées encore une fois par la Banque mondiale, qui s’arroge une fois de plus le rôle de donneur de leçon, sans jamais passer au crible de la critique ses propres erreurs et les méfaits que ses conseils (ou plutôt injonctions) ont provoqués, tout en reconnaissant que « les réformes passées n’ont pas donné lieu aux résultats éducatifs recherchés ».
Aussi nous attacherons-nous ici, non à refaire le constat de l’échec du système éducatif marocain, mais à analyser les mesures préconisées par la Banque mondiale, qui, soyons-en sûr, seront une fois encore présentées comme la panacée pour sortir de l’impasse.

L’étude préconise l’adoption d’un « nouveau cadre » et l’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
à trois niveaux :

1- L’ingénierie de l’enseignement : ce sont les écoles, leur équipement et les enseignants. Tout en reconnaissant un certain rôle à ces « intrants Intrants Éléments entrant dans la production d’un bien. En agriculture, les engrais, pesticides, herbicides sont des intrants destinés à améliorer la production. Pour se procurer les devises nécessaires au remboursement de la dette, les meilleurs intrants sont réservés aux cultures d’exportation, au détriment des cultures vivrières essentielles pour les populations.  » (on appréciera le vocabulaire !), le rapport considère toutefois que là n’est pas l’essentiel (détail que le nombre d’élèves par classe, le nombre d’enseignants par élèves, l’état des locaux, la quantité et la qualité du matériel utilisable dans les laboratoires, l’existence de centres documentaires et la richesse de leurs fonds). « Ces ingrédients sont importants pour qu’une réforme sérieuse réussisse, mais ils ne modifient pas nécessairement le comportement des acteurs concernés, c’est-à-dire les prestataires de service [traduisez, les enseignants] et les clients [traduisez, les élèves]. »

2- Les incitations : elles visent à mieux contrôler les enseignants et directeurs d’école, qui se verront récompensés (ou pénalisés) en fonction des résultats éducatifs. Par exemple, « accorder des récompenses, pécuniaires ou autres, aux enseignants et directeurs d’écoles sur la base des meilleurs résultats aux examens ». Il y a pourtant bien longtemps que l’on a abandonné en pédagogie le système des bons et mauvais points ! Dans ce cadre, le rapport n’est pas très explicite, et quoique le mot « investisseur » ne soit pas prononcé, tout porte à croire que le contrôle en question serait exercé par les investisseurs, donneurs d’ordre aux prestataires de service que deviennent dans la terminologie utilisée dans ce rapport, les équipes pédagogiques
.

3- La responsabilité publique met l’accent sur « la capacité des parents, élèves et autres intervenants à exercer une influence sur les objectifs, politiques et l’allocation des ressources consacrées à l’éducation au niveau national et/ou local.

Qui sont ces « autres intervenants » ? Tout porte à croire, selon l’expérience déjà en cours dans d’autres pays, qu’il s’agit là des investisseurs et du monde de l’entreprise, de plus en plus ouvertement appelés à peser sur les choix éducatifs et les politiques d’enseignement. Et gageons qu’ils pèseront d’un autre poids que les élèves ou leurs parents. En outre, il n’est pas question ici de donner un quelconque rôle en matière de détermination des objectifs, politiques et allocations des ressources aux enseignants eux-mêmes, pourtant premiers « experts » en matière d’éducation.

Certes, le rapport rappelle que «  l’éducation n’est pas conçue pour servir les intérêts de quelques-uns seulement » (c’est donc qu’on pourrait le croire), et « le bénéfice tiré de l’investissement à l’éducation » ne doit pas profiter uniquement à « la majorité » mais plutôt à toute la population. Cela suppose toutefois que l’éducation demeure un service public, gratuit et de qualité, que l’investissement en question soit un investissement public [3]. Alors que les services de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
atteignent 23,01% du budget général. et que l’enseignement soit à l’abri de la marchandisation. Or, le rapport, tout en reconnaissant que « le rôle du secteur privé dans l’éducation est susceptible de rester limité dans un avenir prévisible » et « qu’aucun pays ne peut se permettre de relâcher les efforts relatifs à la réforme de l’école publique », ajoute quelques lignes plus loin « qu’ une instruction et éducation assurées par des entités non publiques pourraient être encouragées » et développe une vision étroite de l’éducation « appliquant des diagnostics et formulant des réponses convenant aux besoins spécifiques des étudiants et de l’environnement » et « se conformant à la demande de plus en plus complexe d’une clientèle diversifiée ».

Cette vision étroite est aussi une vision technocratique et marchande de l’éducation qui n’est conçue que comme lieu de « l’accumulation du capital humain » au service du marché du travail. S’appuyant sur de telles prémisses, portée par de telles méthodes et avec des objectifs aussi étroits, il ne faut pas être grand clerc pour prédire que cette énième réforme ne pourra qu’aboutir à une faillite encore plus patente du système d’enseignement, dont la BM (si elle existe encore) fera le constat dans quelques années, pour proposer une fois de plus la solution idéale au problème.



Mimoun Rahmani et Lucile Daumas
ATTAC Maroc

Notes

[2Moyen Orient et Afrique du Nord.

[3Les dépenses d’investissement en éducation et enseignement, prévues en 2008 sont à l’ordre de 2,93 milliards de DH, soit à peine 1,4% du budget général de l’Etat

Mimoun Rahmani

Secrétaire général adjoint d’ATTAC Maroc, est membre d’ATTAC/CADTM Maroc et représentant du Réseau CADTM international au CI du FSM.

Lucile Daumas

membre d’Attac/Cadtm Maroc