Echos de la première édition de la Caravane des alternatives au Niger

9 mai 2005 par Claude Quémar


Du 18 au 26 mars, nos amis du RNDD, Réseau national dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
et développement du Niger, ont organisé la première caravane des alternatives sociales.

La trentaine de participant(e)s montraient la diversité des forces investies dans le réseau : syndicalistes, étudiants, lycéens, journalistes, femmes, paysans. S’ajoutaient des représentants du réseau international, venu(e)s du Mali, de Côte d’Ivoire, de Belgique et de France. Pour ma part, j’y représentais le CADTM France. Un groupe de rap, Djoro G, a participé à l’expédition.

Cette première expérience s’est révélée on ne peut plus positive et enrichissante. Ne serait-ce déjà que par ce que cela manifeste d’implantation du réseau dans le pays. Dans chaque ville traversée, la coordination départementale ou régionale avait préparé l’arrivée des caravaniers : rencontre avec les autorités locales, initiative publique, concert dans les villes étapes. Et le programme était chargé !! Une douzaine de villes en cinq jours, 900 km de trajet entre Niamey et Zinder. Sans doute même trop chargé pour aborder toutes les thématiques ciblées, pour rencontrer véritablement les populations les plus touchées par les effets de l’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
.

Il faut dire que la situation sociale du pays, un des plus pauvres du monde selon le Pnud PNUD
Programme des Nations unies pour le développement
Créé en 1965 et basé à New York, le PNUD est le principal organe d’assistance technique de l’ONU. Il aide - sans restriction politique - les pays en développement à se doter de services administratifs et techniques de base, forme des cadres, cherche à répondre à certains besoins essentiels des populations, prend l’initiative de programmes de coopération régionale, et coordonne, en principe, les activités sur place de l’ensemble des programmes opérationnels des Nations unies. Le PNUD s’appuie généralement sur un savoir-faire et des techniques occidentales, mais parmi son contingent d’experts, un tiers est originaire du Tiers-Monde. Le PNUD publie annuellement un Rapport sur le développement humain qui classe notamment les pays selon l’Indicateur de développement humain (IDH).
Site :
, créait un cadre propice. Le jour même de notre arrivée au Niger, plus de 100 000 personnes étaient descendues dans les rues de Niamey pour protester contre l’instauration de la TVA à 19 % sur les produits de première nécessité : sucre, lait, farine, tranches les plus basses de consommation de l’eau et de l’électricité. Elle est la conséquence des politiques
imposées par l’Uemoa, Union économique et monétaire ouest-africaine, et le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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. Ces politiques d’ouverture et d’abaissement des droits de douane ont occasionné une baisse des rentrées pour le gouvernement. Pour fournir des ressources à l’Etat, en absence d’une fiscalité basée sur la redistribution des richesses, le gouvernement n’a trouvé comme réponse que de s’attaquer aux plus démunis par l’impôt le plus inégalitaire qui soit.

Les mobilisations ont donc rythmé notre séjour : opérations villes mortes, marches interdites, arrestations des animateurs de la coalition contre la vie chère... C’est toute la population qui s’est opposée à ces choix, décidés aussitôt après la réélection du président Tandja, par une loi rectificative dont, bien entendu, il n’avait pas été question lors de la campagne. La population s’est sentie flouée, trompée. Ces mesures s’ajoutaient à une saison agricole catastrophique de par la sécheresse et l’invasion des criquets. Le mil, produit de base de l’alimentation, a vu son prix doubler à 20 000 francs CFA le sac. Le salaire minimum y est de 40 000 Francs CFA et être salarié est rare ! Alors voir la facture d’eau et d’électricité quasiment doubler, c’était trop.

Il était donc évident que le discours du réseau sur l’endettement du pays, les ajustements imposés depuis des décennies ’parlait’ à la population des villes traversées.

Le rythme intense de la caravane imposait des arrêts courts dans les villes. Passées les rencontres incontournables avec les autorités locales (préfets mis en place par le gouvernement, maires qui venaient, pour la première fois d’être élus, chefs traditionnels dont le poids est très important et le lien très fort avec les habitants) les caravaniers rencontraient la population locale : intervention sur la place publique, de quasi petits meetings en langues locales, conférences débat s’adressant essentiellement aux militant(e)s des coordinations locales, et dans les villes étapes, concert de Djoro G, et souvent animations avec des groupes locaux. Et ce sont ces concerts qui ont touché le plus de monde, le groupe s’étant pleinement investi dans la caravane : slogans intégrés au concert, morceaux spécialement écrits sur le thème. Le message passait vers la jeunesse !

Diverses thématiques ont pu être abordées tout au long du trajet : artisanat à Dosso, agriculture et OGM OGM
Organisme génétiquement modifié
Organisme vivant (végétal ou animal) sur lequel on a procédé à une manipulation génétique afin de modifier ses qualités, en général afin de le rendre résistant à un herbicide ou un pesticide. En 2000, les OGM couvraient plus de 40 millions d’hectares, concernant pour les trois-quarts le soja et le maïs. Les principaux pays producteurs étaient les USA, l’Argentine et le Canada. Les plantes génétiquement modifiées sont en général produites intensivement pour l’alimentation du bétail des pays riches. Leur existence pose trois problèmes.


- Problème sanitaire. Outre la présence de nouveaux gènes dont les effets ne sont pas toujours connus, la résistance à un herbicide implique que le producteur va multiplier son utilisation. Les produits OGM (notamment le soja américain) se retrouvent gorgés d’herbicide dont dont on ignore les effets sur la santé humaine. De plus, pour incorporer le gène nouveau, on l’associe à un gène de résistance à un antibiotique, on bombarde des cellules saines et on cultive le tout dans une solution en présence de cet antibiotique pour ne conserver que les cellules effectivement modifiées.


- Problème juridique. Les OGM sont développés à l’initiative des seules transnationales de l’agrochimie comme Monsanto, pour toucher les royalties sur les brevets associés. Elles procèdent par coups de boutoir pour enfoncer une législation lacunaire devant ces objets nouveaux. Les agriculteurs deviennent alors dépendants de ces firmes. Les États se défendent comme ils peuvent, bien souvent complices, et ils sont fort démunis quand on découvre une présence malencontreuse d’OGM dans des semences que l’on croyait saines : destruction de colza transgénique dans le nord de la France en mai 2000 (Advanta Seeds), non destruction de maïs transgénique sur 2600 ha en Lot et Garonne en juin 2000 (Golden Harvest), retrait de la distribution de galettes de maïs Taco Bell aux USA en octobre 2000 (Aventis). En outre, lors du vote par le parlement européen de la recommandation du 12/4/2000, l’amendement définissant la responsabilité des producteurs a été rejeté.


- Problème alimentaire. Les OGM sont inutiles au Nord où il y a surproduction et où il faudrait bien mieux promouvoir une agriculture paysanne et saine, inutiles au Sud qui ne pourra pas se payer ces semences chères et les pesticides qui vont avec, ou alors cela déséquilibrera toute la production traditionnelle. Il est clair selon la FAO que la faim dans le monde ne résulte pas d’une production insuffisante.
à Konni, l’eau à Zinder. Sur la base d’expériences locales, ces débats ont enrichi la réflexion sur des points clés : la privatisation de l’eau contre le libre accès, une agriculture saine visant à nourrir les populations locales contre une agriculture d’exportation... On peut regretter que des thèmes prévus n’aient pu être abordés, la jeunesse et la situation faite aux femmes en particulier. Mais cette caravane n’est qu’une première, elle sera suivie d’autres, vers le Nord du pays en particulier (Agadez...).

Le RNDD a donc du travail devant lui, mais cette caravane a été une étape essentielle pour mettre au centre du débat la question de la dette et ses conséquences. L’écart, le gouffre même, entre les politiques menées et les besoins des populations nous est apparu clairement. Il en est ainsi des effets de l’initiative PPTE PPTE
Pays pauvres très endettés
(En anglais : HIPC).
L’initiative PPTE, mise en place en 1996 et renforcée en septembre 1999, est destinée à alléger la dette des pays très pauvres et très endettés, avec le modeste objectif de la rendre juste soutenable.

Elle se déroule en 4 étapes particulièrement exigeantes et complexes.
Tout d’abord, le pays qui sollicite une aide au titre de cette initiative doit mener docilement, en général pendant 3 ans, des politiques économiques approuvées par le FMI et la Banque mondiale, sous forme de programmes d’ajustement. Il continue alors à recevoir l’aide classique de tous les bailleurs de fonds concernés. Pendant ce temps, il doit adopter un document de stratégie de réduction de la pauvreté (DSRP), parfois juste sous une forme intérimaire, et avoir obtenu des résultats dans l’application de cette stratégie pendant au moins un an.

À la fin de ces 3 années, arrive le point de décision : le FMI analyse le caractère soutenable ou non de l’endettement du pays candidat. Si la valeur nette du ratio stock de la dette extérieure / exportations est supérieure à 150 % après application des mécanismes traditionnels d’allègement de la dette, le pays peut être déclaré éligible. Cependant, les pays à niveau d’exportations élevé (ratio exportations/PIB supérieur à 30 %) sont pénalisés par le choix de ce critère, et on privilégie alors leurs recettes budgétaires plutôt que leurs exportations. Donc si leur endettement est manifestement très élevé malgré un bon recouvrement de l’impôt (recettes budgétaires supérieures à 15 % du PIB, afin d’éviter tout laxisme dans ce domaine), l’objectif retenu est un ratio valeur nette du stock de la dette / recettes budgétaires supérieur à 250 %.
Troisième temps, si le pays est déclaré admissible, il bénéficie de premiers allègements de la part des États créanciers et des banques privées, et doit poursuivre avec les politiques agréées par le FMI et la Banque mondiale. La durée de cette période est déterminée par la mise en œuvre satisfaisante des réformes clés convenues au point de décision, dans un souci de maintien de la stabilité macroéconomique.

A l’issue, arrive le point d’achèvement. Le reste de allègement est alors fourni, pour permettre au pays de revenir à des critères de soutenabilité (exposés ci-dessus) jugés satisfaisants.
Le coût de cette initiative est estimé à 54 milliards de dollars, soit environ 2,6% de la dette extérieure du Tiers Monde.
Les PPTE sont au nombre de 42 seulement, dont 34 en Afrique subsaharienne, auxquels il convient d’ajouter le Honduras, le Nicaragua, la Bolivie, la Guyana, le Laos, le Vietnam et Myanmar.
Au 30 septembre 2003, 27 pays ont atteint le point de décision, et seulement 8 sont parvenus au point d’achèvement : l’Ouganda, la Bolivie, le Mozambique, la Tanzanie, le Burkina Faso, la Mauritanie, le Mali et le Bénin.
dont le Niger est partie prenante. Les fonds dégagés par l’initiative ont été présentés par le président comme étant son programme personnel ! Les classes, les cases de santé ont été construites, parfois là où elles n’étaient pas prioritaires mais surtout sans les moyens de les faire fonctionner. Les populations devront donc payer pour le salaire des enseignants (précaires non formés) et des infirmiers si elles veulent voir fonctionner ces lieux ! Alors que les richesses du pays sont bradées aux multinationales, l’uranium à Areva, l’eau à Vivendi ou à des groupes chinois, etc...

De retour à Niamey, fourbus, nous retrouvions l’actualité sociale. Alors que nous allions participer au journal de Radio Alternatives, le responsable de la radio était arrêté sous nos yeux sans mandat, pour complot contre la sûreté de l’Etat !! Cette arrestation suivait celle des principaux animateurs de la coalition contre la vie chère. Aussitôt le réseau CADTM lançait un appel large pour la libération des emprisonnés qui trouvera un écho dans la sous-région
et en Europe.

Depuis, après une nouvelle journée ville morte massivement suivie, le gouvernement a reculé. La TVA est supprimée pour le lait et la farine, l’eau et l’électricité ne sont concernées que pour les tranches de consommation les plus fortes. Seul le sucre est touché. En parallèle est créée une taxation des activités économiques, et une augmentation de la taxe foncière.

Le hasard des dates a permis d’illustrer la nécessité des mobilisations sociales pour faire bouger les choses. Les caravaniers ont été un des éléments de cette mobilisation-sensibilisation.



Source : extrait du bulletin n°18 du CADTM France.

Claude Quémar

est membre du CADTM France

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