Qu’est-ce que l’écoféminisme ? Partie 1 sur 2

Ecoféminisme : pour un autre monde possible

Un échange riche est nécessaire entre l’écologie et le féminisme

11 mai par Alicia Puleo

Alicia Puleo (CC - Flickr - Huerta Agroecológica Comunitaria « Cantarranas »)

Un échange riche est nécessaire entre l’écologie et le féminisme Entretien avec Alicia PULEO

Alicia Puleo García est doctoresse en Philosophie à l’Université Complutense de Madrid, Professeure de l’Université de Philosophie Morale et Membre du Conseil de la Chaire d’Etudes de Genre de l’Université de Valladolid. Elle a publié récemment « Eco-féminisme pour un autre monde possible », Madrid, Cátedra, 2011.

En quoi consiste l’éco-féminisme ?

Je le comprends comme la rencontre entre la conscience féministe, écologiste, pacifiste et animaliste dans un XXIe siècle où il devient indispensable de revoir notre compréhension de la place de l’humanité sur notre terre. L’écoféminisme n’est pas seulement la conservation des espèces en voie de disparition. L’éco-féminisme allie la préoccupation pour la justice envers les humains à l’écologie sociale. Je dois, toutefois, souligner que je réponds à la question depuis ma proposition éco-féministe. Mais il y a différentes manières de penser l’écoféminisme, certaines, par exemple, ne s’intéressent pas au sujet de l’ « Autre animal ».

Ce que tout le monde partage est la préoccupation pour les sujets écologiques qui concernent surtout les femmes. Nous, les femmes, sommes vulnérables biologiquement et hormonalement aux produits toxiques utilisés actuellement, et nous sommes concernées autant comme consommatrices que productrices.

Prenons l’exemple des paysannes et même des femmes qui vivent dans des zones proches de cultures, elles sont très exposées aux herbicides et aux pesticides dans ces régions. Les produits toxiques utilisés dans l’agriculture sont des perturbateurs endocriniens, des substances chimiques similaires aux œstrogènes, capables de produire des pathologies féminines spécifiques. Evidemment, ceci ne signifie pas que les hommes soient insensibles aux agressions chimiques. Mais le syndrome d’hypersensibilité chimique multiple affecte spécialement les femmes et de nombreuses études confirment que l’augmentation du cancer du sein durant les dernières décennies est due à l’exposition aux toxiques agricoles, aux dioxines libérées dans l’environnement par les fours d’incinération, aux résines synthétiques des peintures, etc.

D’un autre côté, comme l’a déjà souligné Vandana Shiva, la situation des femmes rurales et pauvres de l’appelé « tiers-monde » a empiré avec le « mal développement ». La Révolution verte (pas « verte » au sens écologique, car ce nom a été donné pour parler de l’intensification de la production industrielle des monocultures) a détruit la production familiale paysanne. Avec la globalisation Globalisation (voir aussi Mondialisation) (extrait de Chesnais, 1997a)

Origine et sens de ce terme anglo-saxon. En anglais, le mot « global » se réfère aussi bien à des phénomènes intéressant la (ou les) société(s) humaine(s) au niveau du globe comme tel (c’est le cas de l’expression global warming désignant l’effet de serre) qu’à des processus dont le propre est d’être « global » uniquement dans la perspective stratégique d’un « agent économique » ou d’un « acteur social » précis. En l’occurrence, le terme « globalisation » est né dans les Business Schools américaines et a revêtu le second sens. Il se réfère aux paramètres pertinents de l’action stratégique du très grand groupe industriel. Il en va de même dans la sphère financière. A la capacité stratégique du grand groupe d’adopter une approche et conduite « globales » portant sur les marchés à demande solvable, ses sources d’approvisionnement, les stratégies des principaux rivaux oligopolistiques, font pièce ici les opérations effectuées par les investisseurs financiers, ainsi que la composition de leurs portefeuilles. C’est en raison du sens que le terme global a pour le grand groupe industriel ou le grand investisseur financier que le terme « mondialisation du capital » plutôt que « mondialisation de l’économie » m’a toujours paru - indépendamment de la filiation théorique française de l’internationalisation dont je reconnais toujours l’héritage - la traduction la plus fidèle du terme anglo-saxon. C’est l’équivalence la plus proche de l’expression « globalisation » dans la seule acceptation tant soit peu scientifique que ce terme peut avoir.
Dans un débat public, le patron d’un des plus grands groupes européens a expliqué en substance que la « globalisation » représentait « la liberté pour son groupe de s’implanter où il le veut, le temps qu’il veut, pour produire ce qu’il veut, en s’approvisionnant et en vendant où il veut, et en ayant à supporter le moins de contraintes possible en matière de droit du travail et de conventions sociales »
du capitalisme, on a reconverti de grandes surfaces sauvages. Une des raisons de la naissance de l’éco-féminisme dans le Sud est justement la grande baisse de la qualité de vie de millions de femmes qui doivent maintenant marcher de nombreux kilomètres pour trouver de l’eau ou du bois pour leur foyer car leur terres sont vouées au marché mondial. La méga exploitation minière ou la destruction des terrains par le soja transgénique obligent les humains à partir et anéantissent les « non-humains ». L’empoissonnement de l’eau, de la terre et de l’air est la nouvelle et la dernière forme de colonisation. La plus monstrueuse et la plus totale qu’on n’ait jamais vue. L’éco-féminisme est une forme de résistance contre la domination, la convoitise sans limites et la fantaisie d’omnipotence qui fait de l’humain un être totalement différent et détaché de la nature.


Quels sont les apports de l’éco-féminisme au féminisme et à l’écologie ?

Le féminisme est enrichi par la sensibilité environnementale et la compréhension de la grave crise écologique que nous sommes en train de vivre. Il ouvre aussi des portes à la critique de l’anthropocentrisme extrême qui conçoit l’être humain comme digne de considération morale. Il aide à voir qu’existe une dimension écologique dans certains problèmes dont souffre le collectif féminin, comme dans les solutions. Le féminisme a toujours été ouvert aux nouvelles théories et thématiques. Ce n’est pas surprenant qu’il s’ouvre maintenant à l’écologie.

L’écologie gagne à la fois parce que les clés analytiques du féminisme lui sont utiles et les revendications d’égalité la rendent plus attractive pour les femmes. Une des peurs que suscitent les discours écologiques chez les femmes, est de voir leurs mauvaises conditions de vie encore péjorées. L’écologie doit être claire et tenir compte des droits des femmes et doit être prête à travailler contre le sexisme et l’androcentrisme.

Finalement, j’aimerais signaler qu’il y a des points communs entre ce qui a été appelé « citoyenneté écologique » comme forme souhaitable d’habiter le monde et l’« éthique du soin » étudiée par la théorie féministe des dernières années. Les deux sont des modèles de coopération, de responsabilité et les deux proposent l’abandon de la tyrannie de la logique égoïste et marchande.


Tu soutiens un éco-féminisme de l’Illustration. Que signifie-t-il ?

J’ai parlé d’ « éco-féminisme critique » ou illustré pour définir ma position théorique. Ceci implique une révision de l’héritage de l’Illustration (Les Lumières) qui distingue entre ce qu’il est nécessaire de transformer et ce qu’on doit conserver. Par exemple, on ne peut pas nier les droits humains, la triade de liberté, égalité et fraternité que sont l’origine des mouvements d’émancipation comme le socialisme, l’anarchisme, le féminisme ou la considération des animaux « non humains  » dans le monde occidental.

On essaye d’appliquer la pensée critique illustrée à la même Illustration sans arriver à l’érosion. L’Illustration a un double héritage, comme l’a mis en évidence le féminisme en dénonçant les formes de patriarcat fraternel qui surgissent avec les révolutions bourgeoises. Ou, par exemple, les pratiques de domination sur la Nature.


L’éco-féminisme que tu défends et celui que défendent les femmes du sud, ont des points en commun, ou bien l’éco-féminisme de l’Illustration ne parle qu’aux femmes du Nord ?

Bien sûr que l’éco-féminisme critique que je soutiens a des points en commun avec l’éco-féminisme du Sud. En effet, le Manifeste des Femmes pour la Souveraineté Alimentaire (Nyéléni, Mali, 2007) me semble un texte complètement en accord avec nos idées. Par exemple : “Inscrivant notre lutte dans celle pour l’égalité entre les sexes, nous ne voulons plus subir ni l’oppression des sociétés traditionnelles, ni celles des sociétés modernes, ni celles du marché. Nous voulons saisir cette opportunité de laisser derrière nous tous les préjugés sexistes et de développer une nouvelle vision du monde bâtie sur les principes de respect, d’égalité, de justice, de solidarité, de paix et de liberté.” Elles reconnaissent deux types d’oppression sur les femmes et expriment le besoin de lutter contre les deux. Il n’y a ni mythification du passé, ni vision acritique du « développement » destructeur. Les éco-féministes du Nord et du Sud doivent être unies dans la solidarité internationale pour bâtir le projet commun d’un autre monde possible.


Pourquoi y a-t-il autant de résistances dans les secteurs féministes et dans les mouvements sociaux pour s’approprier ce sujet ?

Je crois que, pour la majorité, il y a une méconnaissance des courants constructivistes plus récents. On identifie l’éco-féminisme avec un esprit bipolarisateur des sexes sans informer qu’il y a d’autres options. Beaucoup de féministes pensent que l’éco-féminisme est synonyme d’identification de la femme avec la nature et la maternité. Depuis longtemps je me bats pour démontrer que ce n’est pas vrai. Il existe aussi la peur de la sacralisation de la vie présente, ceci pourrait mettre en danger les droits sexuels et reproductifs, particulièrement dans l’interruption volontaire de grossesse. Un des axes de l’éco-féminisme critique que je propose, est la reconnaissance de ces droits conquis avec autant d’effort par des générations de femmes qui ont lutté pour cela. Je ne suis pas la seule éco-féministe qui présente ceci. Les mêmes éco-féministes spiritualistes latino-américaines du réseau Con-Spirando font parties de « Catholiques pour le droit à décider ».


Est-ce possible pour un homme de défendre l’éco-féminisme ?

Bien sûr que oui ! L’éco-féminisme, comme je le présente, n’a pas une base anthropologique philosophique essentialiste sinon constructiviste. Nous, hommes et femmes, sommes des individus avec des identités sociales qui changent avec le temps et qui s’améliorent. Un point essentiel est la revalorisation des attitudes et des pratiques du soin, généralisées dans le monde non humain et son universalité. Hommes et femmes, nous sommes capables de les développer. C’est pour cela que l’éducation écologique est nécessaire, surtout pour lutter contre les stéréotypes virils déconnectés des sentiments comme l’empathie et la compassion, stéréotypes destructeurs hégémoniques dans l’Histoire de la domination. Aujourd’hui il y a beaucoup d’hommes qui sont critiques envers ces modèles et qui veulent les changer. L’éco-féminisme peut être leur choix !


Interview : Juan Tortosa, 23.02.2012
Traduction : Inès Calstas

Retrouvez la seconde interview de Yayo Herrero réalisée par Juan Tortosa ici : Pistes pour un écoféminisme anti-système


Source : Solidarités

Auteur.e

Alicia Puleo

Alicia Puleo García est doctoresse en Philosophie à l’Université Complutense de Madrid, Professeure de l’Université de Philosophie Morale et Membre du Conseil de la Chaire d’Etudes de Genre de l’Université de Valladolid. Elle a publié récemment « Eco-féminisme pour un autre monde possible », Madrid, Cátedra, 2011.