La crise a bon dos !

En Espagne, les droits des femmes sont bafoués

11 octobre 2012 par Fátima Martín , Verònica Gisbert Gracia , Anna A. Siscar

Au nom des politiques d’austérité, l’Espagne va devoir trouver 65 milliards d’euros d’ici 2014. Rien qu’en 2012, il faudrait réduire de 10 milliards d’euros les dépenses publiques en matière de santé et d’éducation… Des mesures drastiques et inégalitaires qui auront pour seul résultat de produire de nouveaux pauvres surtout parmi les femmes, déjà désavantagées. Échange avec Anna A. Siscar, Fátima Fafatale et Verònica Gisbert, membres de la Plataforma ciudadana por la auditoria de la deuda (Plateforme citoyenne pour un audit de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
). Propos recueillis par Marta Marsili

Sous les pressions de la troïka Troïka Troïka : FMI, Commission européenne et Banque centrale européenne qui, ensemble, imposent au travers des prêts des mesures d’austérité aux pays en difficulté.  |1| , le gouvernement espagnol s’attaque aux dépenses publiques. Quelles sont les conséquences pour les femmes ?
« Ces politiques d’austérité montrent bien l’âme de la société capitaliste et patriarcale dans laquelle nous vivons. Le gouvernement du Parti Populaire (PP), vainqueur des dernières élections, a opté pour des politiques qui favorisent l’accumulation du capital et les bénéfices pour une minorité, en ignorant les besoins réels de la société espagnole. Ainsi, il aggrave la vulnérabilité de différents groupes sociaux – migrants, jeunes, vieux – et les condamne à l’exclusion sociale. Les femmes, déjà désavantagées, sont particulièrement visées. D’une part parce que la destruction systématique des services publics les affecte en priorité, en tant que travailleuses et bénéficiaires de ces services. D’autre part parce que la politique conservatrice du Parti Populaire contribue à réactiver la division sexuée du travail et la vision d’une féminité réduite à ses fonctions de reproduction et de soin dans le cadre d’un noyau familial répressif. »

Que voulez-vous dire par là ?
« La première chose qui est tombée sous le diktat de la priorité du remboursement de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
, c’est le droit à l’égalité pour plus de la moitié de la population. Le gouvernement du socialiste Zapatero (PSOE |2| ), en 2010, puis le gouvernement Rajoy (PP), depuis novembre 2011, ont mis en œuvre des plans d’austérité drastiques qui ont fait exploser le taux de chômage à 24,44 %. Pour les femmes, qui gagnent encore en moyenne 22 % de moins que les hommes, ce taux s’élève à 24,86 %. En 2011, les tribunaux espagnols ont traité 58.241 cas d’expulsion, souvent très violentes, à la suite de procédures lancées par les prêteurs hypothécaires vis-à-vis des ménages incapables de rembourser leur emprunt. Et on parle de familles qui n’ont souvent pas d’alternative pour se loger !
En ce qui concerne la violence machiste, rien qu’en 2011, 62 femmes ont été assassinées par leur partenaire ou ex-partenaire |3|. Comme l’a rappelé la présidente de l’Observatoire contre la violence conjugale et de genre, Inmaculada Montalbán, la violence économique s’ajoute à la violence contre les femmes. C’est pourquoi en temps de crise, il serait très important de maintenir l’aide économique et sociale aux victimes de ces crimes afin qu’elles et leurs enfants puissent briser le cycle de la violence. Mais c’est juste le contraire qui est fait… »

Tout cela dans un État où il existe pourtant, en matière de lutte contre les violences faites aux femmes, un cadre législatif à la pointe en Europe |4|…
« On aurait envie de nuancer : c’est vrai que la loi contre la violence |5| a été rédigée afin de répondre à un véritable problème social, mais la violence de genre n’a jamais été présentée comme un facteur spécifique et structurel de la violence faite aux femmes. Comme d’autres lois qui ont vu le jour ces dernières années, la loi contre la violence promue par un parti socialiste talonné par les féministes espagnoles n’a été qu’une goutte dans la mer. Et le gouvernement actuel est en train d’effacer les avancées de cette législation via des réductions budgétaires aveugles qui lui enlèvent les moyens de fonctionner : de plus en plus de refuges ferment, les unités municipales de prévention et de soins n’ont plus de ressources pour aider les femmes, etc. La réduction jusqu’à 70 % des fonds pour les campagnes de prévention de la violence de genre contribue à cette destruction avec la conséquence d’occulter à nouveau le problème. Et la suppression du tout jeune ministère pour l’Égalité a marqué une rupture symbolique et réelle avec la lutte pour un idéal d’égalité entre femmes, hommes et transgenres. »

Face à tout cela, quelles sont vos propositions ?
« Aujourd’hui, les seules solutions proposées pour sortir de cette crise économique se basent sur le maintien de la logique d’accumulation du capital. En tant que féministes et citoyennes, nous voulons un changement radical, d’autant plus qu’il est évident que les mesures »anticrise« néolibérales n’arrivent pas à améliorer la situation que nous vivons et, pire, l’aggravent. Pour y parvenir, nous devons nous emparer des espaces publics et démocratiques comme l’a fait le mouvement des Indignés, qui est parti d’Espagne. La constitution d’audits citoyens de la dette est l’une des stratégies les plus puissantes dans la voie du changement. Ces audits doivent, bien sûr, inclure une analyse en termes de genre. Et si leurs résultats montrent que ces dettes sont illégitimes, les gens devront refuser de payer. L’inégalité est à l’origine de cette crise profonde, multidimensionnelle et cumulative. Pour cette raison, seule l’égalité peut en être la sortie ! »


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Notes

|1| La Commission européenne, la Banque Centrale Européenne et le Fonds Monétaire International.

|2| Parti Socialiste Ouvrier Espagnol.

|3| Rapport de l’Observatoire contre la violence domestique et de genre du Conseil Général de la magistrature espagnol.

|4| La loi de 2004 prévoyait entre autres des changements importants dans le Code pénal pour reconnaître les violences, pour la mise en place de tribunaux spéciaux, l’aide aux victimes, l’assistance et l’hébergement.

|5| Loi nationale n.1/2004 du 28 décembre 2004 concernant les mesures de protection intégrales contre la violence de genre.

Auteur.e

Fátima Martín

est journaliste, membre du CADTM et de la PACD, la Plateforme d’Audit Citoyen de la Dette en Espagne (http://auditoriaciudadana.net/). Elle est l’auteure, avec Jérôme Duval, du livre Construcción europea al servicio de los mercados financieros, Icaria editorial 2016. Elle développe le journal en ligne FemeninoRural.com.


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