Crise, dette et immigration. Partie 3

En cinq ans de crise, l’Espagne bascule de l’immigration à l’émigration

29 juin 2015 par Jérôme Duval , Fátima Martín , Eduardo Luzzatti

L’Espagne passe de 310 641 migrants accueillis en 2008 à plus de 250 000 personnes sorties du territoire en 2013 à cause de la crise.

L’Espagne est passé de 310 641 migrants accueillis en 2008 à plus de 250 000 personnes (entre étrangers et espagnols) qui sont sorties du territoire en 2013. C’est une donnée de plus qui montre la brutalité de la crise dont souffre le pays après l’éclatement de la bulle immobilière.

Le solde migratoire, qui est la différence entre immigrés et émigrants, a commencé à être négatif à partir de 2010, quand sont parties 42 675 personnes de plus que celles qui sont entrées. La tendance est allée en augmentant les années suivantes jusqu’à atteindre un pic démesuré de 251 531 personnes qui ont abandonné l’Espagne en 2013, selon l’Institut National des Statistiques (Instituto Nacional de Estadística, INE). Au premier semestre 2014, dernière période pour laquelle on dispose de données, le solde migratoire était toujours négatif.

Conséquence de ce solde migratoire négatif et du solde naturel (différence entre naissances |1| et décès), l’Espagne perd de sa population depuis 2012, ce qui n’était pas arrivé depuis que l’on dispose de données annuelles (la série statistique a commencé en 1971). C’est un autre contrecoup de la crise. Durant les années 2013 et 2014, l’Espagne a perdu plus de 300 000 habitants réduisant le total de la population à 46,5 millions et la tendance a continué en 2014.

Au premier semestre 2014, dernière période pour laquelle on dispose de données, la population étrangère s’est réduit de 138 556 personnes, pour se situer à 4 538 503. Cette diminution est due à l’effet combiné de l’émigration et de l’acquisition de la nationalité espagnole. Suivant les différentes nationalités, l’INE relève l’augmentation de la population italienne (+ 3 356 personnes) et, dans une moindre mesure, la française (+ 547 personnes). A l’opposé, les plus fortes baisses se sont opérées au sein de la population équatorienne (- 27 014 personnes), marocaine (- 20 917 personnes) et colombienne (- 18 873 personnes). En pourcentage, les plus fortes baisses ont pu être observées pour les personnes du Pérou (-14,8 %), de Bolivie (- 14 %) et d’Équateur (- 12,6 %), pays qui jouissent d’une amélioration de la qualité de vie de leur population en comparaison avec celle qui existe en Espagne, qui va en empirant.

Soulignons qu’entre les cinq principales nationalités des immigrants étrangers résidant en Espagne au premier semestre de 2014, figurent les Italiens, Anglais et Chinois, en plus des Roumains et Marocains.

Entre le 1er janvier et le 1er juillet 2014, 206 492 personnes ont abandonné l’Espagne à destination d’un pays étranger. Parmi elles, 42 685 étaient espagnoles. Les cinq principaux pays de destinations étaient, dans l’ordre, le Royaume Uni, la France, l’Équateur, l’Allemagne et les États-Unis.

Le drame pour les Espagnols qui émigrent se voit aggravé par la politique du Gouvernement de Mariano Rajoy qui, depuis le 26 décembre 2013, nie l’assistance sanitaire à tout Espagnol qui part à l’étranger durant plus de 90 jours.

Voyant comment le Gouvernement traite ses propres ressortissants espagnols, il n’est pas surprenant de constater le traitement qu’il dispense envers les immigrés sans papiers, à qui il a retiré l’accès aux soins de santé primaires de la Santé publique espagnole en 2012. Trois ans plus tard, à la veille des élections, Mariano Rajoy a promis que les immigrés seraient de nouveau soignés dans les dispensaires, mais sans récupérer la carte sanitaire qui leur fut retirée, ce qui, dans la pratique, leur donnera le droit à un diagnostic mais pas au traitement. Récemment, le Gouvernement a annoncé qu’il préparait un décret pour réaliser des tests de langue, de valeurs constitutionnelles et socioculturelles espagnoles pour concéder la nationalité.

Parallèlement, l’Europe vieillit à grand pas. En 1960, l’âge moyen des européens était de 31,5 ans. En 2060, selon le quotidien El País, il s’approchera des 47,2 ans. L’Espagne était un des pays le plus jeunes en 1960. En 2060, il sera un des plus vieux avec un âge moyen de 49,7 ans. Avec un solde migratoire négatif, cet âge pourrait, selon Eurostat, atteindre 54,4 ans.

Malgré les évidentes atteintes à l’État providence et aux droits dont souffre le peuple espagnol, le président du Gouvernement ne montre que complaisance face à sa gestion servile à une UE, comme nous avons vu, profondément injuste.

Durant la campagne des élections générales du 20 novembre 2011, le Président du Gouvernement, Mariano Rajoy, a promis le « changement » et le « retour au bonheur » (“devolver la felicidad”). « Joint-toi au changement » (“Súmate al cambio”) fut son slogan de campagne, copié sur celui qu’utilisa le Président chilien Sebastián Piñera (droite) lors de sa course électorale victorieuse de 2010 :

« C’est vrai qu’il m’aurait plu que certaines choses se fassent plus rapidement, mais au vu du bilan de deux années, je suis satisfait. (…) Les gens critiquent beaucoup l’Europe, mais pour l’Espagne l’intégration européenne a été un succès, une des meilleure choses qu’il nous soit arrivé. Pour nous, qui avons vécu 40 ans de régime autoritaire, l’Europe c’est démocratie, liberté, progrès. Par conséquent, il faut faire de la pédagogie de l’Europe, en Espagne et en dehors de l’Espagne. Il faut expliquer au gens en dehors de l’Espagne ce qu’est le marché unique, ce que c’est de pouvoir vendre dans un marché de 500 millions de personnes sans barrières, ni droits de douane, c’est très important. » |2|

Entretien avec le Président du Gouvernement Mariano Rajoy, El País, 9 décembre 2013 à mi-mandat. Il exerçait alors depuis deux ans à la Moncloa |3|.

Fátima Martín, Jérôme Duval
Graphisme : Eduardo Luzzatti.

Traduction : Jérôme Duval

Source : http://www.elsalmoncontracorriente.es/?Espana-pasa-de-la-inmigracion-a-la


Crise, dette et immigration. Partie 1
Crise, dette et immigration. Partie 2
Crise, dette et immigration. Partie 3


Notes

|1| La natalité suit une tendance décroissante depuis 2009. Indicadores Demográficos Básicos, INE, 19 décembre 2012. http://www.ine.es/prensa/np759.pdf

|2| “Es verdad que a mí me gustaría que algunas cosas se hicieran más rápidamente, pero ¿balance global de dos años ? Yo estoy satisfecho. (…) La gente critica mucho a Europa, pero para España la integración europea ha sido un éxito, una de las mejores cosas que nos ha ocurrido. Para nosotros, que vivimos 40 años de régimen autoritario, Europa es democracia, libertad, progreso. Por tanto hay que hacer pedagogía de Europa, en España y fuera de España. A la gente hay que explicarle fuera de España lo que es el mercado único, lo que es poder vender a un mercado de 500 millones de personas sin barreras, ni aranceles, eso es muy importante.”

|3| Le Palais de la Moncloa à Madrid est le siège de la présidence et la résidence officielle du président du gouvernement espagnol et de sa famille.

Auteur.e

Jérôme Duval

est membre du CADTM, Comité pour l’abolition des dettes illégitimes (www.cadtm.org) et de la PACD, la Plateforme d’Audit Citoyen de la Dette en Espagne (http://auditoriaciudadana.net/). Il est l’auteur avec Fátima Martín du livre Construcción europea al servicio de los mercados financieros, Icaria editorial 2016 et est également coauteur de l’ouvrage La Dette ou la Vie, (Aden-CADTM, 2011), livre collectif coordonné par Damien Millet et Eric Toussaint qui a reçu le Prix du livre politique à Liège en 2011.


Auteur.e

Fátima Martín

est journaliste, membre du CADTM et de la PACD, la Plateforme d’Audit Citoyen de la Dette en Espagne (http://auditoriaciudadana.net/). Elle est l’auteure, avec Jérôme Duval, du livre Construcción europea al servicio de los mercados financieros, Icaria editorial 2016. Elle développe le journal en ligne FemeninoRural.com.


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