Enfin des bonnes nouvelles d’Haïti ?

2 mai 2014 par Frédéric Thomas


La méconnaissance et le mépris que Martelly et l’UE affichent de concert envers les analyses et les revendications des mouvements sociaux et d’organisations haïtiens représentent l’envers d’une confiance sans borne au marché.

Le mercredi 25 février 2014, le président haïtien, Michel Martelly clôturait sa visite européenne en Belgique ; l’occasion pour lui de recevoir le titre d’« Hôte d’honneur de la province de Namur » et de rencontrer le président du Conseil de l’Union européenne, Herman Van Rompuy. Aux médias et aux hommes politiques avec qui Martelly s’est entretenu, le message était le même : quatre ans après le séisme qui a ravagé Haïti, « le pays se redresse progressivement, se remet debout ». En témoigneraient la réduction de l’inflation Inflation Hausse cumulative de l’ensemble des prix (par exemple, une hausse du prix du pétrole, entraînant à terme un réajustement des salaires à la hausse, puis la hausse d’autres prix, etc.). L’inflation implique une perte de valeur de l’argent puisqu’au fil du temps, il faut un montant supérieur pour se procurer une marchandise donné. Les politiques néolibérales cherchent en priorité à combattre l’inflation pour cette raison. et l’augmentation de la croissance, le renforcement des institutions (certes encore fragiles), les 1,4 million d’enfants qui vont à l’école grâce au Programme de scolarisation universel gratuit et obligatoire (PSUGO), et le nombre de personnes vivant dans les camps, qui serait passé de 1,5 million à 147.000 aujourd’hui. De son côté, l’Union européenne (UE) n’était pas en reste, félicitant « le gouvernement [haïtien] et son Président pour avoir réussi à surmonter avec l’aide de l’Union européenne et de la communauté internationale, les urgences humanitaires les plus pressantes ».

Le souci compréhensible d’arracher Haïti à son image misérabiliste, de valoriser l’aide européenne, et de donner – enfin ! – des bonnes nouvelles de ce petit pays des Caraïbes doit-il tout justifier – y compris la méconnaissance ou la falsification de la réalité quotidienne des Haïtiens ? Les avancées mises en avant sont ainsi problématiques. Le nombre de personnes vivant sous les tentes ? Il a certes considérablement diminué. Mais les conditions de vie dans les camps se sont dégradées, suite au départ de la plupart des ONG internationales, et la très grande majorité des personnes qui en sont sorties n’ont pas trouvé de logement décent et sont allées gonfler les bidonvilles de la capitale. Le programme de scolarisation universel gratuit ? Son financement est opaque, son fonctionnement entaché de fraudes, et ses résultats sujets à caution. De manière générale, une récente étude d’impacts socio-économiques, menée par des institutions haïtiennes et françaises avec l’appui de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
, affirmait que le peuple haïtien était encore plus vulnérable à d’autres chocs et qu’on était donc encore loin de la « reconstruction durable » promise [1]. On est encore plus loin de l’autosatisfaction des présidents d’Haïti et du Conseil européen…

Mais les déclarations de Martelly et de Van Rompuy sont également révélatrices par ce qu’elles taisent. Pas un mot en effet sur la situation des Droits humains, alors que celle-ci est très préoccupante et que les organisations haïtiennes tirent la sonnette d’alarme. Ainsi, à l’occasion de la visite de Martelly en France, des organismes de droits humains internationaux et haïtiens ont adressé une lettre au président français, François Hollande, le mercredi 19 février 2014. Dans ce document, intitulé « La reconstruction d’Haïti doit être basée sur la démocratie et les droits humains  », les signataires soulignaient « un contexte inquiétant, d’accroissement d’actes de violence et d’intimidation à l’encontre de militants de la société civile qui appellent à la protection des droits humains en Haïti  » [2]. Or, il semble que ce contexte se soit encore aggravé avec le double assassinat, le 8 février 2014, en plein jour et dans le centre de la capitale, du coordonnateur de la Plate-forme des organisations haïtiennes des droits humains (POHDH) et de son épouse. Auprès de la presse belge et sans que les journalistes se prennent la peine de vérifier, le président haïtien s’est vanté que Haïti avait été classé 49e, juste derrière les États-Unis, dans le classement mondial 2013 de la liberté de la presse. En réalité, Haïti se trouve placé derrière Samoa (les États-Unis sont 32e et la Belgique 21e) et le président omet le commentaire du rapport à son égard : «  la situation reste dans l’ensemble inchangée malgré l’attitude, parfois agressive, du président Michel Martelly, dont s’estiment victimes certains journalistes  » [3]. Enfin, rien non plus lors de la rencontre entre Martelly et de Van Rompuy, sur l’épidémie de choléra, introduite involontairement par les troupes de l’ONU, sans que celle-ci reconnaisse sa responsabilité, sans que l’État haïtien lui demande des comptes et sans que l’UE n’intervienne.

Une stratégie commune

Si le Martelly et l’UE s’accordent largement sur ce bilan positif, c’est surtout qu’ils partagent une même vision du développement. Le slogan du président haïtien, « Haïti ouverte aux affaires », est soutenu et financé par l’UE. La stratégie est de faire du marché le levier principal, sinon unique, du développement. Le parc industriel de Caracol, inauguré en grandes pompes, le 22 octobre 2012, en constitue le projet phare. Financé dans le cadre de la Reconstruction, il abrite la multinationale sud-coréenne de textiles Sae-A. L’objectif est de créer 65.000 emplois à terme. Qu’importe qu’à ce jour, moins de 2.000 emplois de mauvaise qualité et mal payés aient été créés, que les droits syndicaux ne soient pas respectés, que le projet se fasse au détriment du potentiel agricole du pays et s’inscrive à la suite d’autres tentatives ayant échouées... les rêves néolibéraux sont têtus [4]..

Cette politique commune explique que le regard de l’UE et du gouvernement haïtien soit fixé sur la croissance et les indicateurs macro-économiques au détriment de la situation des droits humains et sociaux. De même, «  la consolidation des structures démocratiques et étatiques », évoquée par Van Rompuy, se réduit à assurer les prochaines élections et un cadre légal suffisamment stable pour pouvoir continuer à faire des affaires. Le renforcement des institutions ne passent donc pas par un développement de politiques publiques et sociales, alors même que les dépenses publiques dans l’Éducation et la Santé à Haïti étaient inférieures aux moyennes régionales et que les dépenses en Santé, contrairement à la tendance générale dans la région, avaient même baissées depuis 1997. Et le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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de remarquer ingénument que « cependant, une grande part des soins de santé est assurées par les donateurs internationaux et les ONG, principalement depuis le tremblement de terre » [5]. La méconnaissance et le mépris que Martelly et l’UE affichent de concert envers les analyses et revendications des mouvements sociaux, ONG et organisations haïtiens représentent l’envers d’une confiance sans borne au marché, sensé dégager le pays du double « assistentialisme » de L’État et de l’aide internationale.

Van Rompuy attendu à Haïti

Au terme de sa rencontre, Van Rompuy a confirmé l’engagement de l’UE aux côtés du gouvernement haïtien, annonçant par ailleurs son souhait de visiter Haïti en juillet prochain. Martelly, enthousiaste, lui a dit qu’il était attendu. Il le sera également par la société civile haïtienne et ses relais en Europe, notamment la plate-forme européenne, Coordination Europe-Haïti. Des comptes lui seront alors sûrement demandés sur l’aide européenne – son manque de transparence et de cohérence par rapport aux politiques économiques, autrement plus puissantes, imposées par l’UE –, et sur cette privatisation de la Reconstruction, qui cherche sa légitimité au sein du marché plutôt qu’auprès des Haïtiens et Haïtiennes.

Source : CETRI




Notes

[1Camille Saint-Macary (IRD-DIAL), Constance Torelli (INSEE), Impacts socio-économiques du séisme, http://www.desastres-naturels.fr/sites/default/files/impacts_socio-eco_14_janvier_2014.pdf.

[2FIDH - Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme, RNDDH - Réseau national de défense des droits de l’Homme, CEDH - Centre œcuménique des droits humains, LDH - Ligue des droits de l’Homme, « La reconstruction d’Haïti doit être basée sur la démocratie et les droits humains », mercredi 19 février, http://www.alterpresse.org/spip.php?article16021#.UxRHOfl5NX5.

[3Reporters sans frontières, Classement mondial 2013 de la liberté de la presse, page 10, http://fr.rsf.org/IMG/pdf/classement_2013_fr_bd.pdf.

[4Au sujet du parc Caracol, lire Haïti briefing, n°75, décembre 2013, http://www.haitisupportgroup.org/images/HaitiBriefings/haiti_75_french_web.pdf, ainsi que Concertation pour Haïti (CPH), Haïti 2013. Analyse et perspective de l’aide, décembre 2013, http://www.aqoci.qc.ca/IMG/pdf/haiti_2013_analyse_et_perspectives_de_l_aide__recherche_cph.pdf

[5Au sujet du parc Caracol, lire Haïti briefing, n°75, décembre 2013, http://www.haitisupportgroup.org/images/HaitiBriefings/haiti_75_french_web.pdf, ainsi que Concertation pour Haïti (CPH), Haïti 2013. Analyse et perspective de l’aide, décembre 2013, http://www.aqoci.qc.ca/IMG/pdf/haiti_2013_analyse_et_perspectives_de_l_aide__recherche_cph.pdf.

Frédéric Thomas

politologue spécialiste d’Haïti, chargé d’études au Centre tri-continental (CETRI) à Louvain-la-Neuve (Belgique) et auteur de l’ouvrage L’échec humanitaire – Le cas haïtien, fait le point sur la situation.