Entretien avec Christina Siganidou, journaliste à l’ERT « C’est un véritable climat de guerre »

4 juillet 2015 par Emilie Paumard

Christina Siganidou, est journaliste à la télévision publique grecque ERT3 de Thessalonique qui vient de fêter sa réouverture il y a quelques jours. Au cours d’un entretien le 1er juillet dernier, elle revient sur l’expérience autogestionnaire1 qu’elle a vécu au cours de ces deux dernières années et nous donne son sentiment sur le contexte historique dans lequel ERT3 retrouve l’antenne.

Avant de rentrer dans le vif de l’actualité, je voudrais faire un petit flash-back. Juin 2013 le gouvernement Samaras décide de fermer l’ERT et vous vous retrouvez à un petit groupe de salariés totalement opposés à cette fermeture, jugée par beaucoup comme liée à des raisons plus politiques qu’économiques. Vous avez décidé de résister et de maintenir la chaîne en auto-gestion. Alors comment s’est crée ce front de résistance ? Et comment avez-vous personnellement vécu cette entreprise ?

C’était une aventure terriblement intéressante. Un évènement qui a changé nos vies. Cela a commencé par de la rage face à l’injustice. On voulait montrer notre dignité, sans crier, juste avec notre travail. Et petit à petit c’est devenu un grand mouvement de résistance. Et justement ici, cette salle dans laquelle nous nous trouvons c’était vraiment le coeur de la résistance. D’ailleurs instinctivement j’ai voulu revenir ici pour discuter avec toi. C’était le coeur du combat. On travaillait jour et nuit en interaction constante avec les mouvements de base. On croyait à ce moment être en guerre mais la vraie guerre en réalité c’est maintenant.

Et donc vous avez fonctionné sur un modèle autogestionnaire avec l’assemblée générale comme instance de décision. Avec un peu de recul, que pensez-vous que ce fonctionnement ait apporté ?

Beaucoup de maturité. Le sentiment de perdre nos peurs. C’est une période révolue aujourd’hui mais qui nous a apporté un grand sentiment d’émancipation et nous a donné confiance dans nos capacités. Aujourd’hui pour nous rien n’est pareil. Les gens qui ne se sont pas battus avec nous ont le sentiment que nous avons repris là où nous en étions il y a deux ans. Mais ça n’est pas le cas. Nous avons changé, nos esprits ont changé, nos choix de sujets ne sont pas les mêmes. Nous avons des liens beaucoup plus profond avec les gens qui veulent s’exprimer et n’en ont pas la possibilité. Car la société grecque est divisée. Et les médias dominants font une énorme propagande. Les médias, les banques et le milieu politique forment un triangle de corruption que le nouveau gouvernement souhaite rompre. Mais il se trouve confronté à une horrible propagande de la part de tous les médias. On le voit encore avec le référendum. Syriza souhaitait s’attaquer à l’opacité qui existe dans les médias privés, mais force est de constater que pour le moment il n’y parvient pas du tout. Certains ministres vont maintenant donner des interviews sur leurs plateaux. Rentrer dans leur jeu c’est les reconnaitre. Je ne nie pas qu’il y ait une bonne intention de la part du gouvernement, mais pour le moment la situation est telle qu’ils ne sont plus dans cette optique.

J’ai lu que suite à l’élection de Syriza, qui s’était engagé à rouvrir l’ERT, vous avez soumis au gouvernement la proposition de continuer à fonctionner sur une base autogestionnaire ?

Oui effectivement et ça n’a pas été accepté. Il y a eu des frictions et les solidaires - nom donné aux personnes qui n’étaient pas employés par l’ERT mais qui on rejoint le projet en autogestionnaire - étaient notamment très déçues. D’ailleurs ils n’ont pas pu embaucher les anciens solidaires. Et aujourd’hui l’activité a repris mais il n’y a pas d’argent. Il y a juste de quoi payer les salaires, mais il n’y a aucun budget pour les programmes. On doit donc de nouveau se tourner vers des mécènes pour pouvoir fonctionner.

Est-ce que toutes les personnes qui étaient employées avant 2013 ont demandé leur réintégration ? J’ai lu que les conditions de réembauche ne sont pas idylliques : on parle de salaires revus à la baisse et du remboursement des indemnités de licenciement que vous aviez reçu au moment de la fermeture. Qu’en est-il exactement ?

Tout le monde a préféré revenir à l’ERT car il extrêmement difficile de trouver du travail. Donc il n’est pas vraiment possible de refuser cet emploi.
Pour ce qui est des salaires on ne le sait pas encore nous-mêmes. Lorsque la loi qui déclare la réouverture de l’ERT a été publiée au journal officiel nous avons reçu la somme de 1000 euros. En principe, nos salaires ont été versés ces derniers jours mais avec la fermeture des banques nous ne savons pas réellement ce qu’il en est et pour le moment nous n’avons pas reçu de fiche de paie. Concernant les indemnités de licenciement, seules quelques personnes, qui avaient beaucoup d’ancienneté, avait reçu une réelle indémnité de licenciement. Ils ont effectivement dû la rembourser. Mais la plupart d’entre nous n’avions reçu que 4 mois d’indemnités. Nous ne sommes donc pas tenus de les rembourser.

Alors que vous souhaitiez le maintien du fonctionnement autogestionnaire, non seulement il y a un fonctionnement vertical mais en plus c’est Lambis Tagmatarchis, ancien PDG sous l’ère Papandréou, qui a été nommé comme directeur. Dans ces conditions, est-ce que vous êtes en position de maintenir une ligne éditoriale proche des mouvements sociaux comme ce fut le cas au cours de ces deux dernières années ?

Oui effectivement cette nomination a été une grande déception. Et le nouveau combat qui s’offre à nous va être de garantir le maintien de cette proximité avec les mouvements de base. Mais à vrai dire nous n’en sommes pas encore à ce stade. Tout cela on le verra à l’issue du référendum car pour le moment la priorité est à cette actualité. Ce que nous vivons ces derniers jours c’est un véritable climat de guerre. Plus que tout ce que nous avons connu avant.