Entretien avec Jean-Marc Bikoko : « L’ouverture de nos frontières a laminé l’économie camerounaise »

30 avril 2014 par Jean-Marc Bikoko , Salaheddine Lemaizi

Entretien réalisé par Salaheddine Lemaizi, militant d’ATTAC/CADTM Maroc

Quelle évaluation faites-vous de la situation économique au Cameroun ?

Le pays est en période post-ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
. Nous avons un taux de croissance qui a de la peine à atteindre les 5%. Malgré les belles déclarations, le gouvernement n’arrive pas à réaliser le budget voté annuellement. En 2006, le Cameroun a atteint le point d’achèvement de l’initiative Pays pauvres très endettés PPTE
Pays pauvres très endettés
(En anglais : HIPC).
L’initiative PPTE, mise en place en 1996 et renforcée en septembre 1999, est destinée à alléger la dette des pays très pauvres et très endettés, avec le modeste objectif de la rendre juste soutenable.

Elle se déroule en 4 étapes particulièrement exigeantes et complexes.
Tout d’abord, le pays qui sollicite une aide au titre de cette initiative doit mener docilement, en général pendant 3 ans, des politiques économiques approuvées par le FMI et la Banque mondiale, sous forme de programmes d’ajustement. Il continue alors à recevoir l’aide classique de tous les bailleurs de fonds concernés. Pendant ce temps, il doit adopter un document de stratégie de réduction de la pauvreté (DSRP), parfois juste sous une forme intérimaire, et avoir obtenu des résultats dans l’application de cette stratégie pendant au moins un an.

À la fin de ces 3 années, arrive le point de décision : le FMI analyse le caractère soutenable ou non de l’endettement du pays candidat. Si la valeur nette du ratio stock de la dette extérieure / exportations est supérieure à 150 % après application des mécanismes traditionnels d’allègement de la dette, le pays peut être déclaré éligible. Cependant, les pays à niveau d’exportations élevé (ratio exportations/PIB supérieur à 30 %) sont pénalisés par le choix de ce critère, et on privilégie alors leurs recettes budgétaires plutôt que leurs exportations. Donc si leur endettement est manifestement très élevé malgré un bon recouvrement de l’impôt (recettes budgétaires supérieures à 15 % du PIB, afin d’éviter tout laxisme dans ce domaine), l’objectif retenu est un ratio valeur nette du stock de la dette / recettes budgétaires supérieur à 250 %.
Troisième temps, si le pays est déclaré admissible, il bénéficie de premiers allègements de la part des États créanciers et des banques privées, et doit poursuivre avec les politiques agréées par le FMI et la Banque mondiale. La durée de cette période est déterminée par la mise en œuvre satisfaisante des réformes clés convenues au point de décision, dans un souci de maintien de la stabilité macroéconomique.

A l’issue, arrive le point d’achèvement. Le reste de allègement est alors fourni, pour permettre au pays de revenir à des critères de soutenabilité (exposés ci-dessus) jugés satisfaisants.
Le coût de cette initiative est estimé à 54 milliards de dollars, soit environ 2,6% de la dette extérieure du Tiers Monde.
Les PPTE sont au nombre de 42 seulement, dont 34 en Afrique subsaharienne, auxquels il convient d’ajouter le Honduras, le Nicaragua, la Bolivie, la Guyana, le Laos, le Vietnam et Myanmar.
Au 30 septembre 2003, 27 pays ont atteint le point de décision, et seulement 8 sont parvenus au point d’achèvement : l’Ouganda, la Bolivie, le Mozambique, la Tanzanie, le Burkina Faso, la Mauritanie, le Mali et le Bénin.
(PPTE), avec un allégement substantiel de sa dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
. Ainsi, le Cameroun a retrouvé son éligibilité auprès des bailleurs. Sauf que le pays s’est lancé dans un processus de réendettement inquiétant. Surtout que ce réendettement se fait de manière irrationnelle. Ces dettes sont contractées sans cohérence entre les secteurs. Nous ne savons pas non plus le but poursuivi à travers cette politique.

À qui profitent ces dettes ?
Ces dettes servent les intérêts des entreprises étrangères de Chine et de Turquie dans les infrastructures (barrages et routes), l’Inde dans l’agriculture et le Maroc dans la distribution de l’eau et des banques. En plus de ces pays, il y a les bailleurs traditionnels que sont la France et le Royaume Uni.

Le gouvernement vient de lancer sa stratégie Émergence 2035. Quelle lecture faites-vous de cette feuille de route ?
Cette stratégie pour « La croissance et l’emploi » ne correspond pas à la réalité des PME camerounaises qui se trouvent handicapées par les contradictions du gouvernement. Ce dernier a fait cavalier seul en signant un Accord de partenariat économique (APE) avec l’Union européenne (UE) |1| en novembre 2013. Cette ouverture de nos frontières à la concurrence internationale va laminer l’économiecamerounaise dominée par le secteur informel. En plus, l’agriculture n’a pas été modernisée pour améliorer les rendements. Dans ces conditions, cette stratégie n’a pas de chances de réussir.

Quel est l’effet de cette situation sur la société camerounaise ?

Le Camerounais vit dans la précarité. D’un côté, nous avons une minorité de riches qui se compte sous le bout des doigts. De l’autre, nous avons l’écrasante majorité de la population qui vit dans la pauvreté. J’inclus dans cette catégorie même les cadres de la fonction publique. Il faut savoir que le SMIG camerounais est un des plus faibles au monde (28 216 FCFA), ce qui fait que les citoyens n’arrivent pas à se payer les biens et services nécessaires. En un mot : la pauvreté est généralisée. Conséquence de cette situation, la corruption devient la norme. Les services publics sont monnayés. Les hauts dirigeants sont empêtrés dans des affaires de détournement des deniers publics. La gestion des RH est basée sur le népotisme. D’ailleurs, il y a un proverbe local qui résume ce fléau : « Quelqu’un est quelqu’un derrière quelqu’un qui est quelqu’un derrière quelqu’un ». La plupart des Camerounais compétents sont sur le carreau, à leur place se trouvent des médiocres. Tous ces éléments créent des injustices et un chômage endémique chez les jeunes.

Vous êtes enseignant, comment se porte le système éducatif ?

Le système éducatif est bloqué. Le système de formation est en décalage avec l’évolution de l’économie. À cela s’ajoutent les conditions précaires des enseignants. La baisse de 70% des salaires décidée il y a vingt et un (21) ans dans la fonction publique a contribué à la baisse du pouvoir d’achat des enseignants.

Dans ce contexte économique et social difficile, quel est l’état des lieux des luttes menées par les mouvements sociaux camerounais ?

Les luttes manquaient de coordination il y a quelques années. Syndicats, associations, groupes religieux, chacun évoluait de son côté et de façon cloisonnée. En 2005, une plateforme appelée « Dynamique citoyenne » |2|/ est mise en place. Ce collectif est composé de 200 organisations. Parmi nos actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
 : le suivi indépendant du budget, le respect des slogans affichés pour la lutte contre la pauvreté, etc. Par la suite, il y a eu la création d’un autre collectif à vocation thématique, qui est la Plateforme nationale pour les organisations de la société civile camerounaise (PLANOSCAM). Nous travaillons sur la dette, la défense de l’environnement, etc. Sur chacune de ces thématiques, nous menons des mobilisations. Ces actions se font malgré les interdictions et les pressions des autorités. Ces efforts sont mis à mal par certains bailleurs de fonds qui n’aiment pas voir une société civile forte. Malgré toutes ces contraintes, des dynamiques existent et font leur petits pas...

Pour en savoir plus sur la Plate forme camerounaise sur la dette, membre du réseau CADTM visitez : www.plateformedette.org/

Cameroun. Fiche du pays :

Population : 22 millions d’habitants
Taux de pauvreté : 39,9%
Taux de chômage (au sens du BIT) : 4,3%
PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
par habitant : 1.180 USD
Indice de développement humain : 0.495 ( au 150 rang sur 187 pays)
Taux de scolarisation au primaire : 82.6%
Taux d’alphabétisation de 15-49 ans : 73%
Taux de prévalence du VIH dans la population de 15 à 49 ans : 4.3%
Proportion de la population ayant accès à une eau potable : 59.8%
Superficie des aires protégée (hormis les réserves forestières) : 8%
Principaux produits d’exportation : Pétrole brut ; Cacao ; Café ; Coton - fibre ; Bois - grumes, sciages
Croissance du PIB : 4,6%
Dette publique : 19,3%/PIB
Structure de la dette : 68,6% est extérieur et 31,4% est intérieur
Dette odieuse Dette odieuse Selon la doctrine juridique de la dette odieuse théorisée par Alexander Sack en 1927, une dette est « odieuse » lorsque deux conditions essentielles sont réunies :

1) l’absence de bénéfice pour la population : la dette a été contractée non dans l’intérêt du peuple et de l’État mais contre son intérêt et/ou dans l’intérêt personnel des dirigeants et des personnes proches du pouvoir

2) la complicité des prêteurs : les créanciers savaient (ou étaient en mesure de savoir) que les fonds prêtés ne profiteraient pas à la population.

Pour Sack, la nature despotique ou démocratique d’un régime n’entre pas en ligne de compte. Une dette contractée par un régime autoritaire doit, selon Sack, être remboursée si elle sert les intérêts de la population. Un changement de régime n’est pas de nature à remettre en cause l’obligation pour le nouveau régime de payer les dettes du gouvernement précédent sauf s’il s’agit de dettes odieuses.

Traité juridique et financier par A.-N. SACK, ancien professeur agrégé à la Faculté de droit de l’Université de Petrograd.

Depuis cette définition « conservatrice », d’autres juristes et mouvement sociaux comme le CADTM ont élargi la définition de la dette odieuse en prenant notamment en compte la nature du régime emprunteur et la consultation ou nom des parlements nationaux dans l’approbation ou l’octroi du prêt.

Citons notamment la définition de la dette odieuse utilisée par la Commission pour la Vérité sur la dette grecque, qui s’appuie à la fois sur la doctrine de Sack mais aussi sur les Traités internationaux et les principes généraux du droit international :

Une dette odieuse est soit
1) une dette qui a été contractée en violation des principes démocratiques (ce qui comprend l’assentiment, la participation, la transparence et la responsabilité) et a été employée contre les plus hauts intérêts de la population de l’État débiteur alors que le créancier savait ou était en mesure de savoir ce qui précède." soit
2) une dette qui a pour conséquence de dénier les droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels de la population alors que le créancier savait ou était en mesure de savoir ce qui précède"
.
 : 200 millions USD
Sources : PNUD PNUD
Programme des Nations unies pour le développement
Créé en 1965 et basé à New York, le PNUD est le principal organe d’assistance technique de l’ONU. Il aide - sans restriction politique - les pays en développement à se doter de services administratifs et techniques de base, forme des cadres, cherche à répondre à certains besoins essentiels des populations, prend l’initiative de programmes de coopération régionale, et coordonne, en principe, les activités sur place de l’ensemble des programmes opérationnels des Nations unies. Le PNUD s’appuie généralement sur un savoir-faire et des techniques occidentales, mais parmi son contingent d’experts, un tiers est originaire du Tiers-Monde. Le PNUD publie annuellement un Rapport sur le développement humain qui classe notamment les pays selon l’Indicateur de développement humain (IDH).
Site : http://www.undp.org
, Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site : http://www.banquemondiale.org
, Caisse autonome d’amortissement du Cameroun et CADTM.


Notes

|1| Les APE sont des accords commerciaux visant à développer le libre échange entre l’Union européenne et les pays dits ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique). La négociation est toujours en cours pour certains pays, mais d’autres ont signé des accords intérimaires (Botswana, Swaziland, Lesotho, Mozambique en Afrique australe, Cameroun en Afrique centrale et Côte d’Ivoire en Afrique de l’Ouest) ou complets (Caraïbes) (2009). Sur les dangers de ces accords, lire : http://cadtm.org/Les-Accords-de-par...

|2| http://www.dynamiquecitoyenne.org

Auteur.e

Jean-Marc Bikoko

CADTM Cameroun, PFIAD, Plate-forme d’information et d’action sur la dette, Réseau International CADTM.


Auteur.e

Salaheddine Lemaizi

Secrétaire général d’ATTAC CADTM Maroc et Comité des études et de plaidoyer du CADTM Afrique.