Entretien avec Pedro Paez : l’importance et le potentiel de la Banque du Sud dans le contexte international actuel

7 janvier 2011 par Daniel Munevar


Pedro Paez, ancien ministre de la coordination économique du gouvernement Correa, est désormais président de la Commission technique présidentielle équatorienne pour la Nouvelle architecture financière régionale.

Daniel Munevar (DM) : Est-il important d’accélérer le processus de mise en œuvre des accords sur la Banque du Sud dans le contexte international actuel ?

Pedro Paez (PP) : Au-delà de certains indices trompeurs quant à la possibilité d’une faible reprise économique ou d’une reprise suivie d’une nouvelle chute, je crois que la férocité de la crise témoigne de la gravité de la situation, surtout pour les pays de la Périphérie et en particulier l’Amérique latine. Je me réfère au fait que, à la différence de la précédente phase de la tempête financière actuelle, la crise structurelle affecte maintenant les mécanismes fondamentaux d’ajustement des marchés. Il y a une distorsion généralisée des prix fondamentaux de l’économie mondiale, due à des bulles financières qui rompent la relation entre l’évolution des prix internationaux et les coûts de production. Ces bulles entraînent la rupture complète de l’ « équilibre » des taux de change, ce qui éloigne sérieusement la possibilité d’atteindre une cohérence à travers le marché. Cela concerne non seulement les décisions immédiates d’approvisionnement des marchés mais également des décisions de moyen et long terme concernant l’investissement, tant au niveau des entreprises que des États.

Étant donné le degré de transnationalisation et de financiarisation de l’économie mondiale, cela signifie qu’une fausse information ou une décision erronée relative aux prix internationaux entraîne de sérieuses difficultés. C’est le cas par exemple dans l’agriculture dite de contrat [1]., secteur à la logistique très fragmentée et sophistiquée dans lequel on utilise la production de millions de paysans à l’échelle planétaire. Il s’agit de produits périssables dont les réserves stratégiques ont été démantelées par les politiques néolibérales au cours des dernières décennies ; des difficultés de cette nature peuvent par conséquent mettre en danger l’approvisionnement alimentaire de millions de personnes. On peut dire la même chose, avec des niveaux différents de conséquences, du marché énergétique, du marché des métaux précieux avec toutes les incidences que cela a sur les problèmes monétaires et le système des réserves mondiales. Cela occasionne une dislocation de l’ajustement opéré par les marchés internationaux, dont les économies locales subissent de plus en plus la loi, et ce même si elles ne sont pas insérées dans le commerce international.

Dans cette perspective, l’Amérique latine doit se doter des instruments adéquats pour récupérer une cohérence productive et un degré croissant d’autonomie. Cela n’implique pas l’autarcie mais bien la capacité de décider, en fonction de l’intérêt de nos peuples, quoi, comment et quand produire. Il faut ainsi partir du commencement : la souveraineté alimentaire, la souveraineté énergétique, la souveraineté en matière de santé et dans la production de la connaissance. Ce sont précisément les priorités qu’établissent les sept présidents signataires de la convention constitutive de la Banque du Sud [2].

Le constat de la situation étant posé, il existe un facteur aggravant qui réduit le temps dont on dispose. Il n’est pas à exclure qu’une autre conflagration financière déclenche une nouvelle phase de la crise, entraînant une lutte renouvelée pour l’hégémonie mondiale, une lutte de classes renforcée dirigée depuis les cercles financiers spéculatifs qui font la pluie et le beau temps ; l’Amérique latine pourrait alors être touchée au travers d’attaques spéculatives. Alors même que les effets de cette crise sur le continent ont pu être jugulés avec un succès relatif du fait de l’amélioration des termes de l’échange et de la mise en place d’une panoplie d’actifs Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
financiers et productifs, il serait politiquement très opportun pour les intérêts de la culture oligarchique impérialiste de faire plier cet esprit de lutte, d’expérimentation, de dignité et de résistance qui anime le continent latino-américain.

DM : Vous faites mention de l’accord constitutif de la Banque du Sud signé à Porlamar en 2009 : quel est l’état de mise en œuvre de cet accord ?

PP : L’accord requiert la confirmation des parlements nationaux, et les agendas nationaux entrent, dans une certaine mesure, en contradiction avec l’urgence des peuples de voir aboutir le plus rapidement possible de telles institutions. Jusqu’aujourd’hui seuls l’Équateur et le Venezuela ont ratifié la Convention. Il semble que la Bolivie et l’Uruguay soient prêts à la voter, et il pourrait en être de même pour l’Argentine. Au Brésil, la droite, majoritaire au Sénat, considère la question comme une affaire propre au gouvernement en place et non, comme c’est le cas en réalité, comme un problème d’État. Il est possible qu’au Paraguay la situation soit un peu différente.

Nous pensons qu’une fois que le projet sera envisagé dans un débat sérieux et rigoureux, le sentiment patriotique de tous les Latino-américains va permettre sa réalisation dans un futur proche. Néanmoins pour éviter tout type de délais inutiles, nous sommes depuis la délégation équatorienne en train d’impulser la possibilité de prendre un raccourci pour commencer à mettre en œuvre l’esprit et les projets de la Banque du Sud, avant même que la Banque ne soit opérationnelle. Il s’agit d’utiliser la figure juridique du fonds fiduciaire [3] qui nous permettra de lancer le projet en moins d’un ou deux mois une fois la décision politique prise. Il est à partir de là possible de structurer un mécanisme de financement flexible qui intègre non seulement les pays qui sont aujourd’hui parties prenantes des négociations de la Banque du Sud mais auquel pourraient participer d’autres pays membres de l’UNASUR qui ne font pas partie de l’initiative, et y compris d’autres acteurs hors de la région. On pourrait de plus y intégrer des ONG ou d’autres institutions internationales ayant un intérêt spécifique.

Dans le cas de la souveraineté alimentaire on pourrait intégrer des organisations comme la FAO ou l’UNICEF. On pourrait imaginer le même mécanisme pour permettre la mise en œuvre du projet de souveraineté lié à la santé. Il s’agirait d’un fonds fiduciaire qui commencerait avec les budgets approuvés pour 2011 à partir d’une coordination des achats publics pour certaines catégories déjà approuvées de médicaments, ceux que les ministres de la santé respectifs mettraient sur la table des négociations. Ce processus pourrait être défini comme une négociation conjointe qui fasse baisser les prix d’achat avec l’engagement que les transactions locales se fassent dans certains délais et conditions dans un horizon temporel de 20 ans. Évidemment les engagements auraient un caractère annuel mais la période de 20 ans permettrait de prévoir l’approvisionnement. Cet approvisionnement pourrait être négocié à travers un système de quotas pour que tous les pays impliqués puissent avoir un morceau du nouveau gâteau en création.

Dans cette perspective, il est possible d’articuler des efforts d’investissement à caractère productif. Cela devrait débuter par la création d’un système continental de certification en matière de santé pour éviter au continent de n’être qu’un cobaye face aux intérêts des transnationales ou aux régulations de la Food and Drug Administration des États-Unis ou de l’équivalent dans d’autres pays. Il est bien connu que les produits vétérinaires ou agro-chimiques interdits aux États-Unis ou en Europe y sont produits pour être ensuite vendus dans le Tiers Monde. Cela représente un risque moral Aléa moral
Risque moral
En anglais, moral hazard

Argument fréquemment utilisé par les adversaires de l’annulation de la dette. Il s’appuie sur la théorie libérale qui donne la situation mettant en présence un emprunteur et un prêteur comme un cas d’asymétrie d’information. En l’occurrence, l’emprunteur sait seul s’il compte réellement rembourser son créancier. Annuler la dette aujourd’hui ferait donc courir le risque de répandre à l’avenir cette facilité accordée aux débiteurs et, par conséquent, d’accroître les réticences des prêteurs à engager leur capital qui n’auraient d’autre solution que d’exiger un taux d’intérêt augmenté d’une prime de risque croissante. On le voit, la « morale » est placée exclusivement du côté des prêteurs et l’« amoralité » placée du côté des emprunteurs suspectés a priori de malveillance. Or, il est facile de montrer que cet aléa moral est un produit direct de la liberté totale accordée aux capitaux de circuler : il est proportionnel à l’ouverture des marchés financiers puisque celle-ci multiplie les potentialités de contrats marchands censés apportés le bonheur à l’humanité mais qui apportent bien plus assurément leur lot de contrats risqués. Donc, les financiers voudraient voir multiplier à l’infini leurs possibilités de gagner de l’argent sans risque dans une société dont on nous dit qu’elle est et qu’elle doit être une société du risque... Belle contradiction.
et un manque d’éthique gigantesque au niveau international. Nous devrions donc disposer d’organismes préoccupés de l’intérêt des Latino-américains pour défendre la santé des populations de notre région. Ces organismes devraient consacrer un effort de long terme pour la recherche de soins pour des maladies négligées par les transnationales qui ne les considèrent pas rentables parce que ce sont des populations économiquement démunies qui en souffrent. Cela nécessite donc des investissements en matière d’emplois scientifiques et techniques dans ce domaine. Il faut dans cette optique penser une relation de long terme avec les universités pour orienter la recherche appliquée et la production de toute la chaîne de valeur : les médicaments fondamentaux, la chimie fine, la pharmacopée, les médicaments génériques, les bio-technologies, les vaccins, etc. En somme, tous les éléments qui permettent à la région latino-américaine de compter sur une structure qui garantisse le droit à la santé de tous les citoyens.

DM : Lors de vos conférences, vous avez l’habitude de souligner l’importance de la participation dans les discussions liées à l’Architecture régionale du mouvement social et des organisations populaires. Selon vous, comment le mouvement social pourrait-il accélérer la mise en œuvre de l’accord constitutif de la Banque du Sud ?

PP : Je considère qu’il y a deux exemples concrets et que pour chacun d’entre eux nous pourrions articuler une coalition plus large qui inclurait –indépendamment de leur positionnement politique- les organisations populaires, les mouvements sociaux, les académiques, les chercheurs en sciences sociales, etc. Pour une question de décence, d’honnêteté intellectuelle, il est clair que les thèmes de l’alimentation et de la santé sont des questions de droits humains fondamentaux qui doivent être protégés et il est clé que les différentes parties impliquées dans le processus le voient de cette manière. Il est fondamental qu’elles voient le potentiel de l’Amérique latine sur ces plans.

Il y a également la possibilité d’impliquer des institutions internationales spécialisées dans ces domaines. Nous parlions précédemment de la FAO, de l’UNICEF, nous parlons à présent de l’OMS, d’un grand nombre d’ONG qui travaillent sur ces questions, nous parlons des facultés de médecine, de pharmacie, de chimie, des professeurs d’université dans chacun de ces domaines ; nous parlons des industries pharmaceutiques nationales, et même des entreprises transnationales qui, en modifiant leurs programmes d’activités, gagneraient en quantité ce qu’ils arrêteraient de gagner en prix. On pourrait y compris créer de nouvelles niches car il s’agit de la création de nouvelles capacités d’achat dans un marché sûr à long terme.

Nous parlons dans le cas d’aliments de la possibilité de créer des réserves stratégiques qui permettent de réguler les prix internes mais également les prix internationaux. Cela de manière à garantir et mobiliser les capacités productives des petits et moyens producteurs. Des recherches devraient également avoir lieu sur les pratiques agronomiques ancestrales indépendamment des intérêts des transnationales et qui permettent la protection du plasma germinatif [4]. Il est nécessaire de protéger l’indépendance et l’utilisation de l’agriculture et de la production latino-américaine dans le secteur de l’agriculture et de la pêche dans un contexte qui présente d’énormes défis au niveau international, tant du fait de la crise écologique que des nouvelles frontières de la science.

Quant aux autres possibilités offertes par la Banque du Sud, nous pouvons par exemple parler de la souveraineté énergétique. Dans ce domaine le champ est ouvert pour impliquer d’autres types d’acteurs. En Amérique latine nous nous trouvons face à une situation absurde : bien qu’exportateurs nets d’énergie, nous importons en même temps de l’énergie. Cette situation résulte de l’absence d’une plate-forme énergétique efficiente et intégrée qui exploite toutes les synergies. Cela nous empêche d’avoir des appareils productifs suffisamment compétitifs et souples pour changer les conditions de vie des populations. Nous n’avons pas seulement dans notre région des réserves de gaz et pétrole, en plus d’un énorme potentiel hydrique, éolien, géothermique, mais nous disposons également du cuivre suffisant pour faire des lignes électriques permettant un transport efficace de l’énergie à bas coût. Nous avons des possibilités énormes que nous pourrions exploiter.
Tout cela repose la question de l’intégration en plaçant la science et la technologie au centre de cet effort. Ces domaines seraient moteurs tout en générant de la main d’œuvre qualifiée. Cela permettrait de donner naissance à une structuration systématique de la production de la connaissance, qui est aujourd’hui au XXIe siècle, un élément stratégique essentiel qui nous permettrait d’avoir une position commune face aux questions de propriété intellectuelle et d’innovation. Cela nous ramène à la question de la défense dans un scénario dans lequel les provocations, la guerre et les dépenses militaires se convertissent en un des éléments les plus rentables pour la résolution des problèmes effectifs d’un petit nombre de groupes spéculatifs.

Pour conclure, il est clair qu’il existe un grand nombre de synergies sur les plans économique, social, politique, scientifique et culturel qui vont permettre au processus d’intégration latino-américaine de réaliser un saut qualitatif, de consolider le processus démocratique en cours dans la région et de renforcer le continent face à l’éventualité de certaines tentatives de déstabilisation.

Traduit par Virginie de Romanet, en collaboration avec Stéphanie Jacquemont



Notes

[1C’est-à-dire que producteurs et acheteurs de l’agroalimentaire sont liés par des contrats (NdT)

[2La convention constitutive de la Banque du Sud a été signée le 27 septembre 2009 à Porlamar au Venezuela, par les présidents argentin, bolivien, brésilien, équatorien, paraguayen, uruguayen et vénézuélien. (NdT)

[3Les fonds fiduciaires sont des contributions volontaires à des organisations multilatérales ayant pour objectif de soutenir les actions de cette organisation dans un domaine précis ou pour une opération prédéfinie décidée conjointement et mise en œuvre par l’organisation (NdT).

[4Plasma germinatif (ou germoplasme) est l’expression utilisée pour décrire les ressources génétiques, ou plus précisément l’ADN d’un organisme et les collections de ce matériel génétique (NdT)

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Daniel Munevar

est un économiste post-keynésien de 30 ans originaire de Bogotá, en Colombie. De mars à juillet 2015, il a travaillé comme assistant de l’ancien ministre des finances grec, Yanis Varoufakis ; il le conseillait en matière de politique budgétaire et de soutenabilité de la dette.
Auparavant, il était conseiller au Ministère des Finances de Colombie et conseiller spécial pour les investissements directs à l’étranger auprès du Ministère des Affaires étrangères de l’Équateur.
C’est une des figures marquantes dans l’étude de la dette publique en Amérique latine. Il est membre du CADTM AYNA.