Eric Toussaint : « Europe soumise à une thérapie de choc comme l’Amérique latine dans les années 1980 et 1990 »

22 février 2012 par Eric Toussaint , Carlos Bedoya

Eric Toussaint, docteur en sciences politiques et président du Comité pour l’Annulation de la Dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
du Tiers Monde (CADTM) est membre de la Commission d’audit intégral sur le crédit public en Equateur (CAIC) dont l’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
a abouti à la suspension de paiement d’une partie de la dette équatorienne. Pour lui, la Grèce doit arrêter de payer la dette et doit se rebeller face à la Troïka Troïka Troïka : FMI, Commission européenne et Banque centrale européenne qui, ensemble, imposent au travers des prêts des mesures d’austérité aux pays en difficulté. composée de la Banque centrale européenne BCE
Banque centrale européenne
La Banque centrale européenne est une institution européenne basée à Francfort, créée en 1998. Les pays de la zone euro lui ont transféré leurs compétences en matières monétaires et son rôle officiel est d’assurer la stabilité des prix (lutter contre l’inflation) dans la dite zone.
Ses trois organes de décision (le conseil des gouverneurs, le directoire et le conseil général) sont tous composés de gouverneurs de banques centrales des pays membres et/ou de spécialistes « reconnus ». Ses statuts la veulent « indépendante » politiquement mais elle est directement influencée par le monde financier.
, du FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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et de la Commission européenne sans quoi elle s’enlisera dans une récession Récession Croissance négative de l’activité économique dans un pays ou une branche pendant au moins deux trimestres. permanente.

Comment caractérisez vous le moment que traversent plusieurs pays de l’Union Européenne (UE) qui comme la Grèce ont des dettes publiques énormes ?
On peut comparer leur situation avec celle de l’Amérique latine au cours de la seconde moitié des années 1980.

Pour quelles raisons ?
L’explosion de la crise de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
en Amérique latine a eu lieu en 1982. La crise bancaire privée a éclaté aux Etats-Unis et en Europe en 2007-2008 et s’est transformée à partir de 2010 en une crise de la dette souveraine causée notamment par la socialisation des pertes des banques privées |1| et par la réduction des recettes fiscales provoquée par la crise. Dans le cas européen comme latino-américain plusieurs années après l’éclatement de la crise, on se trouve dans une situation dans laquelle les créanciers privés et leurs représentants réussissent à dicter des conditionnalités à tous les gouvernements. Ils font pression sur ceux-ci pour qu’ils mettent en place des politiques brutales d’ajustement qui se traduisent par une réduction des dépenses publiques et une réduction du pouvoir d’achat de la population. Cela conduit les économies à une situation de récession Récession Croissance négative de l’activité économique dans un pays ou une branche pendant au moins deux trimestres. permanente.

Pourtant, même aux pires moments, l’Amérique latine n’a jamais eu le niveau qu’a aujourd’hui la majorité des pays de la zone euro qui dépassent 100% du PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
.

Le niveau de la dette européenne est impressionnant. Dans le cas de la Grèce, il s’agit de 160% du PIB et plusieurs pays de l’Union Européenne ont une dette qui atteint ou dépasse 100% de leur production. Il est clair qu’il y a des différences au niveau de ces deux crises mais dans la comparaison que je fais le niveau d’endettement n’est pas l’aspect fondamental.

Vous voulez dire que votre comparaison se centre sur les conséquences politiques de ces deux crises.
C’est bien cela. Lorsque je compare l’Europe aujourd’hui avec l’Amérique latine de la seconde moitié des années 1980, je veux dire que les créanciers dans le cas de l’Europe, c’est-à-dire les banques européennes et la Troïka Troïka Troïka : FMI, Commission européenne et Banque centrale européenne qui, ensemble, imposent au travers des prêts des mesures d’austérité aux pays en difficulté. (Fonds monétaire international FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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, Banque centrale européenne BCE
Banque centrale européenne
La Banque centrale européenne est une institution européenne basée à Francfort, créée en 1998. Les pays de la zone euro lui ont transféré leurs compétences en matières monétaires et son rôle officiel est d’assurer la stabilité des prix (lutter contre l’inflation) dans la dite zone.
Ses trois organes de décision (le conseil des gouverneurs, le directoire et le conseil général) sont tous composés de gouverneurs de banques centrales des pays membres et/ou de spécialistes « reconnus ». Ses statuts la veulent « indépendante » politiquement mais elle est directement influencée par le monde financier.
et Commission européenne) exigent de la Grèce, par exemple, des mesures très similaires à celles du Plan Brady qui a concerné l’Amérique latine à la fin des années 1980.

Pourriez-vous l’expliquer de manière plus détaillée ?
A la fin des années 1980, les créanciers de l’Amérique latine : la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 184 membres en 2003) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRETS ACCORDES PAR LA BM :
1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site : http://www.banquemondiale.org
, le FMI et le Club de Paris Club de Paris Créé en 1956, il s’agit du groupement d’Etats créanciers (20) spécialisés dans la normalisation des défauts de paiement des PED. Depuis sa création, la présidence est traditionnellement assurée par un Français - en 2016, c’est le directeur du Trésor français, Bruno BEZARD, qui en assure la présidence. Les États membres du Club de Paris ont rééchelonné la dette de près de 80 pays en développement. Les membres du Club de Paris détiennent près de 30% du stock de la dette du Tiers Monde.
Les liens entre le Club de Paris et le FMI sont extrêmement étroits ; ils se matérialisent par le statut d’observateur dont jouit le FMI dans les réunions - confidentielles - du Club de Paris. Le FMI joue un rôle clé dans la stratégie de la dette mise en œuvre par le Club de Paris qui s’en remet à son expertise et son jugement macro-économiques pour mettre en pratique l’un des principes essentiels du Club de Paris : la conditionnalité. Réciproquement, l’action du Club de Paris préserve le statut de créancier privilégié du FMI et la conduite de ses stratégies d’ajustement dans les pays en voie de développement.
Site web : http://www.clubdeparis.org
ainsi que le Trésor étatsunien et le Club de Londres Club de Londres Ce Club réunit les banques privées qui détiennent des créances sur les États et les entreprises des PED. Dans les années 1970, les banques de dépôt étaient devenues la principale source de crédit des pays en difficulté. Dès la fin de la décennie, ces dernières allouaient déjà plus de 50 % du total des crédits accordés, tous prêteurs confondus. Lorsque la crise de la dette éclate en 1982, le Club de Londres se tourna vers le FMI pour trouver un soutien. Aujourd’hui ces groupes de banques de dépôt se rencontrent pour coordonner le rééchelonnement de la dette des pays emprunteurs. On qualifie plus précisément ces groupes de commissions consultatives. Ces rencontres (à la différence du Club de Paris qui se réunit toujours à Paris) ont lieu à New York, Londres, Paris, Francfort ou ailleurs selon les préférences du pays et des banques. Les commissions consultatives, formées dans les années 1980, ont toujours conseillé aux pays débiteurs d’adopter immédiatement une politique de stabilisation et de demander le soutien du FMI, avant de solliciter un rééchelonnement ou de l’argent frais auprès des banques de dépôt. Il est exceptionnel que les commissions consultatives donnent suite à un projet sans l’aval du FMI. Elles ne le font que si elles sont convaincues que le pays mène une politique adéquate. pour les banquiers ont réussi à imposer leur agenda et leurs conditions. Les créanciers privés ont transféré une partie de leurs créances Créances Créances : Somme d’argent qu’une personne (le créancier) a le droit d’exiger d’une autre personne (le débiteur). aux institutions multilatérales et aux Etats via la titrisation Titrisation Technique financière qui permet à une banque de transformer en titres négociables des actifs illiquides, c’est-à-dire qui ne sont pas (ou pas facilement) vendables. Initialement, cette technique a été utilisée par les établissements de crédit dans le but de refinancer une partie de leurs prêts à la clientèle. Les prêts sont cédés à un véhicule juridique qui émet en contrepartie des titres (généralement des obligations) placés sur les marchés financiers. Avec la titrisation, les risques afférents à ces crédits sont transférés des banques aux acheteurs. Cette pratique s’étend aujourd’hui à d’autres types d’actifs et d’acteurs (portefeuilles d’assurances, immobilier, créances commerciales).

(extrait de Adda, p. 101, t. 1, 1996, p. 101-102)
Cette notion décrit la prépondérance nouvelle des émissions de titres (obligations internationales classiques émises pour le compte d’un emprunteur étranger sur la place financière et dans la monnaie du pays prêteur, euro-obligations libellées dans une monnaie différente de celle de la place où elles sont émises, actions internationales) dans l’activité des marchés. A quoi s’ajoute la transformation d’anciennes créances bancaires en titres négociables, technique qui a permis aux banques d’accélérer leur désengagement à l’égard des pays en voie de développement après l’irruption de la crise de la dette.
La caractéristique principale de cette logique de titrisation est la diffusion du risque qu’elle permet. Diffusion numérique tout d’abord, puisque le risque de défaut des emprunteurs cesse d’être concentré sur un petit nombre de banques transnationales en relation étroites les unes avec les autres. Diffusion qualitative ensuite, puisque chacune des composantes du risque afférent à un titre particulier peut donner lieu à la création d’instruments spécifiques de protection négociables sur un marché : contrats à terme pour se prémunir du risque de change, contrats de taux d’intérêt pour faire face au risque de variation des taux, marchés d’option négociables, etc. Cette prolifération des instruments financiers et des marchés dérivés donne aux marchés internationaux l’allure d’une foire aux risques, selon l’expression de Charles Goldfinger.
, c’est à dire en transformant des crédits bancaires en titres. Une autres partie des créances des banques ont subi une décote et ont été transformés en de nouveaux titres à taux fixe. Le Plan Brady a ainsi joué un rôle important à la fois dans la défense des intérêts des banquiers et dans l’imposition de l’austérité permanente. Le plan de sauvetage de la Grèce est très semblable : on réduit la valeur du stock de dettes, il va y avoir un échange de titres avec les banques européennes en les remplaçant comme dans le cas du Plan Brady par de nouveaux titres. Les banques privées réduisent ainsi leurs créances sur la Grèce (le Portugal, l’Irlande,…) comme elles l’avaient fait sur l’Amérique latine. Progressivement et massivement, les créanciers publics prennent leur place en exerçant une pression énorme pour que les remboursements des nouveaux titres détenus par les banques soient réalisés intégralement. L’intégralité des fonds prêtés à la Grèce ira au remboursement des dettes. Dans le même temps ces créanciers publics (la Troïka) exigent une austérité permanente en matière de dépenses sociales de l’Etat, des privatisations massives, une régression en matière de droits économiques et sociaux jamais vue depuis 65 ans (càd depuis la fin de la seconde guerre mondiale) et un abandon substantiel de souveraineté de la part des pays qui ont le malheur d’avoir recours à leurs prêts. En Amérique latine, cette période a été baptisée : la longue nuit néolibérale.

Les créanciers ont également obligé les pays d’Amérique latine à réduire les salaires, les retraites, les dépenses sociales et à se plier religieusement au paiement de la dette.
C’est pour cette raison que je dis qu’on est dans la même situation. En Europe, celle-ci ne concerne pas encore tous les pays mais les maillons les plus fragiles comme la Grèce, le Portugal, l’Irlande, l’Italie, l’Espagne, la Hongrie, la Roumanie, les Républiques baltes et la Bulgarie. Cependant, ces pays pris ensemble représentent environ 170 millions d’habitants sur une population totale de l’Union Européenne de 500 millions. La plupart des autres pays européens appliquent à un degré certes moins brutal des politiques sociales extrêmement conservatrices : Grande Bretagne (62 millions d’habitants), Allemagne (82 millions hab.), Belgique (10 millions hab.), France (65 millions hab.),…

La conséquence politique de la crise de la dette en Amérique latine a été la création de l’Etat néolibéral. Est-on en chemin vers cela en Europe ?
Ce n’est pas nouveau. Cela fait déjà trois décennies que les politiques néolibérales sont appliquées en Europe. Il est évident que la réponse à la crise du FMI, des gouvernements représentant les classes dominantes, des grandes banques et des et des grandes entreprises industrielles consiste à appliquer une thérapie de choc telle que décrite par Noémie Klein. Leur objectif est de finaliser le projet néolibéral entrepris par Margaret Thatcher en 1979-1980 en Grande Bretagne et qui s’est progressivement étendu à l’Europe au cours des années 1980. Pour les pays d’Europe centrale et de l’Est ex-membres du bloc soviétique, il s’agit de la deuxième thérapie de choc en 25 ans.

Mais en Europe l’Etat Providence demeure.
Comme je viens de le mentionner, les gouvernements ont commencé un travail de destruction du Pacte social et des acquis populaires de la période 1945-1970. C’est ce que Thatcher a commencé. Après la seconde guerre mondiale, durant trente ans à trente-cinq ans, les peuples avaient accumulé des conquêtes et avaient obtenu un Etat Providence avec un système de protection sociale assez solide : des conventions collectives, un droit du travail, etc. qui protégeait les travailleurs et réduisait significativement le travail précaire. Thatcher a voulu détruire cela mais au bout de trente ans de politiques néolibérales en Europe, ils n’ont pas encore terminé le travail en Europe ce qui fait qu’il en reste quelque chose.

Et la crise de la dette en Europe est l’opportunité de consolider ce qui avait commencé par Thatcher.
La crise permet une thérapie de choc comme celle menée par les créanciers et les classes dominantes en Amérique latine au cours des années 1980 et 1990.

Au Pérou, elle a été appliquée en août 1990.
Nous sommes au cours d’une phase qui comprend une nouvelle vague de privatisations des entreprises publiques. En Europe, ils vont privatiser les entreprises publiques significatives qui restent encore.

Est-ce que l’Europe sera également confrontée à la doctrine de sécurité qui a été appliquée en Amérique latine où les syndicats étaient qualifiés de terroristes ?
L’autoritarisme dans la manière d’exercer le pouvoir politique augmente en Europe, c’est évident. Ils dont déjà mis en place au cours des dernières années des lois pour criminaliser les mouvements sociaux, des lois anti-terroristes. La répression augmente mais ne prend pas la forme de l’élimination physique des activistes comme l’Amérique latine les a connus lors des pires moments de la fin des années 1970 et du début des années 1980. La situation européenne ressemble d’ailleurs là aussi à celle des pays d’Amérique latine. Après les dictatures sanglantes (Argentine, Chili, Uruguay, Brésil des années 1970 début des années 1980), ont été mises en place des régimes de transition (Chili, Brésil) ou des démocraties qui ont appliqué une politique néolibérale très dure. En Europe, nous vivons une période de marginalisation du pouvoir législatif, la mise en place de gouvernements d’affaires (comme en Italie), d’abandon du dialogue social combinée à des tentatives de restriction du droit de grève, à la limitation des piquets formés par les grévistes afin de bloquer l’entrée des entreprises, de répression des manifestations de rue.

Comment réagissent les parlements nationaux européens face à ce paquet de mesures ?
Les parlements en Europe sont marginalisés car la Troïka dit aux gouvernements : « Si vous voulez des crédits, il faut que vous mettiez en place des mesures d’ajustement et il n’y a pas de temps disponible pour des délibérations au Parlement ». Certains plans doivent être adopté en quelques jours, voire en 24 heures.

Comme on l’a vu en Grèce.
Oui c’est ce qui vient de se passer en Grèce. La Troïka a exigé un plan. Il a fini par obtenir l’accord du Parlement grec le dimanche 12 février au cours de la nuit. Mais le lendemain, le Commissaire européen aux Affaires économiques a dit qu’il manquait 325 millions d’euros de coupes supplémentaires et a donné un délai de 48 heures au gouvernement grec. Cela montre que le parlement grec n’a aucun pouvoir de délibérer et que le gouvernement est sous la tutelle de la Troïka.

Cela a donné lieu à une gigantesque manifestation.
Ce n’est pas seulement en Grèce qu’il y a de grandes manifestations mais également au Portugal, en Espagne, en France, en Italie avec une intensité moindre pour l’instant mais qui vont se renforcer. On a des mobilisations dans de nombreux pays d’Europe y compris en Grande Bretagne. En Belgique, nous avons eu en janvier 2012 la première grève générale depuis 18 ans. La grève a paralysé l’économie belge et les transports pendant 24h.

Que doit faire la Grèce pour sortir de ce problème ?
La Grèce doit arrêter de se soumettre aux dictats de la Troïka en suspendant unilatéralement le paiement de sa dette pour obliger les créanciers à négocier à des conditions qui leur soient défavorables. Si la Grèce suspend le paiement comme l’Equateur l’a fait en novembre 2008, tous les détenteurs de bons vont les vendre à 30% (ou moins) de leur valeur faciale. Cela mettra en difficulté les détenteurs de titres et donnera davantage de force au gouvernement grec même dans cette situation si difficile.

L’Equateur a suspendu le paiement des titres en novembre 2008 après un processus d’audit mais sans se trouver dans le même cas que la Grèce. L’Argentine a suspendu le paiement en 2001 dans une situation semblable à la grecque.
La comparaison convient en effet mieux à l’Argentine qui n’avait pas les liquidités Liquidité
Liquidités
Capitaux dont une économie ou une entreprise peut disposer à un instant T. Un manque de liquidités peut conduire une entreprise à la liquidation et une économie à la récession.
pour payer. Elle a suspendu le paiement et ne l’a pas repris pendant trois ans (de décembre 2001 à mars 2005) pour ce qui concernait les marchés financiers Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
et jusqu’aujourd’hui par rapport au Club de Paris (c’est-à-dire plus de 10 ans). Ce faisant, elle a renoué avec la croissance économique et a imposé aux créanciers une renégociation de dette avec une décote de 60%.

Cela a eu pour conséquence que l’Argentine est restée exclue des marchés financiers jusqu’aujourd’hui.
C’est vrai mais l’Argentine même exclue des marchés financiers depuis 10 ans et ne payant rien au Club de Paris pendant cette même période a une croissance annuelle moyenne de 8%. Cela démontre qu’un pays peut avoir des sources alternatives de financement face aux marchés financiers. L’Equateur non plus n’émet pas de nouveaux titres sur les marchés et il a connu une croissance de 6% en 2011 tandis que la Grèce a subi une chute de 7% de son produit intérieur brut.

Mais l’Equateur s’endette auprès de la Chine à des taux assez élevés.
C’est vrai. Il faut trouver le moyen de maintenir sa souveraineté par rapport à ces nouvelles sources de financement. C’est pour cela qu’il faut accélérer la mise en place de la Banque du Sud.

Revenons à la Grèce, une grande partie des analystes y compris vous-mêmes soutenez qu’une grande partie de la dette grecque est illégitime.
Bien sûr.

Mais cela, seul un audit peut le démontrer.
Une partie du mouvement social européen a tiré les leçons de l’expérience latino-américaine. Nous avons fait la proposition d’un audit citoyen de la dette qui a eu un écho énorme. Il y a des audits citoyens en cours ou en train de démarrer dans 7 pays européens (Grèce, France, Portugal, Espagne, Irlande, Italie et Belgique) et cela sans l’appui du gouvernement.

Croyez-vous que cela se terminera tout particulièrement dans le cas grec par un audit officiel.

On verra. Cela impliquerait un changement de gouvernement, c’est-à-dire qu’il faudrait que le mouvement social soit suffisamment fort pour en terminer avec les solutions gouvernementales favorables aux créanciers et qu’on ait un gouvernement alternatif. Dans le cas de l’Amérique latine, ça a pris 20 ans pour y parvenir.

Il en faut donc beaucoup pour changer l’orientation des gouvernements européens comme celui de la Grèce.
En effet on est dans une crise qui risque de durer 10 ou 15 ans. Nous sommes seulement à la première phase de la résistance. Ca va être très dur. Il faut de manière urgente que les mouvements sociaux d’Europe réussissent à exprimer dans les faits une solidarité agissante avec le peuple grec et constituent une plate-forme commune européenne de résistance à l’austérité afin d’obtenir l’annulation des dettes illégitimes.


Interview par Carlos Alonso Bedoya publiée le 19 février 2012 dans le quotidien péruvien, La Primera. La présente version a été entièrement revue par Eric Toussaint.

Traduction de Virginie de Romanet revue par Eric Toussaint

Notes

|1| Le coût du sauvetage des banques a été pris en charge par les pouvoirs publics européens. Les pays où l’impact sur la dette a été le plus élevé sont : l’Irlande, la Grande Bretagne, l’Espagne, la Belgique, les Pays-Bas. Le processus est toujours en cours car d’autres sauvetages bancaires sont à prévoir.

Auteur.e

Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France. Il est l’auteur des livres Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège. Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015. Suite à sa dissolution annoncée le 12 novembre 2015 par le nouveau président du parlement grec, l’ex-Commission poursuit ses travaux et s’est dotée d’un statut légal d’association sans but lucratif.


Traduction(s)