Éric Toussaint : « Il faut exproprier les banques Santander et BBVA »

25 novembre 2014 par Eric Toussaint , Roger Xuriach


Lors de la présentation de l’édition espagnole de Bancocratie, un livre qui pointe la nécessité de socialiser le secteur bancaire, le politologue belge Toussaint a fait savoir qu’il était prêt à participer avec le CADTM à l’audit public de la dette que Podemos promet de mener s’il accède au pouvoir.

Le docteur en sciences politiques Toussaint était ces jours-ci à Barcelone pour présenter Bancocratie(Éditions Icaria), son dernier ouvrage, dans lequel il dénonce les manipulations et crimes auxquels se livrent, selon lui, les banques privées, en collusion avec les gouvernements et les banques centrales, depuis l’éclatement de la crise économique. Lors d’un entretien avec le journal Público.es, Toussaint explique avoir élaboré cet ouvrage comme « un instrument pédagogique afin que les citoyen-ne-s comprennent mieux l’opacité des grandes banques privées internationales », qu’il accuse de s’interconnecter « avec promiscuité, complicité et sans retenue » avec le pouvoir politique.
Dans son livre, le politologue analyse les mesures mises en place par la Banque centrale européenne BCE
Banque centrale européenne
La Banque centrale européenne est une institution européenne basée à Francfort, créée en 1998. Les pays de la zone euro lui ont transféré leurs compétences en matières monétaires et son rôle officiel est d’assurer la stabilité des prix (lutter contre l’inflation) dans la dite zone.
Ses trois organes de décision (le conseil des gouverneurs, le directoire et le conseil général) sont tous composés de gouverneurs de banques centrales des pays membres et/ou de spécialistes « reconnus ». Ses statuts la veulent « indépendante » politiquement mais elle est directement influencée par le monde financier.
(BCE) et la Réserve fédérale des États-Unis pour enrayer la crise. Entre autres conclusions, il souligne que ces politiques « sont liées à une offensive du grand capital contre les droits humains ». Selon Éric Toussaint, il est absurde de penser que la BCE et la Commission européenne (CE) veulent comprimer les dépenses publiques des pays membres de l’UE de manière à favoriser les économies périphériques et à réduire les asymétries. « En réalité, leur objectif est de faire en sorte que la production européenne soit plus compétitive sur le marché mondial face aux États-Unis, à la Chine ou au Japon. En ce sens, il leur faut davantage de chômage et des salaires toujours plus bas, même s’il faut pour cela réduire la protection sociale des populations à des niveaux jamais vus depuis la fin de la seconde guerre mondiale ».

Le livre est également un plaidoyer en faveur de la socialisation du secteur bancaire, une des mesures que Éric Toussaint invite à prendre « de manière radicale » afin de freiner le capitalisme financiarisé. « Le secteur de l’épargne, du crédit et de l’investissement est trop sérieux pour la société pour le laisser aux mains des intérêts privés capitalistes. Penser que les banques privées internationales peuvent s’autodiscipliner est une utopie », soutient Éric Toussaint. Concrètement, au niveau de l’État espagnol, le politologue considère qu’« il faut exproprier les géants financiers tels que les banques Santander et BBVA. [1] Il faut séparer les banques d’épargne des banques d’investissement Banques d’investissement
Banque d’investissement
Société financière dont l’activité consiste à effectuer trois types d’opérations : du conseil (notamment en fusion-acquisition), de la gestion de haut de bilan pour le compte d’entreprises (augmentations de capital, introductions en bourse, émissions d’emprunts obligataires) et des placements sur les marchés avec des prises de risque souvent excessives et mal contrôlées. Une banque d’affaires ne collecte pas de fonds auprès du public, mais se finance en empruntant aux banques ou sur les marchés financiers.
et les réduire à de petites entités publiques dont les citoyen-ne-s pourront contrôler le fonctionnement. De petites coopératives de dépôt et de crédit pourront également se développer ». Le secteur énergétique doit également passer dans le domaine public : « Il faut aller au-delà d’une simple nationalisation. Les secteurs prioritaires doivent fonctionner dans le cadre d’un service public ».

Fort de son expérience en tant que président du Comité pour l’Annulation de la Dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
du Tiers Monde (CADTM) et membre de la CAIC en Equateur (Commission présidentielle d’Audit Intégral du Crédit Public), le penseur belge soutient que la seule façon de contrer la feuille de route de la Commission européenne est de cesser de payer la dette publique illégitime. C’est ce qu’il attend de Podemos [2] Elle a obtenu 5 députés aux élections européennes du 25 mai 2014 et vient en tête des intentions de vote dans les sondages d’opinion réalisés en octobre-novembre 2014. s’il accède au pouvoir. « Le projet de Podemos enthousiasme. Et son obligation Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. Il peut aussi, si la société est cotée, revendre son titre en bourse.
morale, s’il parvient au Gouvernement, est de désobéir à ceux qui décident à Bruxelles ». Le parti de Pablo Iglesias [3] l’a annoncé de toutes parts : en premier lieu il fera un audit public de la dette, ensuite il suspendra le paiement de la dette identifiée comme illégitime et procédera à la restructuration de la part restante. « Je suis prêt à participer à une commission d’audit de la dette espagnole. Partager mon expérience et celle de mon organisation, le CADTM, avec Podemos. Nous n’avons jusqu’à présent discuter que de manière informelle », note Toussaint.

L’irruption de Podemos doit-elle inquiéter les marchés financiers Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
 ? « La Commission européenne use d’une rhétorique fondée sur la menace. C’est un discours propagandiste de la peur. Mais si un gouvernement est décidé à désobéir, cela n’entraînera pas forcément de lourdes conséquences », argumente-t-il en citant des cas tels que Chypre ou la Belgique, son pays, « dont la dette publique a atteint plus de 100 % sans qu’il n’essuie de représailles ».

Pour le politologue, « la force de la CE et de la BCE réside dans la docilité des gouvernements qui acceptent la logique et se refusent à choisir une autre voie, comme ce fut le cas avec Hollande, qui a promis de ne pas ratifier les traités européens et a ensuite trahi ses électeurs ». D’après l’auteur de Bancocratie, nous devons en tirer un enseignement. «  Ce qui s’est passé en France démontre cette promiscuité entre les partis politiques traditionnels, qui se donnent le nom de socialistes, libéraux ou populaires, mais qui obéissent au même modèle. Hollande aurait pu ouvrir un autre scénario en Europe mais il s’est laissé happer par le système ».

C’est pour cela qu’il mise sur des partis fondés sur une base citoyenne, comme Podemos en Espagne ou Syriza en Grèce. « Ils rassemblent des dynamiques qui viennent d’en bas et j’espère qu’ils pourront bientôt compter sur de nouveaux soutiens dans d’autres pays. Ils disposent d’une opportunité unique, qui ne va pas durer longtemps ».

Quant à un autre point fort du programme économique du parti de Pablo Iglesias, la proposition d’augmenter de manière significative le salaire minimum interprofessionnel et d’établir un salaire maximum lié à ce salaire minimum, Éric Toussaint considère que « la redistribution de la richesse est faisable si elle s’accompagne d’une politique fiscale radicalement différente ». Il ne croit pas que cette mesure ait une incidence sur les prix du marché « car les marges des entreprises restent importantes », néanmoins il souligne qu’elle doit s’accompagner d’« une politique visant à renforcer les petites et moyennes entreprises ». Sur la socialisation des banques, le politologue rappelle qu’« extraire les grands monopoles privés de la logique capitaliste, ce n’est pas aller contre l’initiative privée. Il s’agit juste de comprendre que des banques ou des entreprises du secteur de l’énergie n’ont pas à être compétitives si ce dont il s’agit, c’est d’offrir un service de base à la population ». Il souligne, pour conclure, que toutes ces mesures permettraient de réaliser d’importantes économies et amélioreraient les conditions de vie de la population. « Sauver la banque privée ou offrir de l’argent à des entreprises privées via des exemptions fiscales, voilà ce qui est coûteux ».

Paru sur publico.es : http://www.publico.es/dinero/557784/toussaint-hay-que-expropiar-al-banco-santander-y-al-bbva

Traduit de l’espagnol par Cécile Lamarque et revu par Eric Toussaint.



Notes

[1Il s’agit des deux plus grandes banques privées espagnoles.

[2Podemos (ce qui veut dire « Nous pouvons ») est une organisation politique née au début de l’année 2014.

[3Pablo Iglesias, député européen, est le dirigeant principal de Podemos.

Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation,Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015. Suite à sa dissolution annoncée le 12 novembre 2015 par le nouveau président du parlement grec, l’ex-Commission poursuit ses travaux et s’est dotée d’un statut légal d’association sans but lucratif.

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