Éric Toussaint : « Le FMI promet aux peuples un avenir funeste »

3 novembre 2015 par Eric Toussaint , Alberto Ñiquen Guerra

Le politologue s’est rendu récemment à Lima, où il a participé à une conférence au cours de laquelle il a analysé le rôle joué par l’organisme financier international en Amérique latine.

LIMA.- Éric Toussaint, docteur en sciences politiques, porte-parole du Comité pour l’annulation de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
du tiers monde (CADTM), membre du Conseil scientifique d’ATTAC France et coordinateur scientifique de la Commission d’audit de la dette grecque, a été l’un des premiers militants à se rendre à Lima (Pérou) pour participer à l’événement « Démentir le miracle péruvien » (Desmintiendo el milagro peruano). Cette manifestation, organisée par la Plateforme Alternative contre la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 184 membres en 2003) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRETS ACCORDES PAR LA BM :
1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site : http://www.banquemondiale.org
(BM) et le Fonds monétaire international FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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(FMI), s’est tenue au moment même où se réunissaient les Assemblées annuelles des deux institutions financières dans la capitale péruvienne.

Le quotidien espagnol Público est allé à la rencontre d’Éric Toussaint au Gran Hotel Bolívar, dans ce lieu emblématique de la République péruvienne construit en 1924 dans le centre historique de Lima, face à la Plaza San Martín. Lorsque sa venue a été confirmée, les principaux membres de la société civile ont diffusé ses articles et ils étaient nombreux à vouloir l’écouter. Comme prévu, Éric Toussaint n’a pas déçu.

Les citoyens péruviens et quelques latino-américains qui se sont donné rendez-vous au Gran Hotel Bolívar voulaient entendre quelqu’un dont l’expérience et l’autorité en la matière ne sont plus à démontrer, quelqu’un qui ne tienne pas un discours traditionnel, qui parle franchement du modèle économique latino-américain et qui révèle le vrai visage du FMI et de la BM, visage occulté par les médias.


Un modèle péruvien extractiviste qui ne profite qu’aux plus puissants

« Le modèle péruvien est extractiviste, il ne profite qu’aux plus puissants. Je crois que les Péruviens devraient être vigilants. La pauvreté et les inégalités sont toujours très présentes au Pérou et le panorama n’est pas différent dans d’autres pays d’Amérique latine. La question est : « existe-t-il un partage des richesses » ? » Ce modèle ne tient pas compte du droit des personnes », assure Éric Toussaint.

À Lima, le FMI a assuré qu’il avait évolué et que ses relations avec la région étaient aujourd’hui très bonnes. Éric Toussaint dément : « Le FMI n’a pas changé, l’institution est la même qu’avant. À partir des années 2003-2004, il a perdu de son influence en Amérique latine car les prix des matières premières ont permis aux pays de la région d’accroître suffisamment les recettes d’exportation pour rembourser de manière anticipée l’institution et s’émanciper ainsi de sa tutelle », explique Éric Toussaint, l’un des théoriciens les plus reconnus de l’écosocialisme. Il rajoute que si les Assemblées annuelles du Groupe BM et du FMI se tiennent à Lima, c’est parce que le Pérou est un allié des États-Unis.


Retour en force du FMI

Ces Assemblées « permettent de dégager deux constats : le premier, que le modèle néolibéral extractiviste est toujours d’actualité. Le second, que le FMI et la BM préparent leur retour en force en Amérique latine. En effet, les institutions financières estiment que la crise que provoquera la chute des cours des matières premières pour les pays exportateurs est une opportunité à saisir pour reprendre position et gagner en influence dans la région. Les Latino-américains ne doivent pas oublier les années 60, 70 et 80. », prévient-il.

Pour Éric Toussaint, qui revient de Grèce où il a travaillé en personne sur la dette publique du pays, il n’y a pas l’ombre d’un doute. Pire, bien que sous d’autres formes, ce qui s’est passé en Grèce lui rappelle l’Amérique latine. « Avec la crise économique en Grèce en 2010, le FMI a trouvé un moyen de revenir en force sur la scène européenne occidentale, au cœur de la zone euro, et à s’imposer face à des pays qui se croyaient immunisés contre le fonds. C’est ainsi que le FMI, de concert avec la Commission européenne et la Banque centrale européenne BCE
Banque centrale européenne
La Banque centrale européenne est une institution européenne basée à Francfort, créée en 1998. Les pays de la zone euro lui ont transféré leurs compétences en matières monétaires et son rôle officiel est d’assurer la stabilité des prix (lutter contre l’inflation) dans la dite zone.
Ses trois organes de décision (le conseil des gouverneurs, le directoire et le conseil général) sont tous composés de gouverneurs de banques centrales des pays membres et/ou de spécialistes « reconnus ». Ses statuts la veulent « indépendante » politiquement mais elle est directement influencée par le monde financier.
, a imposé un ajustement structurel Ajustement structurel Politique économique imposée par le FMI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts. à des pays comme la Grèce, l’Irlande, le Portugal et Chypre comme elle l’avait auparavant fait en Amérique latine et en Europe de l’Est
. L’avenir du FMI s’inscrit en Europe et il promet d’être funeste pour les peuples européens. Les objectifs de l’institution sont aujourd’hui l’Espagne et l’Italie où elle a d’ailleurs cherché à participer à l’élaboration des politiques mises en œuvre dans ces pays. »

Ce que devrait faire le FMI, selon Éric Toussaint, c’est lutter contre la spéculation Spéculation Opération consistant à prendre position sur un marché, souvent à contre-courant, dans l’espoir de dégager un profit.
Activité consistant à rechercher des gains sous forme de plus-value en pariant sur la valeur future des biens et des actifs financiers ou monétaires. La spéculation génère un divorce entre la sphère financière et la sphère productive. Les marchés des changes constituent le principal lieu de spéculation.
, contrôler les mouvements de capitaux et agir pour éradiquer les paradis fiscaux Paradis fiscaux
Paradis fiscal
Territoire caractérisé par les cinq critères (non cumulatifs) suivants :
(a) l’opacité (via le secret bancaire ou un autre mécanisme comme les trusts) ;
(b) une fiscalité très basse, voire une imposition nulle pour les non-résidents ;
(c) des facilités législatives permettant de créer des sociétés écrans, sans aucune obligation pour les non-résidents d’avoir une activité réelle sur le territoire ;
(d) l’absence de coopération avec les administrations fiscales, douanières et/ou judiciaires des autres pays ;
(e) la faiblesse ou l’absence de régulation financière.

La Suisse, la City de Londres et le Luxembourg accueillent la majorité des capitaux placés dans les paradis fiscaux. Il y a bien sûr également les Iles Caïmans, les Iles anglo-normandes, Hong-Kong, et d’autres lieux exotiques. Les détenteurs de fortunes qui veulent échapper au fisc ou ceux qui veulent blanchir des capitaux qui proviennent d’activités criminelles sont directement aidés par les banques qui font « passer » les capitaux par une succession de paradis fiscaux. Les capitaux généralement sont d’abord placés en Suisse, à la City de Londres ou au Luxembourg, transitent ensuite par d’autres paradis fiscaux encore plus opaques afin de compliquer la tâche des autorités qui voudraient suivre leurs traces et finissent par réapparaître la plupart du temps à Genève, Zurich, Berne, Londres ou Luxembourg, d’où ils peuvent se rendre si nécessaires vers d’autres destinations.
et la fraude fiscale.


La Banque mondiale finance des projets qui violent de façon flagrante les droits humains

En ce qui concerne la Banque mondiale, il réitère que la politique productiviste qu’elle mène est désastreuse pour les peuples et néfaste pour la nature. « La Banque mondiale finance des projets qui violent de façon flagrante les droits humains », conclue-t-il avant de rajouter : « Ces deux institutions devraient rendre des comptes devant la justice des pays où elles ont agi. »

L’intellectuel et militant belge se demande : « Que faire, alors, si les gouvernements se laissent entraîner par les politiques que cherche à imposer le FMI ? » Il répond avec lucidité : « La société civile doit délégitimer la politique économique du FMI, montrer à l’opinion publique son rôle despotique et funeste et, à travers la mobilisation, exiger et obtenir des gouvernements qu’ils rompent les relations de dépendance. »

Traduit par Maïté Guillard, relu par Virginie de Romanet.


Source : Público

Auteur.e

Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, est porte-parole du CADTM international et est membre du Conseil scientifique d’ATTAC France. Il est auteur des livres Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014, Procès d’un homme exemplaire, Editions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet du livre AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège Dernier livre : Bancocratie ADEN, Brussels, 2014. Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 créée par la la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015. Suite à sa dissolution annoncée le 12 novembre 2015 par le nouveau président du parlement grec, l’ex-Commission a poursuivi ses travaux et s’est dotée d’un statut légal d’association sans but lucratif.


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Alberto Ñiquen Guerra

corresponsal Publico.es en Lima