Eskom : Charbon, mensonges et « greenwashing » à la Banque mondiale.

23 mars 2010 par Eric De Ruest


La manœuvre actuelle des idéologues du capitalisme pour tenter de verdir leurs discours n’aura pas échappé à grand monde. On est passé de la fièvre pour le billet vert à la fièvre verte tout court. Aujourd’hui, tout est « green ». En façade, en tous cas. Car, en grattant la mince couche de peinture (verte bien sur) qui recouvre la communication, on s’aperçoit vite qu’il y a supercherie.

Dans le discours publicitaire contemporain, une voiture qui rejette 95g de CO² au km est bonne pour la nature. Puisque le kilométrage moyen est de 15 000 Km/an, cela donne à l’arrivée près d’une tonne et demi de CO²/an. Vu comme cela, c’est déjà beaucoup moins « green ».
Sans compter en amont de l’achat, l’ensemble des sources de pollution issues des filières extractives, chimiques et pétrolières nécessaire à la construction de ce pseudo bijou écologique. Et quand on sait que le parc automobile belge est composé de près de 5 millions de voitures familiales, cela donne en moyenne la quantité colossale de 7 125 000 tonnes (sept millions cent vingt cinq mille tonnes) de CO² /an. Cette simple mise en perspective de quelques chiffres pourrait-elle éveiller la conscience des automobilistes invétéré-e-s ? Ce serait un bon début pour envisager la préservation de la vie sur notre Terre mais, maintenant, entrons dans la cour des grands.

Un seul prêt de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
pour trois fois plus de CO²

Critiquée depuis des décennies pour son orientation néo-libérale et néo-coloniale, elle qui prétend dans ses statuts ne pas faire de politique, la Banque surfe actuellement sur la vague « green » et prétend œuvrer pour la préservation de l’environnement [1]. C’est fort à propos. Cependant, ces déclarations de bonnes intentions ne résistent pas à une analyse chiffrée. Alors qu’elle ne consacre que 16% de son portefeuille énergétique aux énergies renouvelables (hors barrages géants), elle a doublé ses financements aux projets fossiles en 2008 [2]. Et elle ne semble pas vouloir changer de cap, malgré la critique internationale et la contestation massive lors du sommet de Copenhague. Elle s’entête dans ce modèle destructeur comme elle s’est entêtée à poursuivre les politiques d’austérité imposées au Sud, détaillées dans le Consensus de Washington et mieux connues hier sous le nom de plans d’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
et aujourd’hui, d’initiative PPTE PPTE
Pays pauvres très endettés
(En anglais : HIPC).
L’initiative PPTE, mise en place en 1996 et renforcée en septembre 1999, est destinée à alléger la dette des pays très pauvres et très endettés, avec le modeste objectif de la rendre juste soutenable.

Elle se déroule en 4 étapes particulièrement exigeantes et complexes.
Tout d’abord, le pays qui sollicite une aide au titre de cette initiative doit mener docilement, en général pendant 3 ans, des politiques économiques approuvées par le FMI et la Banque mondiale, sous forme de programmes d’ajustement. Il continue alors à recevoir l’aide classique de tous les bailleurs de fonds concernés. Pendant ce temps, il doit adopter un document de stratégie de réduction de la pauvreté (DSRP), parfois juste sous une forme intérimaire, et avoir obtenu des résultats dans l’application de cette stratégie pendant au moins un an.

À la fin de ces 3 années, arrive le point de décision : le FMI analyse le caractère soutenable ou non de l’endettement du pays candidat. Si la valeur nette du ratio stock de la dette extérieure / exportations est supérieure à 150 % après application des mécanismes traditionnels d’allègement de la dette, le pays peut être déclaré éligible. Cependant, les pays à niveau d’exportations élevé (ratio exportations/PIB supérieur à 30 %) sont pénalisés par le choix de ce critère, et on privilégie alors leurs recettes budgétaires plutôt que leurs exportations. Donc si leur endettement est manifestement très élevé malgré un bon recouvrement de l’impôt (recettes budgétaires supérieures à 15 % du PIB, afin d’éviter tout laxisme dans ce domaine), l’objectif retenu est un ratio valeur nette du stock de la dette / recettes budgétaires supérieur à 250 %.
Troisième temps, si le pays est déclaré admissible, il bénéficie de premiers allègements de la part des États créanciers et des banques privées, et doit poursuivre avec les politiques agréées par le FMI et la Banque mondiale. La durée de cette période est déterminée par la mise en œuvre satisfaisante des réformes clés convenues au point de décision, dans un souci de maintien de la stabilité macroéconomique.

A l’issue, arrive le point d’achèvement. Le reste de allègement est alors fourni, pour permettre au pays de revenir à des critères de soutenabilité (exposés ci-dessus) jugés satisfaisants.
Le coût de cette initiative est estimé à 54 milliards de dollars, soit environ 2,6% de la dette extérieure du Tiers Monde.
Les PPTE sont au nombre de 42 seulement, dont 34 en Afrique subsaharienne, auxquels il convient d’ajouter le Honduras, le Nicaragua, la Bolivie, la Guyana, le Laos, le Vietnam et Myanmar.
Au 30 septembre 2003, 27 pays ont atteint le point de décision, et seulement 8 sont parvenus au point d’achèvement : l’Ouganda, la Bolivie, le Mozambique, la Tanzanie, le Burkina Faso, la Mauritanie, le Mali et le Bénin.
.

La Banque envisage d’accorder un prêt de 3.75 milliards de dollars à la compagnie publique d’électricité Eskom Holdings Ltd en Afrique du Sud. Cette somme sera allouée à trois objets précis [3] :

- 3.05 milliards de dollars pour la construction de la centrale à charbon de Medupi qui émettra 25 millions de tonnes de CO²/an. Cette centrale utilisera la technologie « propre » dite supercritique, qui permet, de réduire la quantité de charbon utilisée et donc, les émissions de gaz polluants [4]. Ou plus simplement : On utilise la pire énergie fossile, mais on en met un peu moins. Pourquoi se plaindre ?

- 260 millions de dollars pour des projets d’énergies renouvelables, soit seulement 8.5% de la somme allouée au projet charbonnier, mais en jouant la carte verte.

- 485 millions de dollars pour du matériel à basse consommation d’énergies fossiles incluant un train servant à transporter le charbon de la mine à la centrale.

Machiavélique ! On pille les ressources naturelles d’un pays pour les mettre au service de multinationales (telles que Anglo American Corporation ou encore BHP Billiton) et on le présente comme un projet écologique au service des populations locales.

Les populations deux fois perdantes

Le cout de l’électricité est largement supporté par les populations locales, sachant que 138 multinationales implantées dans la région bénéficient, elles, d’un prix très réduit. Or ces multinationales rapatrient leurs bénéfices vers leurs maisons-mères (souvent implantées dans des paradis fiscaux Paradis fiscaux
Paradis fiscal
Territoire caractérisé par les cinq critères (non cumulatifs) suivants :
(a) l’opacité (via le secret bancaire ou un autre mécanisme comme les trusts) ;
(b) une fiscalité très basse, voire une imposition nulle pour les non-résidents ;
(c) des facilités législatives permettant de créer des sociétés écrans, sans aucune obligation pour les non-résidents d’avoir une activité réelle sur le territoire ;
(d) l’absence de coopération avec les administrations fiscales, douanières et/ou judiciaires des autres pays ;
(e) la faiblesse ou l’absence de régulation financière.

La Suisse, la City de Londres et le Luxembourg accueillent la majorité des capitaux placés dans les paradis fiscaux. Il y a bien sûr également les Iles Caïmans, les Iles anglo-normandes, Hong-Kong, et d’autres lieux exotiques. Les détenteurs de fortunes qui veulent échapper au fisc ou ceux qui veulent blanchir des capitaux qui proviennent d’activités criminelles sont directement aidés par les banques qui font « passer » les capitaux par une succession de paradis fiscaux. Les capitaux généralement sont d’abord placés en Suisse, à la City de Londres ou au Luxembourg, transitent ensuite par d’autres paradis fiscaux encore plus opaques afin de compliquer la tâche des autorités qui voudraient suivre leurs traces et finissent par réapparaître la plupart du temps à Genève, Zurich, Berne, Londres ou Luxembourg, d’où ils peuvent se rendre si nécessaires vers d’autres destinations.
comme la City de Londres ou le Luxembourg), et donc ne payent quasiment pas d’impôts en Afrique du Sud.

De plus, au-delà du prix du kWh, le coût du remboursement de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
associée à ce funeste projet pèsera pendant plusieurs décennies sur les populations sud-africaines. Imposant appauvrissement et dégradation des conditions de vie.

Alors que le projet est conçu pour servir le secteur industriel, la société publique Eskom a déjà pris la décision d’augmenter ses tarifs pour la distribution d’électricité aux ménages, qui seront triplés entre 2009 et 2012. Les populations les plus pauvres risquent fort de ne plus avoir accès à ce service de base. Voilà comment la Banque mondiale envisage la lutte contre la pauvreté.

Un mouvement mondial de résistance au projet Eskom

Sans ces multinationales prédatrices, il n’y aurait aucunement besoin de construire de nouvelles centrales dans cette région. De plus le potentiel en énergies renouvelables y est considérable.

Il est grand temps que la Banque mondiale se retire du jeu et laisse définitivement la place aux acteurs/trices progressistes pour mettre en place un cadre populaire international de suppression de la pauvreté et de gestion écologique de la planète.

Nous sommes des centaines d’associations et citoyen-ne-s du monde entier a avoir entamé un bras de fer pour empêcher ce projet d’un autre age. Nous faisons pressions sur les gouvernement et/ou sur les administrateurs/trices de la Banque pour qu’ils ne votent pas ce projet mortifère. L’enjeu est énorme car en cas de victoire, cela ouvrirait une voie nouvelle dans la prise de décisions sur des projets qui touchent à l’humanité entière, présente et à venir.




Notes

[4Nous omettons ici volontairement les autres pollutions liées à l’exploitation du charbon, comme les pollutions au soufre et au mercure, la pollution de l’eau, etc.

Eric De Ruest

est membre du CADTM Belgique et co-auteur avec Renaud Duterme de La dette cachée de l’économie, Les Liens qui Libèrent, 2014.

Autres articles en français de Eric De Ruest (47)

0 | 10 | 20 | 30 | 40