Espagne : Le début de la fin du bipartisme ?

6 janvier par Jérôme Duval

Malgré le score du PP (Parti Populaire) qui a récolté le plus de bulletins, les élections de ce 20 décembre 2015 en Espagne dessinent un désir de changement, peut-être de rupture avec le régime de 1978 (transition post-franquiste) ou tout du moins de dépassement de l’alternance libérale du PSOE (Parti Socialiste Ouvrier Espagnol) au PP et vice-versa...

Le peuple espagnol se lasse chaque fois plus de vivre sous les mandats de ces deux partis qui se partagent le pouvoir et obéissent à leurs créanciers en appliquant l’austérité. À gauche, malgré un système électoral profondément injuste, nous voyons comment les regroupements de partis remportent une victoire écrasante dans les urnes, soulignant une fois de plus la volonté de fédérer les forces pour le changement lors d’élections historiques durant lesquelles l’abstention a perdu de plus de quatre points, passant de 31,06 % en 2011 à 26,80 %.

Crise du bipartisme du PP et PSOE

Certes le PP a gagné, mais il a perdu 63 députés par rapport à 2011 (il passe de 186 à 123 députés au Parlement) et reste bien loin de la majorité absolue (176 sièges nécessaires). Depuis les dernières élections « générales » de 2011, le PP passe de 44,63 % à 28,72 % des suffrages, c’est à dire de 10,8 à 7,2 millions de bulletins. Soit une chute brutale et historique de 3,6 millions de votes en moins. |1| Dans la Communauté autonome de Madrid, Mariano Rajoy a perdu plus d’un million de votes et son parti, six députés. Dans la Communauté autonome de Valence, l’hémorragie du PP dépasse le demi million de votes, perdant neuf députés sur les 20 qu’il avait obtenus en 2011.

Techniquement, le PP pourrait gouverner s’il faisait alliance avec le PSOE, mais ceci a été écarté d’entrée de jeux par le secrétaire général du PSOE, Pedro Sánchez. Un tel pacte rappellerait ce qui s’est passé au Pays Basque en mars 2009, lorsque ces deux partis firent alliance à l’encontre de ce qu’ils avaient promis durant la campagne pour que Patxi López, du Parti Socialiste basque (Partido Socialista de Euskadi - Euskadiko Ezkerra, PSE-EE) puisse être le nouveau lehendakari (président du Gouvernement basque) et que la présidence du Parlement basque passe aux mains du PP.

Par ailleurs, la bonne nouvelle pour la gauche vient du parti libéral Ciudadanos, aussi appelé « parti de l’Ibex 35 » (équivalent au CAC 40 français) qui, malgré tout ce qui a été pronostiqué, n’obtient pas le score voulu et ne pèse rien pour former un gouvernement.

Le PSOE se maintient en deuxième position, mais avec ses pires résultats depuis la restauration de la démocratie monarchique post-franquiste. Il perd 20 députés (de 110 à 90) et un million et demi de voix (en passant de 7 à 5,5 millions de votes depuis les dernières élections de 2011), de 28,76 % à 22,01 % des suffrages. À Barcelone, le PSOE est relégué à la quatrième position et pour la circonscription il perd 263 000 votes et la moitié de ses députés (il lui en reste 5, alors qu’il en avait 10 en 2011).

Nombre de sièges du bipartisme (PP + PSOE) :

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Illustration à partir des données publiées dans le journal Diagonal : https://www.diagonalperiodico.net/panorama/28781-resultados-finales-elecciones-genearles-2015.html

La convergence est le chemin

Après une campagne spectaculaire, avec un dynamisme qui lui est propre et qui le nourrit, faisant salle comble dans ses meetings, Podemos a réussi à renverser la tendance à la baisse et se renforcer. Il obtient finalement 3,1 millions de votes (3 182 082 votes) et 42 parlementaires en solo. |2| Mais en ajoutant les 2 millions de votes obtenus par alliance avec d’autres formations : avec En Comú de Ada Colau (Catalogne), Compromís de Mónica Oltra (Pays Valencien) et En Marea de Xosé Manuel Beiras (Galice), Podemos obtient 69 députés (12 pour En Comú - Podem, 9 pour Compromís -Podem et 6 pour En Marea). Au total, avec ces partis de regroupement, Podemos frôle les cinq millions de votes, tout près du score du PSOE. C’est la première force politique de Catalogne (12 députés) où il a fait alliance avec des forces du changement et la deuxième au Pays Basque (5 députés), dans la Communauté de Madrid (8 députés), Valence (9 députés), Navarre (2 députés), Baléares (2 députés) et Galice (6 députés). Après avoir pris connaissance des résultats, Pablo Iglesias a déclaré : « L’Espagne a voté pour un changement de système. » (…) « Aujourd’hui est née une nouvelle Espagne qui met fin au système politique de l’alternance. »

Il est impressionnant de voir à Cadix par exemple, où gouverne le maire très populaire de Podemos, José María González “Kichi”, comment celui-ci arrive en seconde position avec 29 % des voix, très proche du PP, ou bien comment Podemos parvient à être le premier parti à Puerto Real, avec 35,83 % des voix. En Galice, un des fiefs historiques du PP, En Marea (la coalition formée par Podemos, les nationalistes de Anova et Esquerda Unida), se convertit en deuxième force politique avec six députés. À Vigo, la ville la plus peuplée de Galice, la coalition En Marea arrive en tête avec 33,94 % des suffrages. Yolanda Díaz, numéro 2 de la province de la Corogne, a déclaré que ces résultats confirmaient que « le seul chemin possible était la confluence pour renverser ce régime pourri qui cause tant de douleur ».

S’il avait concouru avec Izquierda unida – Unidad Popular (IU-UP) qui n’obtient pourtant que deux députés avec 923 133 votes (3,67%), Podemos aurait obtenu 85 sièges de députés. En effet, si on ajoute aux votes de Podemos, le million ou presque de IU-UP, la formation dirigée par Pablo Iglesias serait la plus forte au Pays Basque, pas seulement dans la province de Guipuscoa, mais aussi à Biscaye (Vizcaya). En Andalousie, Podemos-IU obtiendrait un siège en plus à Jaen et à Séville aux dépens du PSOE, et deux de plus à Malaga et à Grenade au détriment du PP. Au total, il obtiendrait 16 députés supplémentaires... N’oublions pas que dans les deux régions où Podemos a obtenu les meilleurs résultats, la Catalogne et la Galice, il a concouru avec d’autres formations au sein desquelles figuraient IU. |3|

La dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
publique espagnole qui atteint les 1 000 milliards d’euros, soit 99,3 % du PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
, reste un problème majeur pour le prochain gouvernement et celui-ci devra s’accorder avec le nombre croissant de municipalités qui se lancent dans un audit citoyen de leur dette. Or, sur ce sujet, tout comme sur celui de l’OTAN OTAN
Organisation du traité de l’Atlantique Nord
Elle assure aux Européens la protection militaire des États-Unis en cas d’agression, mais elle offre surtout aux États-Unis la suprématie sur le bloc occidental. Les pays d’Europe occidentale ont accepté d’intégrer leurs forces armées à un système de défense placé sous commandement américain, reconnaissant de ce fait la prépondérance des États-Unis. Fondée en 1949 à Washington et passée au second plan depuis la fin de la guerre froide, l’OTAN comprenait 19 membres en 2002 : la Belgique, le Canada, le Danemark, les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne, l’Islande, l’Italie, le Luxembourg, la Norvège, les Pays-Bas, le Portugal, auxquels se sont ajoutés la Grèce et la Turquie en 1952, la République fédérale d’Allemagne en 1955 (remplacée par l’Allemagne unifiée en 1990), l’Espagne en 1982, la Hongrie, la Pologne et la République tchèque en 1999.
ou du processus constituant, Podemos a infléchi son discours et ne parle plus de répudiation de dette illégitime Dette illégitime Comment on détermine une dette illégitime ?

4 moyens d’analyse

* La destination des fonds :
l’utilisation ne profite pas à la population, bénéficie à une personne ou un groupe.
* Les circonstances du contrat :
rapport de force en faveur du créditeur, débiteur mal ou pas informé, peuple pas d’accord.
* Les termes du contrat :
termes abusifs, taux usuraires...
* La conduite des créanciers :
connaissance des créanciers de l’illégitimité du prêt.
à la différence d’IU qui maintient sa position en faveur d’un audit citoyen pour la répudiation de la dette illégitime, d’une sortie de l’Otan et d’un processus constituant.


Notes

|1| Voir les résultats sur le site du Ministère de l’Intérieur : http://resultadosgenerales2015.inte...)

|2| Bien que l’on ne puisse comparer, aux dernières élections européennes de mai 2014, les premières élections pour Podemos, le parti avait obtenu 1 253 837 votes, soit 7,98 % des suffrages.

|3| Voir Lourdes Miyar, “Podemos tendría 85 escaños de haber concurrido con IU, a solo dos del PSOE”, elEconomista.es, 21/12/2015. http://www.eleconomista.es/eleccion...

Auteur.e

Jérôme Duval

est membre du CADTM, Comité pour l’abolition des dettes illégitimes (www.cadtm.org) et de la PACD, la Plateforme d’Audit Citoyen de la Dette en Espagne (http://auditoriaciudadana.net/). Il est l’auteur avec Fátima Martín du livre Construcción europea al servicio de los mercados financieros, Icaria editorial 2016 et est également coauteur de l’ouvrage La Dette ou la Vie, (Aden-CADTM, 2011), livre collectif coordonné par Damien Millet et Eric Toussaint qui a reçu le Prix du livre politique à la Foire du livre politique de Liège en 2011.