Essai : Un guide pratique pour faire sa fête au TINA

30 avril par Thomas Lemahieu


Olivier Bonfond

L’économiste belge Olivier Bonfond défend une perspective globale permettant de dépasser le fameux « horizon indépassable » du capitalisme.

On dit parfois du Belge qu’il est paisible. Que sa bonhomie s’arrangera de tout, au fond, et qu’il acceptera toujours son sort, dans un grand éclat de rire, empreint de fatalisme… Olivier Bonfond n’est pas de ce bois caricatural – et, outre-Quiévrain, il n’est pas le seul, évidemment ! C’est un assassin, et il le revendique. Le titre de son dernier livre le prouve, avec cet appel au meurtre… Mais qui est donc cette Tina ? Vous la connaissez peut-être : ce n’est pas l’héroïne d’un polar qui, au fil des pages, risque de passer un très mauvais quart d’heure, mais plutôt une ombre qui plane sur notre monde, cette injonction fameuse que Margaret Thatcher, elle-même morte et enterrée, a laissée à la postérité pour les plus grands malheurs de l’humanité. Acronyme de « There is no alternative », Tina signifie, avant l’heure, la fin de l’Histoire, l’horizon indépassable du capitalisme et le triomphe du système néolibéral, auquel il n’y aurait pas, selon la Dame de fer, d’alternatives.


« La convergence des luttes »

Économiste, formateur dans un centre d’éducation permanente (Cepag) lié au grand syndicat belge FGTB et militant altermondialiste – il est membre notamment du Comité pour l’abolition des dettes illégitimes –, Olivier Bonfond éparpille façon puzzle la résignation. Avec une minutie impressionnante et une documentation fouillée, il s’attache à passer en revue des propositions et des revendications émanant des mouvements sociaux et politiques du monde entier. « Cet ouvrage ne constitue pas un programme politique, ou un manuel de la révolution ou de la société idéale », prévient-il d’emblée pour lever toute ambiguïté. Il s’agit, selon lui, de démontrer que « de nombreuses alternatives crédibles à la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
capitaliste existent » et de « participer au renforcement de la convergence des luttes en articulant différentes thématiques dans une analyse globale ».


Biens communs, droits sociaux universels

Au fil des centaines de pages, écrites avec un souci permanent de clarté et de simplicité afin de rendre très facile d’accès l’argumentaire, émaillées de citations entraînantes, d’exemples édifiants et d’encarts didactiques, l’auteur défend une approche résolument anticapitaliste prenant en compte les crises écologique et démocratique. L’économiste s’attarde évidemment sur les ruptures indispensables avec le « cercle infernal de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
 ». Il préconise de remettre résolument la finance à sa place, appelant par exemple à « socialiser les banques, les compagnies d’assurances et les fonds de pension Fonds de pension Fonds d’investissement, appelé aussi fonds de retraite, qui a pour vocation de gérer un régime de retraite par capitalisation. Un fonds de pension est alimenté par l’épargne des salariés d’une ou plusieurs entreprises, épargne souvent complétée par l’entreprise ; il a pour mission de verser des pensions aux salariés adhérents du fonds. Les fonds de pension gèrent des capitaux très importants, qui sont généralement investis sur les marchés boursiers et financiers.  », défendant dans ce cas la constitution d’un pôle public bancaire assurant des missions de service public.

Biens communs, droits sociaux universels, féminisme, coopérations en lieu et place de libre-échange, lutte contre la xénophobie et pour le droit aux migrations, démocratisation des institutions internationales, lutte contre la marchandisation du sport, éducation et culture pour toutes et tous, approfondissement de la démocratie sous toutes ses formes – représentative, participative, économique, etc. –, médias libres des puissances d’argent… Rien, ou presque, ne manque de ce qu’il serait nécessaire de mettre en œuvre pour changer le monde. Et la promesse du titre est tenue, haut à la main : à la fin, Tina est morte, et on ne la pleurera pas !


Recension de l’ouvrage d’Olivier Bonfond, Il faut tuer TINA : 200 propositions pour rompre avec le fatalisme et changer le monde.



Source : L’Humanité

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