Et si on abolissait la dette du Tiers-Monde ?

1er avril 2003 par Eric Toussaint


Depuis plusieurs décennies, les populations du Sud sont écrasées par le poids d’une dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
dont elles n’ont pas profité. Le remboursement de la dette s’est transformé en un puissant mécanisme de transfert de richesses du Sud vers les détenteurs de capitaux du Nord, les riches du Sud prélevant leur commission au passage. Depuis que la crise de la dette du Tiers-Monde a éclaté en 1982, les pays endettés ont remboursé plus de sept fois ce qu’ils devaient. Vingt ans plus tard, malgré ces remboursements massifs, ils sont quatre fois plus endettés. L’endettement devient éternel : pour rembourser les anciennes dettes, les pays endettés doivent en contracter de nouvelles. A chaque fois, ils paient des intérêts très élevés. La plupart des pays endettés consacrent plus d’argent au remboursement de la dette qu’aux dépenses de santé et d’éducation réunies, au détriment des plus démunis. La dette est devenue un mécanisme très subtil de domination et le moyen d’une nouvelle colonisation, empêchant tout développement humain durable au Sud. Les politiques appliquées par les gouvernements des pays endettés sont souvent décidées à Washington par les créanciers. L’initiative d’allégement de dette, lancée en fanfare par le G7 G7 Groupe réunissant les pays les plus puissants de la planète : Allemagne, Canada, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Italie, Japon. Leurs chefs d’État se réunissent chaque année généralement fin juin, début juillet. Le G7 s’est réuni la première fois en 1975 à l’initiative du président français, Valéry Giscard d’Estaing. , le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

Cliquez pour plus.
et la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
, sous la pression de la plus grande pétition de l’Histoire (24 millions de signatures recueillies entre 1998 et 2000 pour demander l’annulation de la dette des pays pauvres) a montré ses limites. Une approche radicalement différente doit être envisagée : l’annulation de cette dette immorale et souvent odieuse.

Quelle est l’origine de la dette du Tiers-Monde ?

Dans les années 1960 et 1970, les banques du Nord qui disposaient d’énormes liquidités Liquidité
Liquidités
Capitaux dont une économie ou une entreprise peut disposer à un instant T. Un manque de liquidités peut conduire une entreprise à la liquidation et une économie à la récession.
en dollars, ont poussé les pays du Tiers-Monde à s’endetter. Elles leur proposaient des conditions alléchantes : taux d’intérêts très bas, périodes longues de remboursement et, cerise sur le gâteau, la possibilité pour les emprunteurs de détourner à leur profit une partie des sommes prêtées. La Banque mondiale a également augmenté puissamment le volume de ses prêts pour devenir un acteur central et imposer ses vues. Enfin, les gouvernements du Nord ont prêté davantage à condition que les gouvernements du Sud achètent leurs produits. Les pays du Tiers-Monde avaient besoin de capitaux et se sont endettés allègrement. Le volume de la dette a été multiplié par douze entre 1968 et 1980.

Pour se procurer les devises nécessaires aux remboursements, ces pays ont dû privilégier les productions pour l’exportation (café, cacao, thé, coton, etc.) et réduire les cultures vivrières Vivrières Vivrières (cultures)

Cultures destinées à l’alimentation des populations locales (mil, manioc, etc.), à l’opposé des cultures destinées à l’exportation (café, cacao, thé, arachide, sucre, etc.).
destinées à l’alimentation des populations locales. Ils ont également exporté de plus en plus de pétrole et de minerais en épuisant à un rythme accéléré leurs ressources naturelles et en causant des dégâts quelquefois irréparables à l’environnement. L’exportation de leurs productions agricoles ou minières leur permettait de rembourser. Mais cela n’a duré qu’un temps. Les matières premières et les produits agricoles tropicaux sont devenus surabondants sur le marché mondial, et les cours se sont effondrés au début des années 1980.

Simultanément, les montants à rembourser ont littéralement explosé en 1981-1982 suite à la décision des Etats-Unis d’augmenter brutalement les taux d’intérêts. L’effet de contagion a été immédiat. Du jour au lendemain, les intérêts à rembourser ont triplé !
Les pays endettés ont été étranglés financièrement : ils étaient contraints de rembourser des montants de plus en plus élevés alors que leurs revenus diminuaient en conséquence de la chute des prix des matières premières.

Ils ont alors été contraints d’emprunter de nouveau : c’est la spirale infernale.

Pourquoi annuler la dette ?

Non seulement les règles ont été modifiées en cours de jeu par les créanciers sans consultation des débiteurs, mais une grande partie des sommes empruntées a été détournée par des régimes autoritaires et corrompus, très souvent soutenus par les gouvernements du Nord. La fortune personnelle de Mobutu a été estimée à sa mort à 8 milliards de dollars, soit les deux-tiers de la dette actuelle de la République démocratique du Congo, l’ex-Zaïre. L’Argentine, élève modèle du FMI pendant des années, se retrouve au fond du gouffre, après 7 ans de dictature militaire (1976-1983) suivis de 20 ans de politiques ultra-libérales. Pourquoi les peuples devraient-ils continuer à rembourser une dette contractée par des régimes antidémocratiques alliés des gouvernements des pays les plus riches ?

Abolir la dette pour libérer le développement humain

Alors que chaque année, 240 milliards de dollars sont consacrés par les pouvoirs publics des pays endettés au remboursement de la dette extérieure, 80 milliards de dollars par an pendant 10 ans suffiraient à garantir aux populations l’accès universel à l’éducation primaire, aux soins de santé de base, à l’eau potable et à une alimentation décente.

ATTAC « appuie la revendication de l’annulation générale de la dette publique des pays dépendants et l’utilisation des ressources ainsi libérées en faveur des populations et du développement durable, ce que beaucoup appellent le règlement de la dette sociale et écologique » (Plate-forme internationale d’ATTAC).

En juin 1999, lors des rencontres de Saint Denis, les participants ont déclaré que les mesures d’allégement de dette prises par les gouvernements du Nord « ne concernent qu’une faible partie de la dette des pays les plus pauvres, et elles sont conditionnées par le renforcement des plans d’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
imposés par le FMI et la Banque mondiale. Nous nous opposons à cette conditionnalité qui implique à la fois un abandon de souveraineté nationale et une dégradation supplémentaire des conditions de vie des populations concernées. Afin de rétrocéder aux peuples ce qui leur a été volé, nous soutiendrons l’engagement de poursuites judiciaires à l’égard des profiteurs, dictateurs et chefs d’Etat corrompus, et des responsables de l’endettement. Nous appuierons la réalisation d’un front des pays endettés pour le non-paiement de la dette »



Pour en savoir plus : Damien Millet et Eric Toussaint, 50 Questions/50 Réponses sur la dette, le FMI et la Banque mondiale, CADTM-Bruxelles / Syllepse-Paris, 264 pages, 2002.

cadtm.org
Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation,Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015. Suite à sa dissolution annoncée le 12 novembre 2015 par le nouveau président du parlement grec, l’ex-Commission poursuit ses travaux et s’est dotée d’un statut légal d’association sans but lucratif.