Etats-Unis : Où est l’aide pour les travailleurs ?

2 octobre 2009 par Daniel Munevar


Au début de la pire crise économique frappant l’économie mondiale depuis la Grande Dépression, les pertes d’emploi augmentent dramatiquement. Selon le BIT, plus de 50 millions de travailleurs devraient perdre leur emploi suite à la crise. Une part importante de ces pertes d’emplois se concentre aux Etats-Unis, locomotive de l’économie mondiale et épicentre de la crise financière récente.

Entre le moment où les secousses de la bulle du subprime ont été ressenties à Wall Street, avec l’effondrement de deux des fonds spéculatifs de Bear Sterns en juin 2007 et septembre 2009, le taux de chômage des États-Unis est passé de 4,6% à 9,7%. Il s’agit d’une augmentation totale de 5,1%. En termes absolus, cela a représenté une perte totale de 8 millions d’emplois, soit près de 20% des pertes d’emploi au niveau mondial.

Il s’agit là d’une évolution catastrophique pour les travailleurs américains. Même si en termes relatifs, le taux actuel de chômage reste inférieur au record historique de 10,6% de 1982, au milieu de la récession Récession Croissance négative de l’activité économique dans un pays ou une branche pendant au moins deux trimestres. provoquée par l’augmentation indiscriminée des taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5millions de dollars, donc en tout 15millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
par la Fed, en termes absolus, le nombre total de chômeurs dans la crise actuelle a dépassé de loin ce maximum historique. Si lors du pic du début des années 80, le nombre total de chômeurs avait atteint 12 millions, actuellement ce sont près de 15 millions de personnes qui sont à la recherche d’un emploi.

Il est important de noter qu’une forte proportion de ces travailleurs sans emploi se concentre dans les États les plus touchés par la crise du subprime, comme la Californie ou la Floride. Les travailleurs dans ces régions doivent non seulement faire face à la perte de leur emploi, et donc de leur couverture de soins de santé, mais aussi à une réduction des services publics, tels que l’éducation et la sécurité car les États ont dû réduire fortement leurs dépenses afin d’équilibrer leurs budgets. Ce tableau est encore plus sombre dans le cas des propriétaires, qui séduits par les promesses fallacieuses des banques ont décidé de contracter un prêt subprime afin d’acheter leur logement et qui subissent maintenant de plein fouet la baisse rapide du prix de l’immobilier et l’augmentation des primes sur leurs hypothèques. Cette combinaison meurtrière de pertes d’emplois et de déclin de la valeur de l’immobilier pourrait concerner environ 25 millions de propriétaires qui seraient menacés par une procédure de saisie en 2011.

Plus troublant encore, il n’y a aucun signe d’amélioration qui se profile. En se basant sur sa définition statistique la récession est techniquement terminée. Cependant, les pertes d’emploi risquent de se poursuivre au cours des prochains trimestres, comme ce fut le cas dans la reprise sans création d’emplois de 2001-2003. En effet, même si la croissance économique avait repris au premier trimestre 2002, le chômage a continué d’augmenter jusqu’au troisième trimestre 2003, période où la bulle du subprime était déjà en train de se former. Pour la crise actuelle, les prévisions officielles du Bureau du budget du Congrès (CBO) estiment que le taux de chômage devrait culminer à 10,2% en 2010, puis diminuer régulièrement pour atteindre 9,1% en 2011, et 7,7% en 2012. Des prévisionnistes indépendants, comme David Rosenberg, sont beaucoup plus sombres dans leurs prévisions et s’attendent à ce que le taux de chômage en 2010 dépasse le record établi en 1982, ce qui affecterait près de 17 millions de travailleurs.

Même si l’économie américaine récupérait en suivant le scénario officiel optimiste il y a plusieurs éléments qui permettent de déduire que cette récupération bénéficiera plus aux banquiers de Wall Street qu’aux travailleurs américains.

Le premier élément est l’augmentation du nombre de travailleurs employés à temps partiel qui souhaitent travailler à temps plein mais qui n’en ont pas l’opportunité en raison de la situation économique. C’est ce qu’on appelle le taux de chômage U6. En termes historiques, l’écart entre le taux de chômage de référence et le taux de chômage U6 était de 4%. À la suite de la crise, cet écart, selon le Bureau des statistiques de l’emploi (BLS), a atteint un record de 7%. Cela signifie que, outre les 15 millions de travailleurs qui sont actuellement au chômage il y a encore 10 millions de travailleurs qui sont incapables d’obtenir un travail à temps plein.

Le deuxième élément est la réduction de la durée hebdomadaire du travail à un niveau record historique. D’une moyenne historique de 34,2 heures par semaine, elle a chuté à 33,1h. Cette réduction s’explique par la chute de l’investissement privé et la diminution des investissements au fur et à mesure que la crise affectait le portefeuille des consommateurs américains. Si la reprise économique a lieu, les entreprises vont d’abord augmenter les heures de travail de leurs employés afin de faire face à la demande, avant de procéder de nouvelles embauches.

En ce sens, selon John Malaudin, recouvrer la moyenne historique des heures travaillées équivaudrait à la création de 3 millions d’emplois à temps plein. En outre, réduire l’augmentation du taux de chômage U6 exigerait la création de 4 millions d’emplois supplémentaires. En supposant que cette création de ces 7 millions d’emplois soit étalée sur une période de 5 ans, qui laisserait fondamentalement le taux de chômage à son niveau actuel, elle impliquerait 120.000 nouveaux emplois crées chaque mois. Pour mettre ce chiffre en perspective il est important de se rappeler que, selon le BLS, les deux plus récentes périodes de croissance économique se sont traduit par une augmentation mensuelle moyenne de 150.000 emplois. Ainsi, même si une reprise du type de celle qui a eu lieu au début des années 90 (qui allait entraîner la bulle .com) ou au début de cette décennie (qui allait entraîner celle du subprime), parvenait à se matérialiser elle n’aurait guère d’effet sur le taux de chômage global. Il semble donc que le taux de chômage à deux chiffres soit susceptible de devenir un élément durable du paysage économique aux Etats-Unis.

Etant donné l’insuffisance marquée de la sécurité sociale aux Etats-Unis, une augmentation du chômage structurel comme celle qui a lieu actuellement peut avoir des effets sociaux dévastateurs. Selon le BLS, le nombre de travailleurs actuellement au chômage qui ont épuisé leurs prestations de chômage a augmenté pour atteindre un niveau record de 52,4% du total des chômeurs. En termes absolus, cela signifie que près de 8 millions de travailleurs n’ont absolument aucune autre source de revenu que ce qu’ils ont pu épargner précédemment. Dans un environnement caractérisé par la dévalorisation brutale du patrimoine des ménages due à l’effondrement du prix des maisons (de loin l’élément le plus important dans le bilan des ménages aux États-Unis) et à la stagnation des salaires réels à leur niveau du début des années 80, on se trouve face à une situation désespérée qui ne laisse guère présager d’issues faciles.

Dans l’intervalle, l’administration Obama s’est lancée dans une stratégie de renflouer les institutions financières en faillite considérées trop importantes pour faire faillite, aux frais du contribuable américain. Selon les estimations les plus récentes du CBO, le déficit budgétaire américain devrait croître de manière incroyable pour atteindre 9.000 milliards de dollars d’ici la fin de la décennie, ce qui portera la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
publique nationale des Etats-Unis à 77% du PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
. Comme le remarque Paul Krugman, 30% de cette augmentation est le résultat de la poursuite, sous l’administration Obama, de la politique de Bush, comme la réduction controversée d’impôts conçue pour bénéficier aux plus riches et les guerres en Irak et en Afghanistan.

Alors que l’administration Obama peine à prendre clairement position sur les questions de fourniture d’une couverture universelle des soins de santé, changement climatique et la refonte complète du système financier américain, elle continue à augmenter les garanties Garanties Acte procurant à un créancier une sûreté en complément de l’engagement du débiteur. On distingue les garanties réelles (droit de rétention, nantissement, gage, hypothèque, privilège) et les garanties personnelles (cautionnement, aval, lettre d’intention, garantie autonome). et protections offertes aux mêmes institutions qui par leur comportement irresponsable et cupide ont mis l’économie mondiale au bord du gouffre pour des montants se comptant en milliers de milliards de dollars.

On peut alors se demander où est l’aide pour les travailleurs.



Traduction Daniel Munevar et Virginie de Romanet

Daniel Munevar

est un économiste post-keynésien de 30 ans originaire de Bogotá, en Colombie. De mars à juillet 2015, il a travaillé comme assistant de l’ancien ministre des finances grec, Yanis Varoufakis ; il le conseillait en matière de politique budgétaire et de soutenabilité de la dette.
Auparavant, il était conseiller au Ministère des Finances de Colombie et conseiller spécial pour les investissements directs à l’étranger auprès du Ministère des Affaires étrangères de l’Équateur.
C’est une des figures marquantes dans l’étude de la dette publique en Amérique latine. Il est membre du CADTM AYNA.