Évaluation du premier semestre d’action gouvernementale

Evo Morales ou l’incarnation de l’espoir du peuple bolivien

12 octobre 2006 par Maud Bailly


Le 18 décembre 2005 demeurera une date clé de l’histoire de la Bolivie. Ce jour-là, le peuple bolivien a porté au pouvoir le premier président d’origine amérindienne du continent et a contribué à confirmer le phénomène de « virage à gauche » que connaît l’Amérique Latine depuis ces huit dernières années. Point culminant d’un processus de lutte sociale qui s’est intensifié dans le pays au cours de ce début de XXIe siècle, les résultats de ces élections marque le soutien de la population à l’élaboration d’un nouveau projet politique, réalisant par là ce que d’aucun nomment une « révolution démocratique » puisque menée par les urnes [1].

Cet évènement intervient dans le deuxième pays le plus pauvre et le plus inégalitaire d’Amérique Latine (après Haïti). Les indicateurs de développement humain fournis par le Programme des Nations Unies pour le Développement PNUD
Programme des Nations unies pour le développement
Créé en 1965 et basé à New York, le PNUD est le principal organe d’assistance technique de l’ONU. Il aide - sans restriction politique - les pays en développement à se doter de services administratifs et techniques de base, forme des cadres, cherche à répondre à certains besoins essentiels des populations, prend l’initiative de programmes de coopération régionale, et coordonne, en principe, les activités sur place de l’ensemble des programmes opérationnels des Nations unies. Le PNUD s’appuie généralement sur un savoir-faire et des techniques occidentales, mais parmi son contingent d’experts, un tiers est originaire du Tiers-Monde. Le PNUD publie annuellement un Rapport sur le développement humain qui classe notamment les pays selon l’Indicateur de développement humain (IDH).
Site :
(PNUD) témoignent de la situation socio-économique désastreuse de la Bolivie. En effet, 62,7% de sa population est dite pauvre et plus d’un tiers vit en dessous du seuil de pauvreté absolue latino-américain (c’est-à-dire avec moins de 2 dollars par jour). En outre, la Bolivie ne fait pas exception à la réalité de la région latino-américaine, la plus inégalitaire au monde. Le coefficient de Gini qui permet de mesurer les écarts de distribution des revenus au sein d’une société sur une échelle de 0 à 100 (0 indiquant une égalité parfaite et 100 une inégalité parfaite) s’élève à 44,7 pour la Bolivie, ce qui la place parmi un des pays les plus inégalitaires au monde [2]. Or ces inégalités économiques vont de pair avec une fracture ethnique : la population blanche de descendance hispanique possède la plupart du pouvoir économique et politique, tandis que la population amérindienne qui représente près de 70% de la population bolivienne, est historiquement exclue du système. Cette situation socio-économique est une réalité bolivienne alors que le pays est riche en ressources naturelles, possédant notamment les deuxièmes réserves de gaz naturel du continent. Mais l’histoire de la Bolivie est marquée par le pillage de ses ressources, d’abord par les colons espagnols et aujourd’hui par les puissances du Nord. Ceci a été favorisé par l’application de politiques néolibérales sauvages, encouragée par les institutions financières internationales, dont elle fût longtemps un de ses élèves modèles - ce qui lui valu de bénéficier de l’initiative PPTE PPTE
Pays pauvres très endettés
(En anglais : HIPC).
L’initiative PPTE, mise en place en 1996 et renforcée en septembre 1999, est destinée à alléger la dette des pays très pauvres et très endettés, avec le modeste objectif de la rendre juste soutenable.

Elle se déroule en 4 étapes particulièrement exigeantes et complexes.
Tout d’abord, le pays qui sollicite une aide au titre de cette initiative doit mener docilement, en général pendant 3 ans, des politiques économiques approuvées par le FMI et la Banque mondiale, sous forme de programmes d’ajustement. Il continue alors à recevoir l’aide classique de tous les bailleurs de fonds concernés. Pendant ce temps, il doit adopter un document de stratégie de réduction de la pauvreté (DSRP), parfois juste sous une forme intérimaire, et avoir obtenu des résultats dans l’application de cette stratégie pendant au moins un an.

À la fin de ces 3 années, arrive le point de décision : le FMI analyse le caractère soutenable ou non de l’endettement du pays candidat. Si la valeur nette du ratio stock de la dette extérieure / exportations est supérieure à 150 % après application des mécanismes traditionnels d’allègement de la dette, le pays peut être déclaré éligible. Cependant, les pays à niveau d’exportations élevé (ratio exportations/PIB supérieur à 30 %) sont pénalisés par le choix de ce critère, et on privilégie alors leurs recettes budgétaires plutôt que leurs exportations. Donc si leur endettement est manifestement très élevé malgré un bon recouvrement de l’impôt (recettes budgétaires supérieures à 15 % du PIB, afin d’éviter tout laxisme dans ce domaine), l’objectif retenu est un ratio valeur nette du stock de la dette / recettes budgétaires supérieur à 250 %.
Troisième temps, si le pays est déclaré admissible, il bénéficie de premiers allègements de la part des États créanciers et des banques privées, et doit poursuivre avec les politiques agréées par le FMI et la Banque mondiale. La durée de cette période est déterminée par la mise en œuvre satisfaisante des réformes clés convenues au point de décision, dans un souci de maintien de la stabilité macroéconomique.

A l’issue, arrive le point d’achèvement. Le reste de allègement est alors fourni, pour permettre au pays de revenir à des critères de soutenabilité (exposés ci-dessus) jugés satisfaisants.
Le coût de cette initiative est estimé à 54 milliards de dollars, soit environ 2,6% de la dette extérieure du Tiers Monde.
Les PPTE sont au nombre de 42 seulement, dont 34 en Afrique subsaharienne, auxquels il convient d’ajouter le Honduras, le Nicaragua, la Bolivie, la Guyana, le Laos, le Vietnam et Myanmar.
Au 30 septembre 2003, 27 pays ont atteint le point de décision, et seulement 8 sont parvenus au point d’achèvement : l’Ouganda, la Bolivie, le Mozambique, la Tanzanie, le Burkina Faso, la Mauritanie, le Mali et le Bénin.
(« pays pauvres très endettés »).

Dans ce contexte difficile, les défis auxquels est confronté le Mouvement vers le Socialisme (MAS) emmené par Evo Morales, ne sont pas des moindres. Le mandat que s’est assigné le leader de la nouvelle gauche indienne est celui de répondre aux attentes de la société civile ; ceci l’a conduit dès son arrivée au pouvoir à s’attaquer à de multiples fronts. Si Evo Morales a déjà prouvé à maintes reprises sa combativité au niveau de l’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
syndicale, qu’en est-il à l’échelon présidentiel ? Six mois après son arrivée au pouvoir, quel bilan tirer de ce premier semestre d’action gouvernementale ?

La population bolivienne a quant à elle confirmé son soutien à l’égard de la politique menée par le MAS et Evo Morales à travers les résultats des élections pour la composition de l’Assemblée constituante et du référendum concernant la question de l’autonomie des provinces. En outre, la participation citoyenne massive de ce 2 juillet traduit - parmi bien d’autres indices - le degré élevé de politisation de la société bolivienne ; le taux de participation a en effet atteint 84,51%, proche de celui enregistré lors des élections présidentielles de décembre, lesquelles témoignaient d’un taux de participation jamais égalé depuis 25 ans. Ce soutien populaire est-il justifié ? Evo Morales a-t-il tenu ses engagements et rendu la Bolivie plus « digne, souveraine et productive » [3] ?

Pour répondre à ces questions, nous présenterons en un premier temps le contexte politique et social de l’arrivée au pouvoir de Morales, nous attardant brièvement sur l’historique de la Bolivie au cours de ces dernières années. Ceci nous permettra de mesurer l’ampleur des défis auxquels le gouvernement actuel est confronté et l’espoir mis en lui par la population. En un deuxième temps, nous aborderons neuf grands thèmes qui constituent des promesses électorales du MAS et mettrons en parallèle les positions défendues dans son programme électoral avec les politiques publiques mises en œuvre par celui-ci depuis son entrée en fonction à la tête du pays en janvier dernier. Enfin, nous tenterons d’effectuer un bilan de l’action politique du MAS et d’Evo Morales, bien que nos conclusions se heurteront sans aucun doute à l’insuffisance de temps dont a disposé le gouvernement à la tête du pays que pour pouvoir proprement juger son action politique.



Notes

[1L’expression « révolution démocratique » suscite certaines controverses. Voir à ce propos : DO ALTO Hervé, « Après le triomphe électoral du MAS, les défis d’un gouvernement issu des luttes sociales », Inprecor, janvier-février 2006, n° 513/514.

[2L’ensemble des données fournies ci-dessus sont issues du Rapport mondial sur le développement humain 2005, New York : Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), 2005. Disponible sur internet : http://hdr.undp.org .

[3Slogan du Programme électoral du Mouvement vers le Socialisme (MAS) - élections de décembre 2005.

cadtm.org
Maud Bailly

Militante au CADTM Belgique

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