Extractivisme et obsolescence

18 mai 2011 par Nicolas Sersiron


Dans la société d’hyperconsommation, la recherche effrénée de la croissance entre en écho avec la volonté de provoquer le plus rapidement possible le remplacement des biens que nous possédons, même s’ils ne sont pas périmés ni hors service. Voilà comment la stratégie de l’obsolescence organisée veut forcer les consommateurs à renouveler inutilement nombre d’objets et à augmenter les profits des détenteurs de capitaux. Mais une telle stratégie n’aurait pas pu exister sans l’accès facile aux matières premières du Sud, lesquelles n’auraient pas pu arriver à des prix aussi bas dans les pays industrialisés sans le couple infernal formé par les dettes illégitimes et la corruption organisée.

L’extractivisme Extractivisme Modèle de développement basé sur l’exploitation des ressources naturelles, humaines et financières, guidé par la croyance en une nécessaire croissance économique. est ce principe si difficile à faire entrer dans le concept du « développement durable ». L’extraction des matières premières est à la base du développement de la société matérialiste actuelle dont les oligarques sont les grands bénéficiaires. Comment extraire toujours plus sans épuiser la ressource ni polluer durablement l’environnement ? Comment faire du productivisme agricole à coup d’engrais et de pesticides chimiques sans extraire la fertilité des sols jusqu’à épuisement, sans tarir et polluer les ressources en eau ? Alors les tenants de l’extractivisme inventent des oxymores comme le développement durable, le profit éco-compatible, le capitalisme moral ou vert, etc. « C’est pour masquer cette vérité incontournable que notre société multiplie les oxymores. Pour se cacher à elle-même cette horrible vérité, que son projet fondamental est insensé et intenable et qu’il mène l’humanité aux abîmes.  » [1]

La péremption artificielle existe depuis longtemps. L’utilisation industrielle d’un pétrole à très bas prix avait décuplé la puissance de la révolution thermo-industrielle. La mécanisation, la taylorisation du travail et les chaînes de montage avaient fait chuter les prix, en multipliant les quantités produites avec le même nombre de travailleurs. Ainsi pour faire face à la surproduction, les citoyens devaient acheter en continu les innombrables biens qui sortaient des usines. Pour que chacun renouvelle aussi bien sa garde robe ou son réfrigérateur que son automobile ou son téléphone portable, qu’il achète plus de viande et de céréales que nécessaire, il a fallu imposer la révolution culturelle consumériste, qui a transformé l’acheteur de biens nécessaires, en consommateur pulsionnel de biens à répétition. Le démodé dans l’habillement, la fragilisation calculée de pièces mécaniques ou électroniques, des dates de péremption de plus en plus courtes et, surtout, la propagande publicitaire sont les bases de l’obsolescence des objets et du renouvellement infini de l’acte d’achat. Et pour que le plus grand nombre participe, les banquiers ont proposé aux particuliers des crédits à la consommation. Surendettement et surconsommation, pillage et gâchis des richesses de la planète, pollution et réchauffement sont les conséquences de l’obsolescence artificielle, un principe aujourd’hui incompatible avec la survie de l’espèce humaine.

La période « chasse, pêche et cueillette », se caractérise par le maintien en bon état des ressources naturelles pour les suivants. Nombreux sont ceux qui croient aujourd’hui que la techno-science offrira aux générations futures des moyens de remplacer les ressources naturelles et la biodiversité disparue. Les grands médias, propriété de l’oligarchie industrielle, assujettis au pouvoir politique complice et aux financements publicitaires sont contraints de participer à l’utopie d’un confort désincarné. La réalité est que notre destiné est entre les mains d’une bande de profitomanes ayant une forte addiction à la croissance boursière. Ils nous font croire que les gâchis de 50% de la nourriture [2], de quantité d’énergie dans des habitats mal isolés ou de pétrole dans des transports inutiles sont indispensables pour atteindre au bonheur minimum universel. Pourtant les 20% qui profitent de ce sur-confort matériel empêchent les 80% restants d’y parvenir. L’extractivisme est un mésusage sans précédent des ressources naturelles, nos « biens communs ». Que la planète devienne invivable pour leurs propres enfants ne touche pas ces drogués du profit.

L’extractivisme commence avec Christophe Colomb. Rien n’a échappé à la voracité des conquistadors, l’Europe a profité du travail de dizaines de millions d’Indiens et d’Africains soumis par la force et transformés en esclaves. Les fortunes des armateurs et des commerçants ont permis de financer le passage de l’économie agraire à l’économie industrielle, ce qui a augmenté considérablement le besoin en matières premières. La fin de l’esclavage a ouvert une période d’asservissement globale des continents entiers et de leurs peuples par les armées européennes. Sans l’extractivisme colonial, il n’y aurait eu ni croissance rapide du commerce européen, ni révolution industrielle. Les indépendances retrouvées en Asie comme en Afrique, après la seconde guerre mondiale, ne mettront pas un terme à la conquête. L’extractivisme va au contraire être accentué et l’asservissement des peuples renforcé sous le voile des indépendances. Outre les coups tordus et les assassinats de dirigeants récalcitrants, la mise en place du grand système dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
avec l’organisation de la corruption va permettre d’augmenter le flux de matières premières agricoles, halieutiques, sylvicoles, minières, énergétiques et financières vers les pays riches du Nord.

La dette odieuse Dette odieuse Selon la doctrine juridique de la dette odieuse théorisée par Alexander Sack en 1927, une dette est « odieuse » lorsque deux conditions essentielles sont réunies :

1) l’absence de bénéfice pour la population : la dette a été contractée non dans l’intérêt du peuple et de l’État mais contre son intérêt et/ou dans l’intérêt personnel des dirigeants et des personnes proches du pouvoir

2) la complicité des prêteurs : les créanciers savaient (ou étaient en mesure de savoir) que les fonds prêtés ne profiteraient pas à la population.

Pour Sack, la nature despotique ou démocratique d’un régime n’entre pas en ligne de compte. Une dette contractée par un régime autoritaire doit, selon Sack, être remboursée si elle sert les intérêts de la population. Un changement de régime n’est pas de nature à remettre en cause l’obligation pour le nouveau régime de payer les dettes du gouvernement précédent sauf s’il s’agit de dettes odieuses.

Traité juridique et financier par A.-N. SACK, ancien professeur agrégé à la Faculté de droit de l’Université de Petrograd.

Depuis cette définition « conservatrice », d’autres juristes et mouvement sociaux comme le CADTM ont élargi la définition de la dette odieuse en prenant notamment en compte la nature du régime emprunteur et la consultation ou nom des parlements nationaux dans l’approbation ou l’octroi du prêt.

Citons notamment la définition de la dette odieuse utilisée par la Commission pour la Vérité sur la dette grecque, qui s’appuie à la fois sur la doctrine de Sack mais aussi sur les Traités internationaux et les principes généraux du droit international :

Une dette odieuse est soit
1) une dette qui a été contractée en violation des principes démocratiques (ce qui comprend l’assentiment, la participation, la transparence et la responsabilité) et a été employée contre les plus hauts intérêts de la population de l’État débiteur alors que le créancier savait ou était en mesure de savoir ce qui précède." soit
2) une dette qui a pour conséquence de dénier les droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels de la population alors que le créancier savait ou était en mesure de savoir ce qui précède"
.
a été orchestrée par la Banque Mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
, dès les premières indépendances après 1960 : une dette qui légalement n’avait pas à être remboursée. La recolonisation par la finance a ensuite pris de l’ampleur à la faveur des plans d’austérité imposé par le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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aux pays du tiers monde à partir des années 80. Des sommes prêtées, et en grande partie détournées, ont permis d’extraire les matières premières et de les transporter rapidement sur le marché mondial. Les pays riches ont soutenu des pouvoirs autoritaires et corrompus au Sud tant qu’ils leurs laissaient la main mise sur leurs richesses naturelles. Ce système dette, a été le cheval de Troie de l’ultralibéralisme. Plus puissant que les armées coloniales, il a largement favorisé l’extractivisme sur lequel repose tout le système productivo-consumériste. En mars 2011, «  Le Conseil européen a demandé à la Commission européenne et aux États membres d’utiliser leur programme d’aide au développement pour promouvoir une ‘diplomatie des matières premières’. En clair ? Conditionner l’aide au développement à la suppression par les pays concernés de toutes taxes ou restrictions à l’exportation sur leurs matières premières » [3]. Aujourd’hui, les révolutions du nord de l’Afrique ont abattu quelques unes des dictatures qui ont endetté leur pays et détourné les bénéfices des exportations de leurs ressources en complicité avec les créanciers du nord. Les peuples en lutte ne réussiront à transformer durablement leur avenir que s’ils parviennent à remettre en cause cette logique fondamentale qui s’appuie sur l’extractivisme forcené, la corruption massive et l’endettement illégitime. C’est donc à la racine même du capitalisme néolibéral qu’il faut s’attaquer.

L’extractivisme est le carburant des profits gigantesques des grandes entreprises à travers le processus de transformation et la vente en masse de biens de consommation. La cinquième société mondiale, la pétrolière Total, ne pourrait pas distribuer à ses actionnaires des bénéfices annuels de plus de 10 milliards de dollars, dépassant le PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
de nombreux pays du Sud, si elle ne pillait pas le pétrole du Congo, du Gabon, du Nigéria et le gaz Birman en corrompant les dictateurs qui tyrannisent leurs peuples. Elle ne recule pas devant l’exploitation des schistes et des sables bitumineux au Canada [4], à Madagascar ou en France, en ravageant des espaces naturels sans en payer les conséquences pour l’environnement ni pour les peuples. Sans l’externalisation des coûts sociaux et environnementaux liés à l’extraction par les grandes entreprises, sans les contrats léonins passés avec des dictateurs, l’obsolescence, le gâchis et le réchauffement climatique n’existeraient pas.



Notes

[1Bertrand Meheust, La politique de l’oxymore, La Découverte

[2Selon le SIWI, la FAO et le IWNI, 50% de la nourriture produite sont tout simplement jetés à la poubelle. Le livre noir de l’agriculture p. 245

[4Voir la vidéo « Gasland  » http://www.tagtele.com/videos/voir/63910

Nicolas Sersiron

Ex-président du CADTM France, auteur du livre « Dette et extractivisme »
Après des études de droit et de sciences politiques, il a été agriculteur-éleveur de montagne pendant dix ans. Dans les années 1990, il s’est investi dans l’association Survie aux côtés de François-Xavier Verschave (Françafrique) puis a créé Échanges non marchands avec Madagascar au début des années 2000. Il a écrit pour ’Le Sarkophage, Les Z’indignés, les Amis de la Terre, CQFD.
Il donne régulièrement des conférences sur la dette.