Extractivisme, retour sur un concept émergent

11 septembre par Caroline Weill , Ritimo


Barril de pétrole de l’entreprise TexaCo @Felipe Sasso (CC)

Le terme d’ « extractivisme » est un concept qui se fraye aujourd’hui un chemin dans les discours associatifs et engagés, et un sujet de plus en plus régulièrement abordé. Les 25 et 26 mai 2018, le festival « Rencontres contre l’extractivisme en Amazonie » réunissait à Paris plusieurs grandes organisations autour de la question ; en 2016, Anna Bednik sortait son livre « Extractivisme. Exploitation industrielle de la nature : logiques, conséquences, résistances » ; les campagnes internationales de soutien aux « défenseurs de l’environnement » se multiplient et les résistances contre l’extractivisme s’organisent au Nord comme au Sud…

Mais de quoi parle-t-on, exactement ?

Pour l’Institut de recherche et d’information socio-économique (IRIS), le terme d’ « extractivisme Extractivisme Modèle de développement basé sur l’exploitation des ressources naturelles, humaines et financières, guidé par la croyance en une nécessaire croissance économique.  » vient d’extraction. « On retire une ressource (minérale, pétrolifère, agricole, animale, sylvicole, etc.) du milieu naturel, puis on la vend sur les marchés, habituellement, internationaux ». C’est probablement l’intellectuel uruguayen Eduardo Gudynas qui aura le plus contribué à asseoir ce concept. En français, on lui préférait jusqu’il y a peu les termes d’agrobusiness, d’industrie minière ou pétrolière, d’exploitation forestière, etc. Or, comme le soulignent les grandes figures théoriciennes de l’extractivisme (Alvaro Acosta, Maristella Svampa, ou encore Raul Zibechi), au-delà de la simple description des industries qui extraient des ressources non-renouvelables, il s’agit bien de la conceptualisation d’un système géopolitique, économique et historique qui constitue le pilier principal des économies des ex-pays colonisés, basé sur la subalternalité et la dépendance. Ce constat, déjà mis en lumière en 1971 par l’œuvre classique d’Eduardo Galeano « Les veines ouvertes de l’Amérique latine », est aujourd’hui repris en particulier par les mouvements autochtones qui dénoncent la néo-colonisation, la dépossession de leur territoire et la destruction de l’environnement qui assure depuis des millénaires leur survie. Ainsi, si le concept d’extractivisme est fortement ancré dans les Amériques (Amérique latine mais aussi Premières Nations canadiennes et étatsuniennes), ce système politico-économique s’est imposé dans bien d’autres continents, depuis l’Afrique jusqu’à l’Asie du sud-est, en passant par l’Australie mais aussi la Guyane, territoire colonisé et aujourd’hui administré par la France, où le projet minier « Montagne d’or » soulève des débats houleux.

Les problèmes que pose l’extractivisme se situent à différents niveaux, tant par leurs caractéristiques et conséquences que par la façon dont ce modèle économique est imposé ; l’ampleur des réponses sociales et politiques en sont bien le reflet.

D’une part, en termes économiques, l’extractivisme n’apporte pas les résultats promis de richesse et de développement. De nombreux auteur.e.s ont déjà pointé du doigt les dommages qu’il cause : une perte de diversification économique qui engendre « dépendance et concentration », et qui, grosso modo, ne bénéficie qu’aux élites, comme le montre une analyse sur l’activité minière en Guinée ; ou encore, une généralisation de la pauvreté de par la plus grande concentration de la richesse, une fragilité économique face à la forte fluctuation du prix de matières premières sur les marché internationaux, et la progression des économies d’enclave, « c’est-à-dire sans perspective d’intégration de ces activités primo-exportatrices avec le reste de l’économie et de la société », selon Acosta.

Environ 900 défenseurs de l’environnement ont perdu la vie ces 10 dernières années

D’autre part, les impacts sociaux et environnementaux sont sérieux. Accidents de véhicules transportant des produits toxiques, comme à Choropampa au Pérou en 2000, fuites de pétroles dans l’Amazonie, aujourd’hui tristement quotidiennes, pollution liée a l’extraction du gaz de schiste, filtrages toxiques par l’usure de lieux d’entrepôt des déchets miniers, accident sur les barrages hydro-électriques... L’eau est l’élément le plus fragile face à ces multiples sources de pollution, et les problèmes de santé, cancers, maladies incurables, etc. se développent de façon alarmante dans les zones qui entourent les sites d’extraction. Par ailleurs, dans un contexte de changement climatique –qu’elles contribuent notablement à aggraver—, l’énorme besoin en eau de ces industries extractives met en danger des régions qui s’assèchent déjà dangereusement. Les impacts sociaux sont tout aussi graves : accaparement des terres pour des mégaprojets agro-industriels, déplacement plus ou moins contraint de communautés entières en l’absence de libre consentement préalable et éclairé, division des communautés et augmentation rampante des problèmes de corruption, intrinsèque, par exemple, au secteur minier en Ouganda selon un rapport de Global Witness… Sans parler des impacts en termes de genre, du fait de la vulnérabilité particulière des femmes face aux impacts environnementaux de par leur position dans la division sexuelle du travail, de l’augmentation de la violence domestique, ou encore de la prostitution en réseaux organisés – les industries extractives laissent derrière elles de graves séquelles sociales.

Enfin, la violation systématique des droits humains contre les personnes qui s’opposent aux projets extractifs sont glaçants. Le harcèlement des défenseur.e.s de l’environnement et le baffouement des droits des populations autochtones sont régulièrement l’objet d’alertes internationales : c’est l’exemple, au Pérou, de Maxima Acuna, qui est régulièrement victime d’attaques contre sa personne. Les assassinats sont de plus en plus fréquents, et particulièrement en Colombie. Les femmes sont davantage visées ; on pense notamment à l’assassinat de Berta Caceres et Lesbia Yanet au Honduras, Guadalupe Campanur au Mexique, Laura Leonor Vasquez Pineda au Guatemala, mais aussi aux quelques 60 000 victimes de l’accaparement des terres au Cambodge, de nombreuses autres en Ouganda et en Indonésie… Environ 900 défenseurs de l’environnement ont perdu la vie ces 10 dernières années.

Manifestation du 8 mars 2016 en Argentine en mémoire à Berta Caceres : « Ni Una Menos [pas une de moins] Le patriarcat, l’extractivisme et le capitalisme TUENT » @Monk Fotografia

Ne nous y trompons pas : le modèle extractiviste met en jeu des sommes d’argent immenses. Une entreprise comme Glencore qui contrôle 50 % du marché libre du cuivre, 30 % de celui du charbon et 60 % de celui du zinc, gère un capital équivalent à 1,5 fois le PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
du Pérou… Les enjeux économiques sont considérables, et aiguisent l’appétit des grandes entreprises transnationales. Si la question du « pourquoi » ne se pose donc pas vraiment, on peut cependant se demander comment un modèle économique si ravageur s’étend sans cesse, en France comme ailleurs.

Plusieurs acteurs entrent en jeu. D’abord, il faut mettre en avant le fait qu’une certaine idéologie du « développement » permet de légitimer de tels projets, argumentant qu’il s’agit d’ « intérêt général » ou « national » et reléguant celles et ceux qui s’y opposent au statut de barbares, de sauvages, voire de terroristes. Lorsque les États coopèrent avec les entreprises qui opèrent sur les projets extractifs, ils développent une série d’outils juridiques et policiers afin de faciliter à tout prix leur exécution. Apparaissent alors des réformes légales qui facilitent l’accès aux terres, en particulier via la question des titres de propriété et garantissent leur stabilité financière. C’est également par la répression étatique et les dispositifs liberticides que s’imposent les projets extractifs : décret d’État d’urgence « préventif », participation des forces de police nationale à la sécurité privée des sites d’exploitation… Enfin, lorsque les États ne sont pas coopératifs, les entreprises transnationales ont recours à des procédures judiciaires, en leur intentant des procès ainsi qu’à des collectivités locales. La signature d’accords de libre échange leur garantit d’ailleurs un accès facilité à ces recours judiciaires.

Face à cette situation alarmante, la résistance s’organise. La société civile assume dès lors le devoir de vigilance vis-à-vis des entreprises : c’est l’exemple de la Red Sombra, une alliance d’organisations colombiennes, argentines, péruviennes, boliviennes, suisses et allemandes qui dressent le véritable portrait de l’entreprise Glencore Xstrata et pointent l’impact de ses activités sur ses différents sites d’exploitation en Amérique du Sud. Certaines initiatives recensent le nombre de conflits socio-environnementaux dans le sous-continent, comme l’Observatoire des Conflits miniers en Amérique Latine ; d’autres proposent un accompagnement légal et juridique aux communautés qui subissent la criminalisation des manifestations. L’observatoire des multinationales informe en France de la réalité de l’extractivisme au niveau mondial, tout comme France Libertés, les Amis de la Terre ou France Amérique Latine ; par ailleurs, d’autres collectifs s’organisent pour soutenir la lutte de peuples autochtones contre l’extractivisme, comme les collectifs Saukaap au nord de l’Amazonie ou encore le Comité de Solidarité avec Cajamarca au Pérou. Premières sur la ligne de front, les femmes développent aussi leurs propres analyses, avec des concepts novateurs comme celui de « corps-terres » ou « corps-territoire », puisant souvent dans l’éco-féminisme.

Manifestation du 8 mars 2016 contre les politiques de Correa, en Equateur : « Féminicide = Ecocide. Halte aux persécutions contre les femmes-défenseuses de la Pachamama [Terre-Mère] #FemmesPourl’Amazonie » @Pato Chavez CC

Finalement, certaines victoires et avancées sont à noter, malgré l’immensité de la tâche. L’assassinat de Berta Caceres en 2016 n’aura pas empêché le peuple Lendas, au Honduras, de s’opposer à la construction d’un barrage hydroélectrique, et de gagner la bataille. La lutte pour la justice avance, notamment avec la reconnaissance de la responsabilité extraterritoriale des entreprises transnationales : le cas du procès contre l’entreprise canadienne Hudbay Minerals pour le viol d’au moins 11 femmes autochtones par la police et l’armée pourrait bien établir un précédent important dans la lutte contre l’impunité des crimes commis dans le cadre de l’extractivisme. La victoire des peuples amazoniens d’Équateur face au géant pétrolier Chevron est également une très bonne nouvelle et un précédent potentiel. En France, la loi sur le « devoir de vigilance » pour les multinationales françaises en matière sociale et environnementale a été adoptée le 30 mars. Au niveau international, depuis plusieurs années, une commission de l’ONU travaille à une proposition de traité contraignant sur la responsabilité extraterritoriale des entreprises transnationales. Une première version du traité a été publiée le 20 juillet 2018, et sera discuté au sein de la commission du 15 au 20 octobre 2018.

La lutte est longue et exténuante pour les personnes engagées dans ce bras de fer de type David contre Goliath. Les enjeux économiques énormes et les relations de pouvoir asymétriques et historiques entre populations négativement affectées et entreprises (et États), font de la défense des droits humains et de l’environnement une activité extrêmement risquée de par le monde. Cependant, la question de la survie des communautés affectées par les projets extractifs étant en jeu, beaucoup perçoivent leur lutte comme une question de vie ou de mort. Or, les enjeux environnementaux, s’ils les affectent directement, nous impliquent tou.te.s à un certain niveau : d’une part, à cause des dérèglements globaux et de l’autre par notre coresponsabilité dans le maintien d’un modèle économique de consommation de masse qui a besoin de l’extractivisme pour se perpétuer.


Pour aller plus loin :
- Lire l’ouvrage Dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
et extractivisme, La résistible ascension d’un duo destructeur
, de Nicolas Sersiron, en consultation libre. Livre également disponible à l’achat sur le site du CADTM.
- Lire l’ouvrage La dette cachée de l’économie, co-écrit par Renaud Duterme et Eric de Ruest, disponible à l’achat sur le site du CADTM. 


Source : Ritimo