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Entretien avec Eric Toussaint

FSM, du Brésil à l’Inde : "Internationaliser l’autre mondialisation"

mai 2003 par Sergio Ferrari


Un regard rétrospectif pour analyser le processus de Porto Alegre... Le FSM, qu’est-ce que c’est aujourd’hui ?

C’est la somme d’expériences fécondes qui a permis de passer de 12 mille participants en 2001 à 100 mille lors de cette troisième rencontre. Un processus à l’origine d’une dynamique mondiale novatrice, qui est déjà enracinée très concrètement dans plusieurs continents, forte en Amérique latine et en Europe occidentale, moindre en Asie et en Amérique du Nord et beaucoup moins développée en Afrique et en Europe de l’Est.

« ASIATISER » LE FORUM SOCIAL MONDIAL

Que pensez-vous du déplacement du Forum en Inde ?

« Asiatiser » le FSM est un pas décisif. C’est en Asie que se trouve plus de la moitié de la population du globe. Le changement dans le monde passera dans une large mesure par le changement sur ce continent. N’oublions pas que l’Europe occidentale et l’Amérique latine représentent ensemble seulement 15 % des habitants de la planète.

Jusqu’à présent, le FSM est surtout européen et latino-américain. Cette situation implique certaines limitations. Le déplacement va impliquer un changement quant à la façon de travailler, quant aux gens qui vont prendre la parole. Lors des trois premiers forums, ce sont en majorité les mêmes orateurs que l’on a entendus. Ces conférenciers, dont je fais partie, sont des porte-parole qui expriment des positions représentatives sur des thématiques très précises (la dette du Sud, l’eau, la mondialisation, les médias alternatifs, le combat contre la guerre, la lutte des femmes, la souveraineté alimentaire, etc.). Le déplacement en Inde va permettre un renouvellement dans la continuité, apporter une nouvelle façon d’aborder les problèmes et d’évoquer les différents sujets. Avec un élément supplémentaire d’une extrême importance : le haut niveau de développement atteint par les mouvements sociaux en Inde.

Nous ignorons presque tout de cette dynamique sociale...

Il existe des mouvements extraordinaires, des organisations paysannes regroupant 50 millions de membres, des organisations syndicales aussi très importantes dans l’industrie, les services publics, la pêche. Ces acteurs sociaux se sont mobilisés sur les grandes questions liées à la mondialisation néolibérale. Les paysans indiens ont lutté contre l’AMI (Accord multilatéral sur l’investissement), ils se battent contre les cultures transgéniques et contre Monsanto, mais aussi contre d’autres multinationales comme celles qui promeuvent des projets hydroélectriques, tels les barrages sur le fleuve Narmada... Le peuple indien a souffert de l’irresponsabilité criminelle des multinationales : on se souvient de la catastrophe de Bhopal, où une usine de l’Union Carbide utilisait sans aucune mesure de précaution des produits extrêmement dangereux et où, en 1984, plus de 15 000 personnes sont mortes à la suite d’une fuite de gaz toxique.

La tenue du Forum en Inde représente donc un saut qualitatif ?

Elle offre surtout la possibilité de mêler les expériences, d’enraciner la dynamique du Forum, de la lier à des processus sociaux très riches qui se développent dans des régions sensibles de la planète.

Une question était dans l’air à Porto Alegre : l’Inde a-t-elle la capacité, au plan de l’organisation, de garantir la continuité du processus ?

Nous ne pouvons exiger des autres continents qu’ils fassent aussi bien ou mieux que ce nous sommes parvenus à faire pour cette troisième étape du FSM de Porto Alegre. N’oublions pas que nous avons débuté, en 2001, avec 12 000 participants. Il serait donc normal de commencer en 2004 en Inde avec 30 000 personnes, et ce serait même très bien.... La situation sera différente pour ce qui est des infrastructures. Nous n’aurons pas l’aide des autorités municipales ou de l’État, comme celle que nous avons reçue de la mairie de Porto Alegre ou du gouvernement de l’État de Río Grande do Sul. Nous devrons nous appuyer beaucoup plus sur le travail et les réseaux militants. Et les participants ne trouveront sans doute pas le même confort que jusqu’à présent.

Les organisateurs du FSM en Inde ont décidé de ne pas accepter l’argent des grandes fondations, alors que la dernière édition du FSM à Porto Alegre a reçu presque un demi million de dollars de la Fondation Ford. Ce nouveau point de vue me semble intéressant, il va nous contraindre à n’avoir que des infrastructures rudimentaires. D’ailleurs, avant Porto Alegre, c’est au Chiapas, au cœur de la forêt Lacandonne que nous nous étions donné rendez-vous pour participer en 1996 à la première Rencontre contre le néolibéralisme et pour l’humanité, qui a été le coup d’envoi, riche et passionnant, du processus.

J’insiste sur ce point : les amis indiens sont tout à fait à même d’organiser une rencontre qui garantisse l’échange entre les mouvements sociaux, leur permette de décider d’un ordre du jour pour l’avenir et consolide leur représentativité et leur coordination. Je n’ai aucun doute à ce propos. Cette rencontre sera un succès et le FSM va s’y renforcer.

LE NOUVEAU VISAGE DU FSM

Un FSM qui, de plus en plus, invite à des manifestations mondiales...

Exactement. D’ailleurs, l’importance de toutes les initiatives et des luttes qui se dérouleront en 2003 dépasse celle du quatrième FSM : en premier lieu, les mobilisations contre la guerre, mais aussi celles contre la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA), contre l’Accord Général sur le Commerce des Services (AGCS), pour l’annulation de la dette, pour la rupture des accords avec le FMI, contre l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

Tout le processus de préparation et la réunion des forums régionaux et continentaux sont également plus importants que le FSM de 2004 lui-même, car ils vont permettre d’assembler toutes les initiatives depuis la base, de l’échelon local à l’échelon mondial, et de mobiliser. Au départ, le FSM était un espace de réflexion, le contre-pied du Forum économique de Davos. Il n’était pas prévu à ce moment-là qu’il puisse mobiliser : dans sa version originelle, le FSM était un forum pour débattre. Au cours de Porto Alegre 3, nous avons décidé, sans modifier l’idée de départ, d’appeler chaque année, pendant le Forum de Davos, à manifester le même jour dans le monde entier « contre le néolibéralisme, contre la guerre » et pour dire qu’« un autre monde est possible ». C’est un pas en avant, que personne au début n’aurait pu imaginer.

La grande manifestation mondiale contre la guerre de février dernier - qui ne pourra peut-être pas empêcher l’intervention mais qui, à coup sûr, aide à créer un vigoureux mouvement mondial anti-guerre - est un signe majeur. Pour la première fois, une guerre a perdu toute légitimité avant même d’avoir commencé. Et c’est l’un des résultats du Forum Social Européen de Florence (FSE) et des manifestations qui ont eu lieu au sein même des Etats-Unis.

Nous vivons l’un de ces moments exceptionnels de l’histoire que Gramsci a décrits. Un moment d’illumination, dans lequel la grande majorité des citoyennes et des citoyens avancent à pas de géants sur le chemin de la prise de conscience. Bush, Blair, Aznar et Berlusconi, pour ne citer que ceux-là, mettent à découvert toute l’hypocrisie, le cynisme et l’inhumanité du système. Nombre de personnes, à travers le monde, sont en train de se politiser rapidement et prennent position contre ce système.

D’autres manifestations très importantes vont avoir lieu : contre le G8 d’Évian, entre le 28 mai et le 3 juin, où nous attendons plus de 100 000 personnes ; contre la Conférence ministérielle de l’OMC à Cancún (Mexique), en septembre 2003. C’est désormais presque chaque mois que se déroulent des initiatives de cette nature.

Peut-on affirmer que cette mobilisation croissante est la conséquence de Porto Alegre ?

La mobilisation contre la guerre n’aurait pas été possible sans la rencontre du FSE à Florence et celui-ci n’aurait pas existé sans le FSM à Porto Alegre. La rencontre de Florence a rassemblé des gens venus d’Europe puis elle est devenue une manifestation planétaire. Il est évident qu’elle est le résultat de confluences, de processus qui existaient déjà avant 2001, avant Porto Alegre. Mais le forum de Porto Alegre est l’axe qui a les unifiés dans une dynamique d’autodétermination croissante. Ce processus n’a pas de limites. Nous devons rester totalement ouverts à toutes ces initiatives en marche.

Ouverts à une nouvelle logique, à une nouvelle culture politique ?

Tout à fait. Nous sommes dans un processus centripète : de nombreux fleuves qui coulent vers l’océan du mouvement des mouvements, qui considère le capitalisme et le patriarcat comme deux systèmes complémentaires à l’origine des problèmes de la planète.

LE DEFI : ÉLARGIR LE FSM

Une fois de plus, on a senti à Porto Alegre certaines tensions, secondaires mais sensibles, entre les mouvements sociaux (qui ont adopté une déclaration finale) et le Forum lui-même... Qu’en est-il ?
Je pense que le poids relatif des mouvements sociaux, où l’on trouve les syndicats ou les confédérations syndicales traditionnelles, a augmenté dans la dynamique des forums. Ces mouvements occupent une place de plus en plus importante, alors qu’au départ les ONG et les médias alternatifs, comme le Monde diplomatique, jouaient un rôle décisif dans l’initiative. Cette tendance me semble très positive. Il ne serait pas légitime qu’en tant que mouvements sociaux, ils imposent leurs décisions à toutes les autres composantes qui s’identifient avec le FSM. Mais il est bon de voir que les organisations qui ont une base sociale réelle, qui mènent des luttes réelles, jouent un rôle fondamental dans le mouvement, sans pour autant marginaliser les autres. Je suis d’ailleurs convaincu que ce processus doit s’ouvrir davantage aux mouvements citoyens du monde entier.

J’ai le sentiment qu’une sorte de mouvement des mouvements est en train de se renforcer et qu’il ne s’agit pas seulement d’une union, d’une convergence, mais de quelque chose de plus grand. Il n’y a pas de direction centralisée, ce qui est bien. Par contre, il y a bel et bien un espace structuré et celui-ci a tendance à s’élargir et à se renforcer. Il s’agit là d’un fait nouveau. Dans le cas de l’Europe, Florence, en novembre dernier, a été l’acte de naissance d’un mouvement social européen. Celui-ci avait déjà à son actif plusieurs campagnes continentales (annulation de la dette, marches européennes contre le chômage, grèves européennes comme celle des chemins de fer, etc.), mais il n’avait jamais atteint une telle ampleur. Et c’est vraiment extraordinaire !


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