Face à la dette, les femmes du CADTM Afrique affinent leurs stratégies

21 janvier 2013 par Christine Vanden Daelen , Fatou Lo


Parcourant des milliers de kilomètres, bravant les difficultés liées aux transports et laissant derrière elles obligations Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. Il peut aussi, si la société est cotée, revendre son titre en bourse.
et responsabilités, des femmes de pas moins de 11 pays africains répondirent unanimement « présentes ! » au rendez-vous que leur avait fixé le CADTM Afrique à Cotonou en cette fin d’année 2012. Convergeant d’Afrique du Nord (Tunisie), du Centre (RDC, République démocratique du Congo) et de l’Ouest (Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Mali, Niger, Sénégal, Togo), pas moins de quarante militantes d’âges, de cultures, de tempéraments et d’expériences aussi divers que variés participèrent activement au Séminaire de formation des femmes du réseau sur la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
et l’audit impulsé par le CADTM Afrique et accueilli par le CADD (Cercle d’Autopromotion pour le Développement Durable) Bénin. Du 18 au 21 décembre, les participantes mirent toutes leurs énergies au service de la réussite des objectifs de cette formation [1]. En quatre journées, elles évoluèrent d’un processus d’apprentissage vers l’élaboration collective d’actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
et de stratégies à opposer au « système dette ». Quelles furent les étapes, les cheminements, qui permirent aux militantes africaines de s’approprier les thématiques prioritaires de travail qui sous-tendent les luttes du CADTM pour ensuite se muer en force de proposition authentique ? Ébauche d’explications…

Dès l’ouverture de la formation par l’animation d’un « Sudestan » (outil pédagogique [2]), le ‘profil’ des participantes se dévoila distinctement : il s’agissait de femmes qui n’ignoraient en rien les effets de la dette sur les populations notamment en termes de déni de toute justice sociale. De fait, comment auraient-t-elles pu ignorer le saccage socio-économique de la dette alors que chaque jour, comme l’affirma l’une des participantes, « elles paient de leur sang et de leurs souffrances les conditionnalités mortifères des PAS » !? Dès le début du jeu de rôle, ces militantes élaborèrent diverses stratégies excluant toute intervention du FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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au bénéfice d’accords renforçant la solidarité entre les divers continents. La présentation de la « Ligne du temps de la dette » par Emilie Paumard permit d’expliciter plus largement les mécanismes et l’historique de l’endettement du Sud. Là aussi, la réactivité des femmes, leurs connaissances et motivation firent de cette session un moment des plus interactif et intéressant.

La seconde journée fut consacrée à l’analyse des impacts spécifiques de la dette sur les femmes. Deux exposés, l’un portant sur les PAS et leurs conséquences pour les femmes au Bénin et en Afrique, l’autre sondant l’austérité au Nord et le crash social qu’il représente pour les femmes européennes firent ressortir les similitudes des déstructurations multiples qui affectent les femmes du Sud comme du Nord. De fait, au-delà de toute polarisation du monde entre un centre développé et une périphérie à la dérive, il fut aisément constaté que partout ce sont bien les femmes qui paient le plus lourd tribu des politiques imposées au nom de la dette, du Sud au Nord, ce sont elles qui sont les plus durement frappées. Les privatisations, libéralisations, restrictions budgétaires au menu des PAS et de l’austérité généralisée sabrent universellement leurs acquis sociaux, accentuent leur pauvreté, durcissent et aggravent les inégalités entre les sexes et accroissent les violences à leur égard. Suite à ce constat, le verdict des militantes fut sans appel : « Où que l’on habite sur cette planète, la dette sanctionne et empêche toute émancipation des femmes ». Dès lors, « puisque cette dette ne nous fait pas de cadeau, ensemble, femmes du Sud et du Nord, tuons la afin qu’elle cesse de nous tuer ». Une telle volonté de se mobiliser contre la dette permet d’être optimiste quant au développement au sein du CADTM d’énergies féminines déterminées, enthousiastes et combatives.

Durant la seconde partie de cette journée, deux groupes de travail furent constitués afin que chaque participante puisse au mieux expliciter les conséquences observées et ressenties des PAS sur les conditions de vie des femmes de leur pays. Tout comme en matinée, au-delà de quelques particularités, ce fut bien également la similitude des régressions, calvaires et adversités que connaissent les femmes africaines qui prévaut. Dans tous les domaines, qu’il s’agisse de la santé, de l’éducation, de l’autonomie financière, de l’accès au pouvoir politique, etc., la dette agit comme une lame de fond qui n’a de cesse que d’accentuer la précarité sanitaire, psychologique et économique des femmes tout comme leur exploitation structurelle et systémique.

Deux ateliers, l’un animé par Ariace Cadja Dodo (animatrice à Radio ADO FM de Cotonou), l’autre par Zeinabou Djibo (militante du RNDD Niger) donnèrent aux participantes quelques outils et pistes sur la prise de parole en public afin qu’elles aient plus de facilités pour faire passer leurs points de vue, représenter leurs associations et donner des formations.

Après tout ce travail visant une appropriation des logiques du « système dette » ainsi que l’acquisition par les participantes d’une grille de lecture genrée de ses mécanismes et impacts, les deux dernières journées du Séminaire furent orientées vers l’action et la construction communes de stratégies pour briser le cercle vicieux de l’endettement. L’animation du « Jeu des alternatives », outil pédagogique sur les diverses mesures qui peuvent être prises face à la dette, ouvrit le bal. Très impliquées, les participantes se livrèrent corps et âmes dans le choix des alternatives et délivrèrent, lors de la restitution, des argumentaires fort bien construits. Chacune des alternatives fut ensuite collectivement analysée et le groupe a su verbaliser le piège que représente certaines politiques proposées telles que les allègements de dette. Les discussions, groupes de travail, synthèses des propositions d’actions et de stratégies futures des femmes contre la dette qui rythmèrent la fin des travaux de ce Séminaire contiennent des perspectives intéressantes. En voici quelques-unes : en plus des actions déjà menées par les femmes du CADTM Afrique au sein de leurs structures respectives, il fut proposé de continuer à investir au maximum les médias (télévisions et radios) ; d’encourager les femmes du réseau CADTM Afrique à poursuivre les sit-in qu’elles organisent déjà dans leurs pays devant les sièges de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
, de l’Union européenne et du Ministère des Finances ; de mobiliser et d’impliquer autant les acteurs/rices de la société civile que les élu-e-s locaux, les chefs coutumiers et religieux, les étudiant-e-s et universitaires dans la lutte pour l’audit et l’annulation de la dette ; d’organiser une Marche silencieuse des femmes devant la Banque mondiale le même jour à la même heure dans tous les pays membres du CADTM Afrique ; d’organiser des journées ‘portes-ouvertes’ du CADTM afin de faire connaître ses militant-e-s, ses documents, ses luttes… Pour clôturer tout en beauté et efficacité cette formation, les participantes élaborèrent une série de résolutions destinées à renforcer la Coordination internationale des luttes féministes du CADTM. Nous vous proposons de les découvrir et d’en prendre bonne note…

  • Organiser d’autres Séminaires de formation des femmes du CADTM Afrique afin qu’elles puissent devenir des personnes ressources et relayer les outils et connaissances acquises auprès des femmes et des filles à la base au sein de leurs organisations ;
  • Assurer la participation effective des femmes du CADTM Afrique à toutes les activités régionales et internationales du CADTM ;
  • Afin de permettre aux femmes du réseau de travailler ensemble, il fut proposé de créer un comité féministe dans chaque association membre du CADTM Afrique, de faire remonter les analyses et comptes rendus des activités et luttes des femmes contre la dette et pour l’audit des associations membres du CADTM Afrique au Secrétariat international afin qu’il les diffuse et de maximaliser l’utilisation de la mailing-list de la Coordination internationale des luttes féministes du CADTM ;
  • Stimuler la production de documents écrits par les femmes du réseau, les traduire en langues locales et encourager l’animation de conférences par les militantes du CADTM Afrique ;
  • Accentuer l’implication des femmes dans les actions de sensibilisation des élu-e-s (parlementaires, élus locaux...) afin qu’ils participent à l’audit et/ou remettent les documents nécessaires à sa réalisation ;
  • Renforcer les collaborations du CADTM Afrique avec des militantes ou membres d’associations féminines afin de réaliser des projets et actions communs.

Repartant avec des supports pédagogiques du CADTM, une confiance en leurs capacités accrue ainsi qu’une volonté renforcée de prendre toute la place qui leur revient dans la lutte contre la dette au sein du CADTM Afrique, les participantes se quittèrent non sans se promettre de garder contact et de donner vie aux projets élaborés durant cette formation. Sans doute, le Forum social mondial de Tunis (du 26 au 30 mars) et/ou l’Assemblée mondiale du CADTM international (fin mai au Maroc) offriront l’occasion à certaines d’entre elles de pouvoir à nouveau travailler, rêver et lutter ensemble.

Fatou Lo (APROFES, Sénégal) et Christine Vanden Daelen (CADTM Belgique)



Notes

[1Outiller les femmes du CADTM Afrique sur les mécanismes de la dette et les processus d’audit ;
Leur fournir les connaissances pédagogiques et analytiques nécessaires afin qu’elles puissent se muer en formatrices sur les questions de la dette dans leur pays respectif et constituer une force de proposition et d’action importante au sein du CADTM Afrique ; Favoriser leurs aptitudes à produire des analyses sur la dette, ses impacts sur les femmes ainsi que sur les alternatives féminines/istes à la dette.

[2Vous pouvez consulter sur le site du CADTM les guides d’animation des outils et supports pédagogiques mentionnés dans cet article à l’adresse http://cadtm.org/Outils-pedagogiques

Christine Vanden Daelen

Permanente au CADTM Belgique

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