Face à la forte hausse des dettes à rembourser repenser les alternatives

11 février par Eric Toussaint


(CC - Flickr - Friends of the Earth - https://live-fts.flickr.com/photos/foei/9530111/)


Selon le Financial Times, les pays les plus pauvres doivent faire face à une hausse de 11 milliards de dollars des remboursements de leur dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
en 2022 [1]. De son côté, la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
met en garde contre le risque de « défauts de paiement désordonnés ».

Les pays les plus pauvres font face à une hausse de 11 milliards de dollars des remboursements de leur dette en 2022

Un groupe de 73 pays à faible et moyen revenu devra rembourser environ 35 milliards de dollars aux prêteurs officiels bilatéraux et du secteur privé en 2022, soit une hausse de 45 % par rapport à 2020.

Le Sri Lanka étant considéré comme l’un des plus vulnérables. Le Ghana, le Salvador et la Tunisie, risquent aussi d’être en difficulté. La Zambie est déjà en défaut de paiement depuis 2020 pour un montant de 3 milliards de dollars et sa situation ne s’améliore pas [2]. Le gouvernement zambien est en train de négocier un nouveau crédit du FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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qui, s’il est accordé, exigera du pays des mesures d’austérité.

73 pays à faible et moyen revenu devront rembourser 35 milliards de dollars aux prêteurs officiels bilatéraux et du secteur privé en 2022, soit une hausse de 45 % par rapport à 2020

Les pays les plus pauvres du monde sont confrontés à une augmentation de près de 11 milliards de dollars des remboursements de leur dette cette année, après que nombre d’entre eux ont rejeté le plan du FMI et de la BM de 2020 car il était lié à des nouvelles conditionnalités Conditionnalités Ensemble des mesures néolibérales imposées par le FMI et la Banque mondiale aux pays qui signent un accord, notamment pour obtenir un aménagement du remboursement de leur dette. Ces mesures sont censées favoriser l’« attractivité » du pays pour les investisseurs internationaux mais pénalisent durement les populations. Par extension, ce terme désigne toute condition imposée en vue de l’octroi d’une aide ou d’un prêt. et à une perte supplémentaire de souveraineté. Ces pays se sont tournés vers les marchés financiers Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
pour financer leur réponse à la pandémie de coronavirus.

David Malpass, président de la Banque mondiale, a averti que l’insistance des créanciers à recevoir leur paiement aura comme conséquence qu’augmente le risque de défauts de paiement qui se feront dans le désordre. « Les pays sont confrontés à une reprise des paiements de la dette au moment précis où ils n’ont pas les ressources nécessaires pour les effectuer », a-t-il déclaré.

Comme l’explique le Financial Times lui-même, cette augmentation est la conséquence du fait que les économies en développement s’endettent davantage pour faire face à l’impact du coronavirus sur l’économie et les soins de santé, ainsi que la hausse du coût du refinancement des emprunts existants et la reprise des remboursements de la dette qui avaient été suspendus après le déclenchement de la pandémie.

Le président de la Banque mondiale a annoncé que le risque de défauts de paiement augmentait et qu’ils se feront dans le désordre

Selon la Banque mondiale, environ 60 % de tous les pays à faible revenu doivent restructurer leur dette ou risquent de devoir le faire, et de nouvelles crises de la dette souveraine sont probables.

Les gouvernements et les entreprises des pays à revenu faible et intermédiaire ont émis des obligations Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. Il peut aussi, si la société est cotée, revendre son titre en bourse.
d’une valeur d’environ 300 milliards de dollars chaque année en 2020 et 2021, soit plus d’un tiers de plus que les niveaux pré-pandémiques, selon les données de l’Institute of International Finance, un cartel de grandes banques et de sociétés financières privées.

Les émissions de titres souverains par les pays en développement ont bondi pendant la pandémie. L’augmentation imminente des remboursements intervient en dépit d’une initiative mondiale concoctée par le G20 G20 Le G20 est une structure informelle créée par le G7 (Allemagne, Canada, États-Unis, France, Italie, Japon, Royaume-Uni) à la fin des années 1990 et réactivée par lui en 2008 en pleine crise financière dans le Nord. Les membres du G20 sont : Afrique du Sud, Allemagne, Arabie saoudite, Argentine, Australie, Brésil, Canada, Chine, Corée du Sud, États-Unis, France, Inde, Indonésie, Italie, Japon, Mexique, Royaume-Uni, Russie, Turquie, Union européenne (représentée par le pays assurant la présidence de l’UE et la Banque Centrale européenne ; la Commission européenne assiste également aux réunions). L’Espagne est devenue invitée permanente. Des institutions internationales sont également invitées aux réunions : le Fonds monétaire international, la Banque mondiale. Le Conseil de stabilité financière, la BRI et l’OCDE assistent aussi aux réunions. avec le FMI, la Banque mondiale et le Club de Paris Club de Paris Créé en 1956, il s’agit du groupement de 22 États créanciers chargé de gérer les difficultés de remboursement de la dette bilatérale par les PED. Depuis sa création, la présidence est traditionnellement assurée par un·e Français·e. Les États membres du Club de Paris ont rééchelonné la dette de plus de 90 pays en développement. Après avoir détenu jusqu’à 30 % du stock de la dette du Tiers Monde, les membres du Club de Paris en sont aujourd’hui créanciers à hauteur de 10 %. La forte représentation des États membres du Club au sein d’institutions financières (FMI, Banque mondiale, etc.) et groupes informels internationaux (G7, G20, etc.) leur garantit néanmoins une influence considérable lors des négociations.

Les liens entre le Club de Paris et le FMI sont extrêmement étroits ; ils se matérialisent par le statut d’observateur dont jouit le FMI dans les réunions – confidentielles – du Club de Paris. Le FMI joue un rôle clé dans la stratégie de la dette mise en œuvre par le Club de Paris, qui s’en remet à son expertise et son jugement macroéconomiques pour mettre en pratique l’un des principes essentiels du Club de Paris : la conditionnalité. Réciproquement, l’action du Club de Paris préserve le statut de créancier privilégié du FMI et la conduite de ses stratégies d’ajustement dans les pays en voie de développement.

Site officiel : https://www.clubdeparis.fr/
, visant à alléger le fardeau de la dette des pays pauvres, qui s’est avérée être un pétard mouillé [3].

Selon la Banque mondiale, environ 60 % de tous les pays à faible revenu doivent restructurer leur dette ou risquent de devoir le faire

L’initiative de suspension du service de la dette Service de la dette Remboursements des intérêts et du capital emprunté. , lancée par le groupe des grandes économies du G20 en avril 2020, visait à reporter environ 20 milliards de dollars dus par 73 pays à des prêteurs bilatéraux entre mai et décembre 2020. Le CADTM avait dénoncé en octobre 2020 dans des termes très clairs les mesures prises par le G20 [4]. Mais bien qu’elle ait été prolongée jusqu’à la fin de 2021, seuls 46 pays ont demandé à rentrer dans cette initiative. C’est ce que reconnaît le Club de Paris lui-même [5]. En 2020 et 2021, il faut souligner que ces 46 pays continuaient de toute manière à rembourser le service de la dette due aux créanciers privés et à une série de prêteurs multilatéraux. Ces 46 pays doivent maintenant rembourser l’entièreté du service de la dette de l’année 2022, c’est-à-dire, les dettes dues aux créanciers bilatéraux, multilatéraux et privés.

La pandémie a également creusé les déficits budgétaires. Plus de la moitié des États pauvres sont aujourd’hui en surendettement ou en risque de surendettement, contre 30 % en 2015.

Le nouveau profil des créanciers rendra plus difficile les restructurations de dettes. En l’espace de dix ans, le secteur privé est en effet devenu le premier prêteur des pays à bas et moyen revenu. Il détenait ainsi 40 % de la dette extérieure totale de l’Afrique en 2019, contre seulement 17 % vingt ans plus tôt.

 Les coûts d’emprunt augmentent

Entretemps, les coûts d’emprunt augmentent. Au cours des deux premières années de la pandémie, le maintien des bas taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5 millions de dollars, donc en tout 15 millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
par les grandes banques centrales ont permis aux gouvernements d’emprunter à un coût relativement faible car les prêteurs cherchaient dans le Sud global de meilleurs rendements que ceux obtenu au Nord. Mais comme les investisseurs s’attendent de plus en plus à un resserrement des conditions monétaires mondiales cette année, il devient plus coûteux de refinancer les dettes existantes. La Réserve fédérale des États-Unis a entamé un processus de relèvement des taux afin de lutter contre la poussée de l’inflation Inflation Hausse cumulative de l’ensemble des prix (par exemple, une hausse du prix du pétrole, entraînant à terme un réajustement des salaires à la hausse, puis la hausse d’autres prix, etc.). L’inflation implique une perte de valeur de l’argent puisqu’au fil du temps, il faut un montant supérieur pour se procurer une marchandise donnée. Les politiques néolibérales cherchent en priorité à combattre l’inflation pour cette raison. sur leur territoire. Cela va probablement entraîner dans le futur un important rapatriement des capitaux financiers vers le Nord et en particulier dans un premier temps vers les États-Unis.

Le processus a déjà commencé. Dans de nombreux pays, les taux d’intérêt restent inférieurs au rythme de la croissance des prix, et les capitaux transfrontaliers quittent les actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
et les obligations des marchés émergents. Les fonds d’investissement Fonds d’investissement Les fonds d’investissement (private equity) ont pour objectif d’investir dans des sociétés qu’ils ont sélectionnées selon certains critères. Ils sont le plus souvent spécialisés suivant l’objectif de leur intervention : fonds de capital-risque, fonds de capital développement, fonds de LBO (voir infra) qui correspondent à des stades différents de maturité de l’entreprise. étrangers ont commencé à se détourner des marchés émergents. « L’accès au marché est une chose merveilleuse lorsqu’il y a de l’argent bon marché, mais il pourrait y avoir une vision différente lorsque les conditions se durcissent », a déclaré Ayhan Kose, chef de l’unité de prévision économique de la Banque mondiale.

« Les problèmes d’endettement s’accumulent… Nous risquons vraiment d’assister à une nouvelle décennie perdue pour les pays en développement », a déclaré Rebeca Grynspan, secrétaire générale de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement

« Les problèmes d’endettement s’accumulent et l’espace fiscal du monde en développement va continuer à se réduire. Nous risquons vraiment d’assister à une nouvelle décennie perdue pour les pays en développement », a déclaré Rebeca Grynspan, secrétaire générale de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement
CNUCED
Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement. Elle a été créée en 1964, sous la pression des pays en voie de développement pour faire contrepoids au GATT. Depuis les années 1980, elle est progressivement rentrée dans le rang en se conformant de plus en plus à l’orientation dominante dans des institutions comme la Banque mondiale et le FMI.
Site web : http://www.unctad.org
.

Cité par le Financial Times, Gregory Smith, stratège des marchés émergents chez M&G Investments, a déclaré : « Une autre crise de la dette, quelle que soit la manière dont elle est déclenchée, aurait un impact très fort sur les pays très endettés... »

Le « cadre commun » oblige les pays participants à s’entendre d’abord avec les créanciers bilatéraux et le FMI, puis à obtenir le même allégement de la dette auprès des créanciers privés. Seuls le Tchad [6], l’Éthiopie et la Zambie se sont portés candidats, et les négociations n’ont abouti à ce stade à aucune progression.

 Au-delà des alertes lancées par la Banque mondiale et d’autres institutions

Au-delà des facteurs conjoncturels du démarrage de cette nouvelle crise de la dette du Sud global, il convient de mettre en lumière les causes structurelles et historiques.

La Banque mondiale, le FMI, le Club de Paris, les classes dominantes du Nord et du Sud affirment depuis les indépendances que tout pays du Sud qui veut connaître un progrès économique doit obligatoirement à la fois s’endetter et ouvrir son marché intérieur aux produits et aux investissements étrangers. Les mêmes acteurs affirment que les pays du Sud qui sont riches en matières premières doivent exploiter celles-ci au maximum et les exporter. Cette vision dogmatique qui repose sur le triptyque : dette, ouverture maximale des économies et extractivisme Extractivisme Modèle de développement basé sur l’exploitation des ressources naturelles, humaines et financières, guidé par la croyance en une nécessaire croissance économique. maintient les pays dans la dépendance, dans la subordination, dans le sous-développement et dans l’endettement permanent. L’écrasante majorité de la population de ces pays vit, dans le meilleur des cas, dans la précarité et, au pire, dans la pauvreté extrême.

La dette qui est contractée par la plupart des gouvernements est utilisée pour financer des projets et des politiques qui augmentent en réalité la dépendance du pays et aboutissent à un échec. Cela ne permet pas au pays de se désendetter et il entre dans une logique permanente d’endettement. Les nouveaux emprunts servant à rembourser les anciens. Périodiquement des circonstances extérieures rendent très difficile ou impossible le remboursement. Les causes les plus fréquentes : la hausse des taux d’intérêts au niveau international qui renchérit le coût du refinancement de la dette, la hausse des prix des produits importés qui augmente la facture des importations en monnaies fortes, la réévaluation du dollar ou d’autres devises fortes par rapport à la monnaie nationale, une mauvaise récolte qui diminue les revenus d’exportation, la baisse des prix des produits exportés, les effets d’une crise économique internationale, les conséquences d’une pandémie,… Conjoncturellement, dans le cas du Sri Lanka, c’est ce dernier facteur qui rend très difficile la situation. Alors que le pays dépend des devises que procurent les touristes étrangers qui viennent passer des vacances sur l’île, la pandémie a provoqué une chute brutale des revenus et le gouvernement éprouve la plus grande peine pour rembourser la dette.

Encadré : Mensonges théoriques

Selon la théorie économique dominante, le développement du Sud est retardé à cause d’une insuffisance de capitaux domestiques (insuffisance de l’épargne locale). Toujours selon la théorie économique dominante, les pays qui souhaitent entreprendre ou accélérer leur développement doivent faire appel aux capitaux extérieurs en utilisant trois voies : primo, s’endetter à l’extérieur ; secundo, attirer les investissements étrangers ; tertio, augmenter les exportations pour se procurer les devises nécessaires à l’achat de biens étrangers permettant de poursuivre leur croissance. Pour les pays les plus pauvres, il s’agit aussi d’attirer des dons en se comportant en bons élèves des pays développés.

La réalité contredit cette théorie : ce sont les PED qui fournissent des capitaux aux pays les plus industrialisés [7]. Pour en savoir plus sur les théories dominantes, lire : « Les mensonges théoriques de la Banque mondiale » https://www.cadtm.org/Les-mensonges-theoriques-de-la-Banque-mondiale

La collaboration entre la Banque mondiale et le FMI est fondamentale afin d’exercer la pression maximale sur les pouvoirs publics. Et pour parfaire la mise sous tutelle de la sphère publique et des autorités, pour pousser plus avant la généralisation du modèle, la collaboration du duo Banque mondiale/FMI s’étend à l’Organisation mondiale du commerce OMC
Organisation mondiale du commerce
Créée le 1er janvier 1995 en remplacement du GATT. Son rôle est d’assurer qu’aucun de ses membres ne se livre à un quelconque protectionnisme, afin d’accélérer la libéralisation mondiale des échanges commerciaux et favoriser les stratégies des multinationales. Elle est dotée d’un tribunal international (l’Organe de règlement des différends) jugeant les éventuelles violations de son texte fondateur de Marrakech.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays – une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ».

Site : www.wto.org
(OMC) depuis sa naissance en 1995.

Les gouvernements alliés aux transnationales utilisent l’action coercitive d’institutions publiques multilatérales pour imposer leur modèle aux peuples

L’agenda caché de ces institutions et des classes dominantes vise la soumission des sphères publique et privée de toutes les sociétés humaines à la logique de la recherche du profit maximum dans le cadre du capitalisme. La mise en pratique de cet agenda caché implique la reproduction de la pauvreté (non sa réduction) et l’augmentation des inégalités. Elle implique une stagnation voire une dégradation des conditions de vie d’une grande majorité de la population mondiale, combinée à une concentration de plus en plus forte de la richesse. Elle implique également une poursuite de la dégradation des équilibres écologiques qui met en danger l’avenir même de l’humanité.

Un des nombreux paradoxes de l’agenda caché, c’est qu’au nom de la fin de la dictature de l’État et de la libération des forces du marché, les gouvernements alliés aux transnationales utilisent l’action coercitive d’institutions publiques multilatérales (Banque mondiale – FMI - OMC) pour imposer leur modèle aux peuples.

 Rompre avec un modèle et un système qui mènent reproduisent la pauvreté et creusent les inégalités

Face à l’évidence des risques de suspension de paiement de la dette, de la montée criante des inégalités et du creusement du fossé entre les économies opulentes et les économies appauvries suite à l’application du modèle résumé plus haut, les dirigeant·es des institutions multilatérales multiplient les déclarations pour exprimer leurs préoccupations.

Ces institutions ne font aucune autocritique, elles ne mettent jamais en évidence les causes réelles de la situation.

C’est pour ces raisons qu’il faut rompre radicalement avec le modèle appliqué par la Banque mondiale, le FMI, l’OMC, l’OCDE OCDE
Organisation de coopération et de développement économiques
Créée en 1960 et basée au Château de la Muette à Paris, l’OCDE regroupait en 2002 les quinze membres de l’Union européenne auxquels s’ajoutent la Suisse, la Norvège, l’Islande ; en Amérique du Nord, les USA et le Canada ; en Asie-Pacifique, le Japon, l’Australie, la Nouvelle-Zélande. La Turquie est le seul PED à en faire partie depuis le début pour des raisons géostratégiques. Entre 1994 et 1996, deux autres pays du Tiers Monde ont fait leur entrée dans l’OCDE : le Mexique qui forme l’ALENA avec ses deux voisins du Nord ; la Corée du Sud. Depuis 1995 et 2000, se sont ajoutés quatre pays de l’ancien bloc soviétique : la République tchèque, la Pologne, la Hongrie, la Slovaquie. Puis d’autres adhésions se sont produites : en 2010, le Chili, l’Estonie, Israël et la Slovénie, en 2016 la Lettonie, en 2018 la Lituanie et, en 2020, la Colombie est devenue le trente-septième membre.

Site : www.oecd.org
, le Club de Paris, les classes dominantes du Nord et du Sud.

Il faut mettre radicalement en cause le concept de développement étroitement lié au modèle productiviste. Ce modèle de développement exclut la protection des cultures et de leur diversité ; il épuise les ressources naturelles et dégrade de manière irrémédiable l’environnement. Ce modèle considère la promotion des droits humains au mieux comme un objectif à atteindre à long terme (or, à long terme, nous serons tous morts) ; le plus souvent, la promotion des droits humains est perçue comme un obstacle à la croissance ; le modèle considère l’égalité comme un obstacle, voire un danger.

Il faut mettre radicalement en cause le concept de développement étroitement lié au modèle productiviste

Si des mouvements populaires accédaient au gouvernement dans plusieurs PED et mettaient en place leur propre banque de développement et leur propre fonds monétaire international, ils seraient parfaitement en mesure de se passer de la Banque mondiale, du FMI et des institutions financières privées des pays les plus industrialisés.

Il n’est pas vrai que les PED doivent recourir à l’endettement pour financer leur développement. De nos jours, le recours à l’emprunt sert essentiellement à assurer la poursuite des remboursements. Malgré l’existence d’importantes réserves de change [8], les gouvernements et les classes dominantes locales du Sud n’augmentent pas l’investissement et les dépenses sociales.

De nos jours, le recours à l’emprunt sert essentiellement à assurer la poursuite des remboursements

Il faut rompre avec la vision dominante qui voit dans l’endettement une nécessité absolue.

De plus, il ne faut pas hésiter à abolir ou répudier des dettes odieuses ou illégitimes. En effet une grande partie des dettes ont été contractées contre l’intérêt de la population.

Ceci étant dit, l’endettement public n’est pas une chose mauvaise en soi s’il est conçu d’une manière radicalement différente du système actuel.

L’emprunt public est tout à fait légitime s’il sert des projets légitimes et si ceux qui contribuent à l’emprunt le font de manière légitime.

L’endettement public n’est pas une chose mauvaise en soi s’il est conçu d’une manière radicalement différente du système actuel

La dette publique pourrait être utilisée pour financer d’ambitieux programmes de transition écologique plutôt que pour appliquer des politiques antisociales, extractivistes et productivistes qui favorisent la concurrence entre les nations.

En effet, les autorités publiques peuvent utiliser des prêts, par exemple, pour :

Un gouvernement populaire n’hésitera pas à forcer les entreprises (nationales, étrangères ou multinationales) ainsi que les ménages plus riches à contribuer à l’emprunt sans en tirer aucun profit, c’est-à-dire avec un intérêt nul et sans compensation en cas d’inflation.

Dans le même temps, les ménages des classes populaires qui ont une épargne seront invités à confier celle-ci aux pouvoirs publics pour financer les projets légitimes mentionnés ci-dessus. Ce financement volontaire par les classes populaires serait rémunéré à un taux réel positif, par exemple 4 %. Cela signifie que si l’inflation annuelle atteignait 3 %, les autorités publiques paieraient un taux d’intérêt nominal de 7 %, pour garantir un taux réel de 4 %.

Un tel mécanisme serait parfaitement légitime car il permettrait de financer des projets réellement utiles à la société et parce qu’il contribuerait à réduire la richesse des riches tout en augmentant les revenus des classes populaires.

Il y a également d’autres mesures qui doivent permettre de financer de manière légitime le budget de l’État : obtenir à taux zéro un crédit de la banque centrale Banque centrale La banque centrale d’un pays gère la politique monétaire et détient le monopole de l’émission de la monnaie nationale. C’est auprès d’elle que les banques commerciales sont contraintes de s’approvisionner en monnaie, selon un prix d’approvisionnement déterminé par les taux directeurs de la banque centrale. , établir un impôt sur les grosses fortunes et les très hauts revenus, prélever des amendes sur les entreprises responsables de la grande fraude fiscale, réduire radicalement les dépenses militaires, mettre fin aux subsides aux banques et à des grandes entreprises, augmenter les impôts sur les entreprises étrangères notamment dans le secteur des matières premières, etc.

Tôt ou tard, les peuples se libéreront de l’esclavage de la dette et de l’oppression exercée par les classes dominantes au Nord et au Sud. Ils obtiendront par leur lutte la mise en place de politiques qui redistribuent les richesses et qui mettent fin au modèle productiviste destructeur de la nature. Les pouvoirs publics seront alors contraints de donner la priorité absolue à la satisfaction des droits humains fondamentaux.

 Sortir du cycle infernal de l’endettement sans tomber dans une politique de charité

Sortir du cycle infernal de l’endettement sans tomber dans une politique de charité

Pour cela, une démarche alternative est requise : il faut sortir du cycle infernal de l’endettement sans tomber dans une politique de charité, qui vise à perpétuer un système mondial dominé entièrement par le capital, par quelques grandes puissances et par les sociétés transnationales. Il s’agit de mettre en place un système international de redistribution des revenus et des richesses afin de réparer le pillage multiséculaire auquel les peuples dominés de la périphérie ont été et sont encore soumis.

Ces réparations sous forme de dons ne donnent aucun droit d’immixtion des pays les plus industrialisés dans les affaires des peuples dédommagés. Au Sud, il s’agit d’inventer des mécanismes de décision sur la destination des fonds et de contrôle sur leur utilisation aux mains des populations et des autorités publiques concernées. Cela ouvre un vaste champ de réflexion et d’expérimentation.


L’auteur remercie Claude Quémar et Milan Rivié pour leur relecture




Notes

[1Financial Times, « Default alert as poorest countries face $11Bn surge in debt payments », 18 janvier 2022

[2Voir les pages 7 et 8 du rapport d’Eurodad de mai 2021, https://www.cadtm.org/Dette-et-Covid-19-en-Equateur-au-Kenya-au-Pakistan-aux-Philippines-et-en-Zambie Voir aussi Financial Times, « Zambia’s president vows not to favour Chinese creditors in restructuring », 31 janvier 2022

[3Milan Rivié, « 6 mois après les annonces officielles d’annulation de la dette des pays du Sud : Où en est-on ? », 17 septembre 2020. Disponible à : https://cadtm.org/6-mois-apres-les-annonces-officielles-d-annulation-de-la-dette-des-pays-du-Sud

[4CADTM International, « Le CADTM condamne les mesures du G20 sur la dette », 16 octobre 2020. Disponible à : https://www.cadtm.org/Le-CADTM-condamne-les-mesures-du-G20-sur-la-dette

[6Rapport du FMI n°21/267 sur le Tchad, disponible sur le site du FMI, consulté le 3 février 2022.

[7Milan Rivié, « Flux financiers illicites : Afrique première créancière au monde », CADTM, publié le 15 octobre 2020, http://cadtm.org/Flux-financiers-illicites-Afrique-premiere-creanciere-au-monde.

[8Les réserves de change sont des avoirs en devises étrangères et en or détenues par une banque centrale. Elles prennent aussi la forme de bons et obligations du Trésor d’États étrangers, en particulier les bons du Trésor des États-Unis.

Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2020, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.

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