Fernando Lugo et les enjeux paraguayens

23 mai 2008 par Cécile Lamarque


Ancien évêque d’une des provinces les plus pauvres du pays, San Pedro, et inconnu sur la scène politique paraguayenne il y a encore deux ans, Fernando Lugo, élu président le 20 avril dernier [1] , prendra ses fonctions à la tête du Paraguay le 15 août prochain. Pour les travailleurs pauvres et les paysans, Lugo représente l’espoir de surmonter l’extrême pauvreté provoquée par la politique du parti Colorado, basée sur le clientélisme, la corruption et l’exploitation, et qui a bradé de façon honteuse la souveraineté du pays.

Impliqué dans le mouvement opposé à Nicanor Duarte Frutos qui cherchait à obtenir en mars 2006 un deuxième mandat par une modification de la Constitution [2], Lugo troque sa soutane pour le costume politique en décembre 2006, poussé par une pétition de cent mille signatures lui demandant de s’engager en politique. Pendant 14 mois, Lugo sillonne le pays pour recueillir les doléances de la population, dans sa ñemongeta guasu (grand dialogue avec le peuple, en guarani).
Lugo, qui n’appartenait alors à aucun parti politique, a réussi à réunir autour de sa candidature un large spectre de partis et de mouvements sociaux, regroupé au sein de l’Alliance patriotique pour le changement (APC), une coalition de l’opposition qui va du Parti libéral radical Authentique (PLRA) à des groupes de gauche plus radicaux [3].
Surnommé « l’évêque des pauvres », il bénéficie d’un soutien fort, notamment parmi les populations rurales et les quartiers populaires des villes. Certains secteurs sociaux et politiques paraguayens critiquent cependant Lugo pour n’avoir pas une position idéologique claire, pendant que d’autres, sans douter de sa bonne foi, y voient un personnage modéré dont les tentatives de réformes seront minées par le Parti libéral qui participe au pouvoir et par le Parti Colorado qui est dans l’opposition [4].
Si Fernando Lugo ne s’est pas posé en candidat de la « révolution », son ascension à la tête du Paraguay n’en reste pas moins « révolutionnaire » au vu de l’histoire politique du pays : elle met fin à l’hégémonie du Parti Colorado qui a gouverné le pays sans interruption pendant 61 ans, dont 35 ans de dictature sous le général Alfredo Stroessner, de 1954 à 1989.
« Nous avons terminé une étape et commençons aujourd’hui l’autre : celle de l’engagement à transformer le Paraguay [5] », s’est félicité Lugo à l’annonce des résultats électoraux. Mais l’étape à venir ne sera pas la plus aisée !
Le Paraguay est un petit pays (il compte 6 millions d’habitants, auxquels s’ajoutent près de 3 millions d’exilés économiques), appauvri par la politique du Parti Colorado (plus de 50% de la population vit sous le seuil de pauvreté, 35% dans la misère absolue). Les finances de l’Etat sont écrasées sous le poids d’une dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
en grande partie illégitime et odieuse [6] . Le pays pèse peu au sein du Mercosur Mercosur Le Mercosur est une zone régionale de coopération économique du Cône Sud (marché du Cône Sud) qui rassemble le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay, en plus de deux pays associés, le Chili et la Bolivie.  [7] mais il constitue néanmoins un enjeu stratégique.

Le Paraguay, soumis aux appétits des impérialismes

La Triple frontière, une zone où confluent les limites du Brésil, du Paraguay et de l’Argentine, est une région caractérisée par une grande biodiversité. Le Paraguay repose sur la réserve hydroélectrique la plus importante du Cône Sud et abrite le système aquifère guarani, une des réserves d’eau douce parmi les plus importantes de la planète.
Ses richesses naturelles font du Paraguay un point stratégique de la géographie latino-américaine. Cela attise de nombreux appétits, notamment du côté des Etats-Unis, du Brésil et de l’Argentine.
Les États-Unis ont longtemps cherché à installer une base militaire au Paraguay. Washington a fait pression sur le gouvernement paraguayen pour qu’il accepte sa présence militaire dans le pays sous le prétexte de la lutte contre le trafic de drogue et le terrorisme.
De leur côté, les deux géants latino-américains, le Brésil et l’Argentine, y perpétuent des relations de pouvoir profondément injustes depuis la Guerre de Triple Alliance [8], notamment à travers leur implantation massive au Paraguay à des fins agricoles, et à travers les traités bilatéraux concernant l’exploitation des barrages hydroélectriques Itaipu et Yacyreta. Les entrepreneurs brésiliens ont conquis les terres paraguayennes pour y implanter de grandes exploitations basées sur l’agriculture intensive dans un premier temps, et dernièrement le soja transgénique [9] , avec la bénédiction des grands propriétaires terriens nationaux et des gouvernements successifs, provoquant des désastres économiques, sociaux et environnementaux.

Dans un tel contexte, même s’il comporte de nombreuses faiblesses [10], entre autre celle de ne pas remettre radicalement en cause les intérêts des groupes de pouvoir, le programme affiché par Lugo durant la campagne est un programme réformiste qui s’articule autour de défis et d’enjeux importants, tant sur le plan du développement national qu’en terme d’intégration et de changement des rapports de force régionaux.

Les grands axes du programme de l’APC

Les grands thèmes : une « révolution agraire intégrale » ; la lutte contre la corruption, l’impunité et la réforme de l’Etat pour tenter d’y déloger une bureaucratie oligarchique et mafieuse vieille de plus de 60 ans ; une « planification à long terme du développement national », un « programme de réactivation économique étroitement lié à l’équité sociale » ; la reconquête de la souveraineté, dont la souveraineté énergétique par la révision des traités de Yacyreta et Itaipu ; une intégration régionale solidaire, notamment en essayant de surmonter la relation asymétrique du Paraguay avec les autres membres du Mercosur, entre autres sujets.
Un tel programme n’est pas du goût du Parti Colorado et de la grande bourgeoisie à laquelle appartiennent les grands propriétaires terriens. Ils risquent de tout faire pour empêcher Lugo de mener des réformes, tout comme les capitalistes brésiliens et argentins, qui pourraient voir eux aussi leurs privilèges remis en cause, et le gouvernement états-unien qui n’a plus un allié docile à la tête du pays.
Les conséquences géopolitiques de ce changement, si Lugo maintient le « cap » de sa campagne électorale, peuvent être considérables.

Souveraineté territoriale et réforme agraire intégrale

La « réforme agraire intégrale » proposée par l’APC est une tâche prioritaire pour mettre fin à la scandaleuse concentration des terres. Lugo, dans une interview, annonçait que « la réforme agraire intégrale doit partir d’un cadastre national des propriétés, qui pour l’heure n’existe pas. La propriété des terres est si inégale aujourd’hui au Paraguay que 80% des terres sont entre les mains de 2% de la population. Ensuite, il faudra former des équipes interdisciplinaires et de représentations diverses impliquées dans cette problématique : les sans-terre, les grands propriétaires terriens et l’Etat devront discuter ensemble d’une réforme agraire intégrale [11] ».
La discussion risque d’être compliquée face aux latifundistes tout-puissants, nationaux et étrangers qui feront sans doute tout leur possible pour la bloquer. Cette réforme agraire qui se veut « intégrale », consiste à redistribuer les terres et à placer les paysans et les indigènes au coeur d’un nouveau modèle de production agricole.

Souveraineté énergétique : Réviser les traités d’Itaipu et de Yacyreta ...

Un des grands thèmes de campagne de Lugo et de sa coalition est la récupération de la souveraineté hydroélectrique, qui passe par une profonde renégociation des contrats de Itaipu et Yacyreta, signés par la dictature paraguayenne de Stroessner en 1973 avec le Brésil (de la dictature de Garrastazú Medici) et avec l’Argentine de Perón, pour le plus grand profit de ces deux pays.
Le traité d’Itaipu établit notamment que l’énergie produite sera partagée pour moitié entre les deux pays, chacun ayant le droit d’acquérir l’énergie qui ne sera pas utilisée par le partenaire pour sa propre consommation interne. D’après ce traité, le Paraguay, qui consomme environ 5% de l’énergie produite à Itaipu, se trouve d’emblée lésé ; il est contraint de vendre l’excédent de près de 95% au Brésil, au prix de revient, ou presque. Les conditions fixées par le traité sont profondément inéquitables, voire tout à fait illégales : les prix fixés par le Traité d’Itaipu se situent bien en dessous des prix du marché, les règles de commercialisation sont léonines, les taux d’intérêts relatifs à l’amortissement de l’investissement sont usuriers et creusent la dette extérieure. L’accord d’exploitation de l’énergie de Yacyreta avec l’Argentine comporte des clauses quasi similaires, tout aussi préjudiciables aux intérêts du Paraguay et à la souveraineté sur ses ressources naturelles.
Le Paraguay reçoit 300 millions de dollars par an de l’exploitation d’Itaipu, alors que Ricardo Canese, ingénieur spécialiste en énergie, estime que des 53 000 gigawatts que le Paraguay vend au Brésil, il devrait retirer pas moins de 4 milliards de dollars selon les prix du marché [12].
Lugo réclame un traitement juste de la part de ses voisins : instaurer des prix équitables, réduire les taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5millions de dollars, donc en tout 15millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
usuriers ; définir de nouvelles règles de collaboration bilatérale, plus justes et souveraines ; disposer librement de l’excédent ; éliminer les dettes illégitimes issues de ces traités.
Le gouvernement brésilien a fait savoir qu’il était disposé à discuter avec le nouveau président élu le prix de l’énergie de Itaipu mais qu’il excluait toute révision du traité binational [13] avant l’échéance du contrat, soit en 2023. Pour l’heure, la position argentine ne semble guère plus conciliante que son homologue brésilien.

Le recours en justice

Lugo maintient une posture ferme sur ce thème et n’exclut pas de porter l’affaire devant des tribunaux internationaux : « Si les conditions ne sont pas revues, nous tenterons d’épuiser toutes les voies légales juridiquement acceptables entre les pays signataires de ces accords, et si nous n’obtenons rien, nous recourrons à d’autres instances judiciaires au niveau international [14] ».
« La communauté internationale est là pour ça. Que la communauté internationale se rende compte - les médias sont là pour ça, non ? - de ce qu’ont fait et font le Brésil et l’Argentine à l’égard du Paraguay. Nous n’avons jamais recouru à aucune instance internationale, et nous devons le faire la tête haute. Récupérer la dignité, c’est aussi récupérer la souveraineté. La dignité en tant que nation. Tous vont savoir que le Brésil commet une fois une de plus une injustice vis-à-vis du Paraguay et cela au niveau international [15] . »

Pour le Paraguay, les ressources qu’il est légitimement en droit d’obtenir de la révision des accords avec le Brésil et l’Argentine constituent un levier économique puissant afin de garantir une politique de développement et d’investissement dans des programmes sociaux qui permettent de surmonter l’extrême misère du pays. Espérons que le Paraguay ne pliera pas face à ces voisins.

... pour financer le développement

Fernando Lugo prévoit de destiner les ressources issues de la vente de l’énergie au prix du marché et celles obtenues de la renégociation des contrats bilatéraux au programme de développement social et de relance de l’activité économique.
Le Programme de gouvernement de l’Alliance, exposé durant la campagne électorale, prévoit notamment la création d’emploi pour 100 000 familles sans emploi ; des retraites pour 200 000 personnes âgées ; la construction de 40 000 maisons par an et la création de 50 000 nouveaux postes de travail par an ; la construction de routes et d’infrastructures publiques ; l’embauche de 30 000 professeurs pour améliorer l’éducation et construction de 20 000 nouvelles salles de classe par an ; l’appui à la recherche et à la culture, des investissements dans la santé et la gratuité des soins ; le tarif social de l’eau pour 800 000 familles, celui de l’électricité pour 400 000 familles et la gratuité de ce service pour 400 000 autres ; le financement de la réforme agraire, etc.

Pour un audit de la dette paraguayenne !

Pour mettre en place cet ambitieux programme de justice sociale - sur base des chiffres fournis par Emir Sader [16], il faudra mobiliser 1 700 millions de dollars sur une année -, le gouvernement devra augmenter les recettes de l’Etat. Si cela passe évidemment par la lutte contre la corruption et les pratiques mafieuses présentes à tous les niveaux de l’appareil d’Etat et de la société, et par la reconquête de la souveraineté énergétique, il faudra être vigilant concernant la politique d’endettement et la relation avec les institutions financières, notamment FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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et Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
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Sous la présidence du Nicanor Duarte et des ministres des Finances Dionisio Borda et Cesar Barreto, le Parti Colorado, acquis à l’idéologie néolibérale, a tenté d’appliquer avec encore plus de force les recettes du « Consensus de Washington », évidemment contraire aux intérêts des plus démunis [17].
En matière d’endettement, au delà de la renégociation des dettes illégitimes d’Itaipu et de Yacyreta, Fernando Lugo devrait entreprendre un audit de la dette, qui pourrait comprendre toute la période de gestion du Parti Colorado (1954-2007), et qui permettrait de répudier les dettes odieuses et illégitimes [18]. Du fait de la longue période de dictature et de la corruption institutionnalisée, les résultats seraient sans aucun doute surprenants et donneraient un bon bol d’air frais aux finances publiques ! Le cas « Gramont » [19] n’est sans doute pas un cas isolé !

Les possibilités de changement ne se feront pas non plus sans compter sur la solidarité et l’appui de certains gouvernements de la région.

Et si Lugo changeait les rapports de force régionaux ?

La formation d’un gouvernement de « centre-gauche » au Paraguay va permettre le renforcement de l’orientation intégrationniste latino-américaine, relativement indépendante de l’influence de Washington. Même s’il est vrai que l’exécutif Colorado de Nicanor Duarte a pris part au processus d’intégration progressiste en cours sur le continent (Banque du Sud, etc.), avec l’arrivée de Lugo, on peut présumer que la présence paraguayenne sera plus ferme et solide.
L’appui et le rapprochement avec les pays qui luttent aussi pour la reconquête de leur souveraineté (notamment la Bolivie, l’Equateur, le Venezuela) seront décisifs pour faire face au Brésil et à l’Argentine. Le Brésil, qui, selon son ministre Ceslo Amorim, « ne veut pas être vu comme un pays impérialiste [20], devra sans doute revoir sa copie. A l’égard du Paraguay, d’autres pays et d’une Banque du Sud qu’il veut façonner à l’image des institutions de Bretton Woods.
Les rapports de force régionaux s’en trouveraient modifiés.

Tout dépend du peuple paraguayen

Du fait du panorama politique qui se présente, il est difficile de dire si Fernando Lugo pourra mettre en place les mesures dont les Paraguayens ont si cruellement besoin. Quelle sera sa marge de manœuvre une fois à la tête du pays ? Saura-t-il conjuguer les intérêts très divers et les contradictions profondes des forces en présence, de la droite conservatrice à la gauche ?
Et surtout, par-delà les rapports de force immédiats au sein du gouvernement, saura-t-il répondre aux attentes des plus exploités qui l’ont porté à la présidence ?
En tout cas, face aux intérêts de classe opposés, le développement et la tendance du nouveau gouvernement dépendront dans une grande mesure des mouvements populaires et paysans, de leur vigilance, de leur capacité de proposition, de luttes et de mobilisation.
Et Lugo de conclure : « Est-il possible de modifier le système économique, conformément au socialisme du XXI siècle ? Le conflit entre ceux qui accumulent des richesses et ceux qui n’ont rien ne sera pas résolu avec les téléconférences organisées par les voleurs globalisés. Seule l’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
résolue du peuple permettra d’aboutir à une solution.
 [21] ». Voilà qui promet des perspectives intéressantes pour les mois à venir.



Notes

[1Il a réuni 40,82% de votes contre 30.72% pour la candidate Blanca Oviedo du Parti Colorado, et 21,98% pour l’ex général Lino Oviedo. Au Paraguay, l’élection présidentielle se joue à la majorité simple lors d’un tour unique.

[2Les présidents sont éligibles pour un seul mandat.

[3L’APC regroupe 10 partis et une vingtaine de mouvements, dont le Partido liberal radical authentique, Democracia Cristiana, Encuentro Nacional, País Solidario, Partido para el Movimiento al Socialismo (P-MAS), movimiento Tekojojá. Bloque Social y Popular, Movimiento Resistencia Ciudadana Nacional, Movimiento Fuerza Republicana.

[4Parmi les 45 sénateurs et 80 députés, le parti Colorado obtient 15 sénateurs et 30 députés ; le PLRD, 14 sénateurs, 29 députés ; le parti UNACE, de l’ex général Oviedo, 9 sénateurs et 15 députés ; Patria Querida, dont le leader est Pedro Fadul, obtient 4 sénateurs et 4 députés ; le mouvement Tekojojà, dont Lugo est apparemment le plus proche, obtient 1 sénateur, 1 député, de même que le Partido Democràtico Progresista. Le parti Popular Socialista, 1 sénateur, et le Partido Movimiento al Socialismo (P-MAS) ne sera pas représenté.

[6D’après la Banque Centrale du Paraguay, la dette publique externe s’élevait, au 1er mars 2007, à 2.186,8 millions de dollars. Ce chiffre sous-estime très fortement l’endettement réel du pays. Le discours du gouvernement antérieur ressemble clairement a de la propagande sur le thème « tout va bien dans le meilleur des mondes ». C’est ainsi que le 6 avril 2008, lors de l’Assemblée annuelle de la Banque interaméricaine de développement (BID), le ministre des Finances, César Barreto, se félicitait de la bonne santé économique du Paraguay. Selon lui, la dette externe aurait fortement baissé passant de 44% du PIB en 2002 à 18% en 2007 (http://www.ultimahora.com/notas/106596-Paraguay-est%C3%A1-blindado-frente-a-crisis-financiera-internacional-). Or, ces chiffres sont totalement erronés puisqu’ils ne comptabilisent pas la dette du Paraguay contractée à travers les entreprises binationales Itaipu et Yacyreta qui s’élèverait au moins à 14 milliards de dollars.

[7Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay, ainsi que les pays associés, Chili, Bolivie et Venezuela.

[8Dès la fin de la colonisation espagnole en 1811, l’Etat paraguayen a pratiqué le protectionnisme pour défendre son industrie nationale et son marché intérieur. Il était alors l’Etat le plus progressiste de la région. De ce fait, il a été attaqué en 1865 par une coalition de ses trois voisins, le Brésil, l’Argentine et l’Uruguay, soutenus et stimulés par la Grande-Bretagne, la puissance capitaliste dominante de l’époque, qui craignait la diffusion de l’exemple paraguayen. La guerre meurtrière qui a duré cinq ans n’a laissé en vie qu’un sixième de la population. En outre, le Paraguay s’est vu imposer des sanctions économiques : il a dû remettre des terres aux autres pays et payer des dettes de guerre. Il se retrouva endetté pour la première fois de son histoire, ayant connu de 1811 à 1870 un développement sans recourir à l’endettement extérieur.

[9Entre 1995 et 2006, la superficie de la culture de soja a plus que triplé, passant de 735 000 à 2 400 000 hectares. Cela représente presque 25 % de la superficie cultivable.

[10Lugo, qui a fait le choix d’une alliance politique large afin d’accéder à la présidence, doit composer avec des intérêts très divers. Le programme de l’APC est donc à l’image de la large gamme de groupes qui le compose : il a fallu faire des compromis et trouver un consensus pour satisfaire les revendications de tous.

[12Raul Zibechi, Paraguay : el fin de la dictadura colorada, http://www.rebelion.org/noticia.php?id=66555

[16Emir Sader, El nuevo Paraguay, http://www.rebelion.org/noticia.php?id=66086

[17Le paquet de mesures proposé par le FMI prévoyait l’augmentation de la TVA de 10 à 13%, combiné à l’augmentation de la base des contribuables, congeler les salaires de la fonction publique et le salaire minimum pour une période d’au moins 2 ans ; augmenter l’apport des retraités à la caisse publique et réduire les versements à ces mêmes retraités de 6% ; réduire la dette publique en utilisant les ressources provenant de la vente des entreprises publiques, entre autres mesures.

[18Malheureusement, il semble avoir pris comme futur ministre Borda, ancien ministre des finances de Nicanor Duarte de 2003 à 2005 et Federico Franco du PLRA sera son vice-président.

[19Par le décret 6295, adopté le 26 août 2005, l’Etat paraguayen a considéré que la dette contractée de manière frauduleuse par le Consul Gustavo Gramont auprès de banques privées sous la dictature de Alfredo Stroessner était illicite et que l’Etat n’avait aucune obligation de la rembourser.

[21Discours prononcé durant le Séminaire sur le Socialisme du XXI siècle, 25 août 2007, Équateur, http://www.noticiasdelsur.com/nota.php?nota=2503

Traduction(s)