Fonds souverains : quelles alternatives à la domination du Nord ?

17 septembre 2008 par Eric Toussaint , Damien Millet


Sur la scène internationale, de nouveaux acteurs ont fait leur apparition en tant que pourvoyeurs de capitaux : la Chine, des fonds souverains et la Banque du Sud. Ces nouveaux venus sont perçus par les créanciers traditionnels comme des trouble-fête, mais constituent-ils réellement une alternative ?

Depuis 2004, l’augmentation importante du prix des produits de base a triplé les réserves de change des pays en développement, qui dépassaient 3 500 milliards de dollars en juin 2008 (dont 1 700 milliards pour la Chine), soit le triple de celles du Japon, de l’Europe occidentale et de l’Amérique du Nord réunis. C’est sans précédent historique. Certains d’entre eux les ont utilisées pour rembourser de manière anticipée une partie de leur dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
et réduire leur dépendance envers le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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, la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
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et les grandes puissances.

Dans ce cadre, les prêts accordés par la Chine sont très prisés par les gouvernements du Sud car elle n’est pas regardante sur la captation des richesses financières par le clan au pouvoir ou sur des violations des droits de l’homme, comme au Gabon ou au Soudan.

Pour autant, ce n’est en rien une alternative : la Chine investit massivement dans les pays disposant de richesses naturelles, mais les populations ne sont pas davantage associées aux bénéfices de ces exportations.

La Chine envoie dans ces pays de nombreux travailleurs qui prennent en charge les travaux d’infrastructures sans y associer les ouvriers locaux et elle exige le remboursement des sommes prêtées jusqu’au dernier centime.

Le cas de la République démocratique du Congo (RDC) est éclairant. En septembre 2007, le gouvernement a signé un contrat d’exploitation minière avec un groupement d’entreprises chinoises pour trente ans. Alors que les financements en provenance de Chine ne seront débloqués qu’après les études de faisabilité, le gouvernement congolais a déjà mis à disposition d’importants gisements de cuivre et de cobalt. Au départ, les bénéfices réalisés seront affectés au remboursement des investissements miniers, y compris leurs intérêts, et la RDC accordera « l’exonération totale de tous les impôts, droits, taxes, douanes, redevances directs et indirects, à l’intérieur ou à l’import et l’export, payables en RDC et ceux liés aux activités minières et au développement d’infrastructures ». En bout de course, c’est la continuation de la même politique néfaste.

Pour placer une partie de leurs réserves de change, certains gouvernements du Sud ont lancé des « fonds souverains ». Le volume du plus important d’entre eux, Abu Dhabi Investment Agency (ADIA), est estimé à 875 milliards de dollars. Au total, ces fonds souverains disposent de 3 000 milliards de dollars et ils s’en sont servi récemment pour entrer dans le capital d’entreprises des pays industrialisés. En novembre 2007, ADIA a investi 7,6 milliards de dollars dans Citigroup, la première banque mondiale.

Entre août 2007 et juillet 2008, les fonds souverains ont apporté plus de 90 milliards de dollars au capital de grands organismes financiers privés, très affaiblis par la crise des subprimes Subprimes Crédits hypothécaires spéciaux développés à partir du milieu des années 2000, principalement aux États-Unis. Spéciaux car, à l’inverse des crédits « primes », ils sont destinés à des ménages à faibles revenus déjà fortement endettés et étaient donc plus risqués ; ils étaient ainsi également potentiellement plus (« sub ») rentables, avec des taux d’intérêts variables augmentant avec le temps ; la seule garantie reposant généralement sur l’hypothèque, le prêteur se remboursant alors par la vente de la maison en cas de non-remboursement. Ces crédits ont été titrisés - leurs risques ont été « dispersés » dans des produits financiers - et achetés en masse par les grandes banques, qui se sont retrouvées avec une quantité énorme de titres qui ne valaient plus rien lorsque la bulle spéculative immobilière a éclaté fin 2007.
Voir l’outil pédagogique « Le puzzle des subprimes »
. Cette politique est plus solide que celle suivie après le boom pétrolier de 1973, mais ne rompt en rien avec la logique capitaliste dominante.

Dans le même temps, en Amérique latine, plusieurs initiatives régionales gênent les pays les plus industrialisés, mais le contexte est tout autre. Grâce à la création de Petrocaribe, le Venezuela vend son pétrole à un prix réduit et finance des projets destinés à améliorer les capacités de raffinage des pays qui en ont le plus besoin. L’Alba fonctionne en partie sous forme de troc : plus de 20 000 médecins cubains fournissent des services de santé gratuits à la population vénézuélienne en échange du pétrole. Enfin, en 2007, sept pays d’Amérique latine (Argentine, Bolivie, Brésil, Équateur, Paraguay, Uruguay et Venezuela) ont créé ensemble la Banque du Sud. Des divergences entre gouvernements des pays membres ont ralenti son entrée en activité. Le Brésil et l’Argentine défendent les intérêts de leurs grandes entreprises, mais tout n’est pas encore tranché. Au lieu de prendre pour modèle l’Union européenne où dominent les intérêts du grand capital, il est essentiel que ces pays se dotent d’un instrument de financement de politiques économiques, sociales et culturelles qui rompent avec la logique de la recherche du profit.

La Banque du Sud suscite beaucoup d’espoir. Les mouvements sociaux doivent mettre sous pression leurs gouvernements afin qu’ils se hissent à la hauteur des possibilités historiques.

Pour l’instant, les règles du jeu ne sont pas fondamentalement changées. Les accords signés par la Chine font la part belle aux intérêts de Pékin. Les banques centrales des pays ayant accumulé d’importantes réserves de change en prêtent une grande part au gouvernement des États-Unis via l’achat de bons du Trésor Bons du Trésor Titres d’emprunts émis par le Trésor public pour se financer. Leur durée
peut aller de quelques mois à trente ans.
.

Bien que certains pays du Sud aient réduit leur dette extérieure, ils ont très fortement augmenté la dette intérieure publique. Si une nouvelle architecture internationale n’est pas mise en place, la Banque mondiale et le FMI seront en mesure de surmonter leur grave crise de légitimité actuelle en mettant à profit de futurs chocs extérieurs entraînés par une chute possible des prix des produits de base combinée à une augmentation des taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5millions de dollars, donc en tout 15millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
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Par Damien Millet, porte-parole du CADTM France, auteur de l’Afrique sans dette, Éditions CADTM et Syllepse, 2005,
et Éric Toussaint, président du CADTM Belgique, auteur de Banque du Sud et nouvelle crise internationale, Éditions CADTM et Syllepse, 2008.



Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2000, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.

Damien Millet

professeur de mathématiques en classes préparatoires scientifiques à Orléans, porte-parole du CADTM France (Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde), auteur de L’Afrique sans dette (CADTM-Syllepse, 2005), co-auteur avec Frédéric Chauvreau des bandes dessinées Dette odieuse (CADTM-Syllepse, 2006) et Le système Dette (CADTM-Syllepse, 2009), co-auteur avec Eric Toussaint du livre Les tsunamis de la dette (CADTM-Syllepse, 2005), co-auteur avec François Mauger de La Jamaïque dans l’étau du FMI (L’esprit frappeur, 2004).

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