Fonds vautours : l’Afrique riposte ?

10 août 2009 par Renaud Vivien , Gaspard Denis


L’Afrique est depuis quelques années la proie préférée des fonds vautours Fonds vautour
Fonds vautours
Fonds d’investissement qui achètent sur le marché secondaire (la brocante de la dette) des titres de dette de pays qui connaissent des difficultés financières. Ils les obtiennent à un montant très inférieur à leur valeur nominale, en les achetant à d’autres investisseurs qui préfèrent s’en débarrasser à moindre coût, quitte à essuyer une perte, de peur que le pays en question se place en défaut de paiement. Les fonds vautours réclament ensuite le paiement intégral de la dette qu’ils viennent d’acquérir, allant jusqu’à attaquer le pays débiteur devant des tribunaux qui privilégient les intérêts des investisseurs, typiquement les tribunaux américains et britanniques.
 : ces fonds d’investissement Fonds d’investissement Les fonds d’investissement (private equity) ont pour objectif d’investir dans des sociétés qu’ils ont sélectionnées selon certains critères. Ils sont le plus souvent spécialisés suivant l’objectif de leur intervention : fonds de capital-risque, fonds de capital développement, fonds de LBO (voir infra) qui correspondent à des stades différents de maturité de l’entreprise. privés qui extorquent en toute légalité des ressources financières vitales pour le développement des pays du Sud. Leur méthode : racheter à très bas prix, sur le marché secondaire de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
, des dettes de pays en développement à leur insu pour ensuite les contraindre par voie judiciaire à les rembourser au prix fort, c’est à dire le montant initial des dettes, augmentées d’intérêts, de pénalités et de divers frais de justice. Ces prédateurs de la finance, basés majoritairement dans les paradis fiscaux Paradis fiscaux
Paradis fiscal
Territoire caractérisé par les cinq critères (non cumulatifs) suivants :
(a) l’opacité (via le secret bancaire ou un autre mécanisme comme les trusts) ;
(b) une fiscalité très basse, voire une imposition nulle pour les non-résidents ;
(c) des facilités législatives permettant de créer des sociétés écrans, sans aucune obligation pour les non-résidents d’avoir une activité réelle sur le territoire ;
(d) l’absence de coopération avec les administrations fiscales, douanières et/ou judiciaires des autres pays ;
(e) la faiblesse ou l’absence de régulation financière.

La Suisse, la City de Londres et le Luxembourg accueillent la majorité des capitaux placés dans les paradis fiscaux. Il y a bien sûr également les Iles Caïmans, les Iles anglo-normandes, Hong-Kong, et d’autres lieux exotiques. Les détenteurs de fortunes qui veulent échapper au fisc ou ceux qui veulent blanchir des capitaux qui proviennent d’activités criminelles sont directement aidés par les banques qui font « passer » les capitaux par une succession de paradis fiscaux. Les capitaux généralement sont d’abord placés en Suisse, à la City de Londres ou au Luxembourg, transitent ensuite par d’autres paradis fiscaux encore plus opaques afin de compliquer la tâche des autorités qui voudraient suivre leurs traces et finissent par réapparaître la plupart du temps à Genève, Zurich, Berne, Londres ou Luxembourg, d’où ils peuvent se rendre si nécessaires vers d’autres destinations.
, auraient déjà engrangé au minimum 2 milliards de dollars [1] et comptent bien poursuivre leur funeste entreprise, puisqu’ils traînent actuellement en justice une dizaine de pays africains dans une cinquantaine de procès [2]. Mais la Banque africaine de développement (BAD) a décidé de leur compliquer la tâche en enrayant leur stratégie judiciaire jusqu’ici imparable
.

La Facilité africaine de soutien juridique : nouvel outil à la disposition des Etats « en danger »

La « Facilité africaine de soutien juridique » (en anglais ALSF : African Legal Support Facility ) désigne le Fonds international qui fournit l’assistance juridique aux Etats attaqués par les fonds vautours. Elle a été constituée le 29 juin 2009 à Tunis après deux ans de consultations et de négociations entre les États membres de la BAD et les grands cabinets d’avocats de Londres, Paris et New York. Son budget de départ est de 20 millions de dollars mais il pourrait rapidement monter à 30 millions de dollars [3].

Ce Fonds interviendra essentiellement à deux niveaux contre les fonds vautours. En amont, il financera la mise à disposition de services juridiques à travers des cabinets d’avocats pour négocier une réduction du montant de la créance réclamée par les fonds vautours. En cas d’échec des négociations, il financera, en aval, l’aide juridique au cours des procès intentés devant les tribunaux et les organes d’arbitrage. Ce financement prendra la forme de dons avec un plafond quant au montant maximum à allouer à chaque pays.

Ce nouveau dispositif est destiné aux 53 pays africains membres de la BAD qui en feraient la demande. Rappelons que la BAD regroupe au total 77 Etats dont des pays d’Amérique latine, victimes également des fonds vautours. Le continent sud-américain fut, en effet, le premier terrain de chasse de ces « fonds-charognards ». En 1999, le Pérou a été contraint par la Cour d’appel de New York à payer 58 millions de dollars au fonds vautour Elliott Associates pour une dette rachetée seulement à 11 millions de dollars. La même année, une juridiction étasunienne a condamné le Nicaragua à payer 87 millions de dollars pour une dette rachetée par le fonds Leucadia à 1,14 million de dollars, soit une plus-value Plus-value La plus-value est la différence entre la valeur nouvellement produite par la force de travail et la valeur propre de cette force de travail, c’est-à-dire la différence entre la valeur nouvellement produite par le travailleur ou la travailleuse et les coûts de reproduction de la force de travail.
La plus-value, c’est-à-dire la somme totale des revenus de la classe possédante (profits + intérêts + rente foncière) est donc une déduction (un résidu) du produit social, une fois assurée la reproduction de la force de travail, une fois couverts ses frais d’entretien. Elle n’est donc rien d’autre que la forme monétaire du surproduit social, qui constitue la part des classes possédantes dans la répartition du produit social de toute société de classe : les revenus des maîtres d’esclaves dans une société esclavagiste ; la rente foncière féodale dans une société féodale ; le tribut dans le mode de production tributaire, etc.

Le salarié et la salariée, le prolétaire et la prolétaire, ne vendent pas « du travail », mais leur force de travail, leur capacité de production. C’est cette force de travail que la société bourgeoise transforme en marchandise. Elle a donc sa valeur propre, donnée objective comme la valeur de toute autre marchandise : ses propres coûts de production, ses propres frais de reproduction. Comme toute marchandise, elle a une utilité (valeur d’usage) pour son acheteur, utilité qui est la pré-condition de sa vente, mais qui ne détermine point le prix (la valeur) de la marchandise vendue.

Or l’utilité, la valeur d’usage, de la force de travail pour son acheteur, le capitaliste, c’est justement celle de produire de la valeur, puisque, par définition, tout travail en société marchande ajoute de la valeur à la valeur des machines et des matières premières auxquelles il s’applique. Tout salarié produit donc de la « valeur ajoutée ». Mais comme le capitaliste paye un salaire à l’ouvrier et à l’ouvrière - le salaire qui représente le coût de reproduction de la force de travail -, il n’achètera cette force de travail que si « la valeur ajoutée » par l’ouvrier ou l’ouvrière dépasse la valeur de la force de travail elle-même. Cette fraction de la valeur nouvellement produite par le salarié, Marx l’appelle plus-value.

La découverte de la plus-value comme catégorie fondamentale de la société bourgeoise et de son mode de production, ainsi que l’explication de sa nature (résultat du surtravail, du travail non compensé, non rémunéré, fourni par le salarié) et de ses origines (obligation économique pour le ou la prolétaire de vendre sa force de travail comme marchandise au capitaliste) représente l’apport principal de Marx à la science économique et aux sciences sociales en général. Mais elle constitue elle-même l’application de la théorie perfectionnée de la valeur-travail d’Adam Smith et de David Ricardo au cas spécifique d’une marchandise particulière, la force de travail (Mandel, 1986, p. 14).
de 7500% [4] !

L’Afrique s’organise face aux fonds vautours : une nécessité dans un contexte de crise globale et de future crise de la dette

Dans le contexte actuel de crise systémique mondiale qui touchera le continent africain encore plus violemment que les autres [5], l’initiative de la BAD qui, rappelons le, est une banque régionale de développement appliquant à l’échelle du continent les même politiques que la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
, devrait seulement permettre de soulager un peu les pays pris dans les griffes des fonds vautours en réduisant les montants escomptés par ces derniers. Dans le meilleur des cas, elle pourrait même aboutir à quelques décisions de justice leur refusant le titre de créanciers (si les juges décident de sanctionner des manœuvres de corruption prouvées, par exemple) et ainsi stopper une longue série de victoires judiciaires remportées par les fonds vautours.

Le dernier exemple en date opposait la RD Congo à FG Hemisphere, dont le siège se trouve dans l’Etat américain du Delaware. L’affaire remonte à septembre 2004, date du rachat par ce fonds vautour d’une créance de 18 millions de dollars envers la SNEL (l’entreprise publique d’électricité de RD Congo). La dette de la SNEL datait des années 1980 à l’époque de la dictature de Mobutu. En 2007, la justice étasunienne oblige la RD Congo à payer 104 millions de dollars. Fort de cette décision de justice, FG Hémisphère cherche à obtenir la saisie de biens appartenant à l’Etat congolais pour se faire rembourser les 104 millions de dollars. En janvier 2009, le tribunal sud-africain l’a finalement autorisé à saisir pendant les 15 prochaines années les recettes escomptées par la SNEL sur le courant vendu à l’Afrique du Sud, estimées à 105 millions de dollars [6].

La Facilité africaine de soutien juridique intervient au moment où une nouvelle crise de la dette publique du Sud est sur le point d’exploser, comme conséquence de la crise internationale initiée dans les pays du Nord en 2007 [7]. Dans les mois et les années qui viennent, de nombreux pays vont, en effet, rencontrer de graves problèmes de remboursement et risquent d’aggraver leur dépendance à l’égard du FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

Cliquez pour plus.
et de la Banque mondiale. En juillet 2009, les pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine se sont d’ailleurs endettés à hauteur de 900 milliards de Francs CFA (soit 1,3 milliard d’euros) auprès d’institutions multilatérales dont le FMI rien que pour rembourser les arriérés sur leurs dettes internes… La domination des IFI, renforcée depuis la première crise de la dette de 1982 à travers les conditionnalités, risque donc de perdurer en Afrique et dans les autres pays en développement.

La nouvelle crise de la dette en gestation est très certainement une aubaine pour les fonds vautours, qui continueront à racheter pour une bouchée de pain des créances Créances Créances : Somme d’argent qu’une personne (le créancier) a le droit d’exiger d’une autre personne (le débiteur). impayées sur les pays en développement et accroître leurs gains en les attaquant en justice, une fois que ces pays auront retrouvé un peu d’oxygène financier. En effet, il y a fort à parier que de nouveaux fonds vautours vont faire surface, tant ce business de la dette est fructueux. Dans ces conditions, la Facilité africaine de soutien juridique ne sera certainement pas en mesure de secourir tous les pays tombés dans l’escarcelle des fonds vautours. Par conséquent, d’autres mesures doivent être prises pour stopper l’hémorragie et enfin éradiquer ces prédateurs.

Agir collectivement contre les fonds vautours en adoptant des lois fermes

La lutte contre les fonds vautours doit se mener partout, au Sud comme au Nord. Pour être efficace, les Etats ont intérêt d’adopter immédiatement des lois visant à enrayer leur actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
mortifères. A cet égard, la Belgique, après avoir été elle-même victime d’un fonds vautours [8], a ouvert la voie en se dotant en janvier 2008 d’une loi avec pour article unique une disposition très forte pour lutter contre les fonds vautours : « Les sommes et les biens destinés à la coopération internationale belge ainsi que les sommes et les biens destinés à l’aide publique belge au développement – autres que ceux relevant de la coopération internationale belge – sont insaisissables et incessibles [9] ».

Bien évidemment, cette loi ne concerne que les fonds belges et ne bloque donc que très partiellement l’action des fonds vautours, qui n’ont qu’à se tourner vers les autres pays pour saisir d’autres biens au vol. Ce type de loi doit donc être généralisé à l’ensemble des pays pour être totalement efficace. En effet, les codes de bonne conduite prônés par les bailleurs de fonds internationaux ne peuvent pas régler la situation. Dès lors, il est de la responsabilité des législateurs d’adopter des lois qui luttent contre les pratiques des fonds vautours. Une autre piste intéressante se trouve en France où une proposition de loi, déposée en septembre 2007, vise à rejeter toute action judiciaire intentée par un fonds vautours devant les tribunaux français [10]. Malheureusement, cette proposition législative n’est toujours pas à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale.

Enfin, les Etats-Unis et le Royaume-Uni nous fournissent un dernier exemple d’initiative législative possible contre les fonds vautours, puisque deux propositions sont actuellement entre les mains du législateur, l’une aux Etats-Unis et l’autre au Royaume-uni [11]. Le fait que ces deux Etats prennent enfin des mesures est très important pour plusieurs raisons : les fonds vautours utilisent exclusivement le droit anglo-saxon pour fonder leurs réclamations, saisissent très majoritairement les organes judiciaires et arbitrales situés dans ces pays et nombre d’entre eux sont basés sur leurs territoires (Debt Advisory International, Elliott Associates L.P, FG Hemisphere, Kensington International [12]…). Toutefois, la portée de ces deux textes de loi est malheureusement très limitée, puisqu’ils se contentent de réduire le montant des réclamations et ne concernent qu’un nombre très limité de pays décidés par la Banque mondiale [13].

Par ailleurs, la soudaine empathie des Etats-Unis et du Royaume-Uni à l’égard des pays du Sud victimes de fonds vautours ne doit pas nous faire oublier qu’ils participent, d’une part, à la bonne marche des affaires de ces fonds d’investissement puisqu’ils leur offrent discrétion et avantages fiscaux à travers les paradis fiscaux qu’ils abritent. D’autre part, ces deux Etats exigent, aux côtés des autres riches créanciers, le remboursement annuel du service de la dette Service de la dette Somme des intérêts et de l’amortissement du capital emprunté. externe, obligeant ainsi les pays du Sud à sacrifier les budgets sociaux. A titre d’exemple, le Liban consacrait, en 2005, 52% de son budget au remboursement du service de la dette contre seulement 23,1% pour l’éducation et la santé ! Au sein des IFI, ils imposent également aux pays du Sud mais aussi d’Europe de l’est des conditionnalités qui violent les droits humains fondamentaux. Sous la pression du FMI, la Lettonie a imposé en janvier 2009 une baisse de 15% des revenus des fonctionnaires, la Hongrie leur a supprimé le 13e mois (après avoir réduit les retraites dans le cadre d’un accord antérieur) [14]. Autre continent, même recette : l’accord Stand by conclu entre le FMI et le Pakistan en novembre 2008 impose notamment la fin des subsides pour le combustible et l’électricité, la poursuite des privatisations et des coupes dans les dépenses sociales. La liste des pays soumis à ces conditionnalités est encore longue…Face à l’hypocrisie des grands argentiers du monde, les pays du Sud ont tout intérêt de prendre immédiatement les devants et récupérer leur souveraineté en soumettant les litiges avec les fonds vautours à leurs juridictions nationales, conformément à la doctrine Calvo.

Réhabiliter la doctrine Calvo pour pallier l’absence de juridiction supra-nationale sur la dette externe

Les fonds vautours tiennent leur victoire de l’application du droit anglo-saxon très favorable aux créanciers, qui régit la majorité des contrats de prêts internationaux. Ces contrats contiennent des clauses dangereuses pour les pays débiteurs : la cession de la créance est totalement libre par le créancier, le droit applicable en cas de litige est le droit anglo-saxon qui ne tient pas compte des circonstances externes au contrat de prêt ; les tribunaux compétents sont situés aux États-Unis ou au Royaume-Uni ; la levée d’immunité (sur les biens de l’État emprunteur ou garant) en cas d’impayés est prévue…
Le juge ou l’arbitre saisi par un fonds vautours est donc obligé d’appliquer le droit anglo-saxon sans prendre en compte les principes généraux du droit international (l’équité, l’abus, la bonne foi….). Face à cette situation où le droit commercial prévaut et où l’obligation Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. Il peut aussi, si la société est cotée, revendre son titre en bourse.
de rembourser une dette est considérée comme absolue, la création d’un tribunal international sur la dette appliquant les normes du droit international public (contenues dans l’article 38 du statut de la Cour Internationale de Justice) constituerait une réelle entrave à l’action des fonds vautours. Mais en attendant la création d’une telle juridiction, les pays du tiers-monde devraient se saisir de la doctrine Calvo [15] pour confier les litiges sur la dette publique extérieure à leurs tribunaux nationaux. Selon cette doctrine, tous les biens, corporels, incorporels, matériels et immatériels, sont soumis à la loi de l’Etat souverain et en cas de différends, ce sont les tribunaux nationaux qui sont compétents. C’est ce qu’à fait l’Argentine en 2000 avec la sentence Olmos, qui a déclaré l’illégalité des dettes contractées par la junte militaire. Le droit d’auditer la dette publique et de la répudier est également une compétence souveraine des Etats.

L’audit de la dette : une outil à la disposition des Etats pour remettre en cause les créances des fonds vautours

La plupart des contrats de prêt léonins, sur lesquels se basent les fonds vautours pour agir en justice, ont été signés sous des dictatures. C’est le cas par exemple de la dette de la République Démocratique du Congo (RDC) à l’égard du fonds FG Hemisphere. La RDC aurait donc pu invoquer la doctrine de la dette odieuse Dette odieuse Selon la doctrine juridique de la dette odieuse théorisée par Alexander Sack en 1927, une dette est « odieuse » lorsque deux conditions essentielles sont réunies :

1) l’absence de bénéfice pour la population : la dette a été contractée non dans l’intérêt du peuple et de l’État mais contre son intérêt et/ou dans l’intérêt personnel des dirigeants et des personnes proches du pouvoir

2) la complicité des prêteurs : les créanciers savaient (ou étaient en mesure de savoir) que les fonds prêtés ne profiteraient pas à la population.

Pour Sack, la nature despotique ou démocratique d’un régime n’entre pas en ligne de compte. Une dette contractée par un régime autoritaire doit, selon Sack, être remboursée si elle sert les intérêts de la population. Un changement de régime n’est pas de nature à remettre en cause l’obligation pour le nouveau régime de payer les dettes du gouvernement précédent sauf s’il s’agit de dettes odieuses.

Traité juridique et financier par A.-N. SACK, ancien professeur agrégé à la Faculté de droit de l’Université de Petrograd.

Depuis cette définition « conservatrice », d’autres juristes et mouvement sociaux comme le CADTM ont élargi la définition de la dette odieuse en prenant notamment en compte la nature du régime emprunteur et la consultation ou nom des parlements nationaux dans l’approbation ou l’octroi du prêt.

Citons notamment la définition de la dette odieuse utilisée par la Commission pour la Vérité sur la dette grecque, qui s’appuie à la fois sur la doctrine de Sack mais aussi sur les Traités internationaux et les principes généraux du droit international :

Une dette odieuse est soit
1) une dette qui a été contractée en violation des principes démocratiques (ce qui comprend l’assentiment, la participation, la transparence et la responsabilité) et a été employée contre les plus hauts intérêts de la population de l’État débiteur alors que le créancier savait ou était en mesure de savoir ce qui précède." soit
2) une dette qui a pour conséquence de dénier les droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels de la population alors que le créancier savait ou était en mesure de savoir ce qui précède"
.
 [16] pour remettre en cause la légalité de la dette réclamée par le fonds vautour. Il en va de même pour la Zambie par rapport à la dette réclamée en 2007 par le fonds Donegal International [17].
Plus généralement, les pays en développement pourraient réaliser l’audit de toutes leur dettes publiques, comme l’a fait l’Equateur en 2007-2008, afin d’identifier et déclarer nulles toutes les dettes illicites. La répudiation est, rappelons-le, un acte unilatéral reconnu en droit international [18] qui ramènerait un peu de justice face au pillage des ressources du tiers-monde.



Gaspard Denis (CNCD) et Renaud Vivien (CADTM) sont les coauteurs du rapport de la plateforme Dette et développement et du CNCD-11.11.11, intitulé Un vautour peut en cacher un autre : ou comment nos lois encouragent les prédateurs des pays pauvres endettés , juin 2009. Les autres auteurs sont Jean Merckaert et Yvanne Thobie (CCFD-Terre Solidaire) et Marie Yared (World Vision France).
Lire l’intégralité de rapport sur http://www.cncd.be/IMG/pdf/RAPPORT_FONDS_VAUTOURS_2009.pdf

Notes

[1Si le rapport 2008 du FMI sur l’initiative PPTE avance le chiffre de 1,168 milliard de dollars, l’édition de 2006 du même rapport évoquait un montant proche de 2 milliards de dollars.

[3Ibid

[4Page 15 du Rapport de la Plateforme française Dette et développement et du CNCD (Centre national de coopération au développement) intitulé Un vautour peut en cacher un autre : ou comment nos lois encouragent les prédateurs des pays pauvres endettés , juin 2009

[5« Afrique : Un continent touché plus que d’autres par la crise financière » http://www.dia-afrique.org/suite.php?newsid=12031

[8Kensington International, filiale du fonds vautour Elliott Associates, a pu faire saisir à deux reprises près de 12 millions d’euros issus de la coopération belge au développement au Congo-Brazzaville.

[9www.senate.be (doc. nº 4-482/4)

[10ASSEMBLÉE NATIONALE, août 2007, « Proposition de loi visant à lutter contre l’action des fonds financiers dits ’fonds vautours’ », N°131. "Il ne peut être prononcé aucune condamnation ni donné aucun effet en France à un jugement étranger prononcé contre un débiteur ... lorsqu’il apparaît au vu des circonstances que l’acquisition de la créance procède d’une spéculation sur les procédures susceptibles d’être intentées contre le cédé et les tiers et non sur la valeur de marché de la créance et son évolution

[12Page 8 du Rapport de la Plateforme française Dette et développement et du CNCD (Centre national de coopération au développement) intitulé Un vautour peut en cacher un autre : ou comment nos lois encouragent les prédateurs des pays pauvres endettés , juin 2009

[13A noter que dans le cas de la proposition de loi déposée aux Etats-Unis, il appartiendra en dernier ressort au Trésor des Etats-Unis de dresser la liste des Etats pouvant bénéficier des dispositions de la loi http://www.jubileeusa.org/vulturefunds/leavebehindpacket.html

[15Cette doctrine de droit international, établie en 1863 par le juriste et diplomate argentin Carlos Calvo, prévoit que les personnes physiques ou morales étrangères doivent se soumettre à la juridiction des tribunaux locaux pour les empêcher d’avoir recours aux pressions diplomatiques de leur Etat ou gouvernement. Cette doctrine s’est matérialisée dans du droit positif, par exemple la résolution 1803 sur les ressources naturelles de 1962 (souveraineté permanente sur les ressources naturelles) ou encore dans la Charte des droits et devoirs économiques des États de 1974.

[16Alexander Sack, 1927 Les Effets des Transformations des Etats sur leurs dettes publiques et autres obligations financières . « Si un pouvoir despotique contracte une dette non pas pour les besoins et dans les intérêts de l’État, mais pour fortifier son régime despotique, pour réprimer la population qui le combat, etc., cette dette est odieuse pour la population de l’Etat entier (…). Cette dette n’est pas obligatoire pour la nation ; c’est une dette de régime, dette personnelle du pouvoir qui l’a contractée, par conséquent elle tombe avec la chute de ce pouvoir  »

[17age 18 du Rapport de la Plateforme française Dette et développement et du CNCD (Centre national de coopération au développement) intitulé Un vautour peut en cacher un autre : ou comment nos lois encouragent les prédateurs des pays pauvres endettés , juin 2009

cadtm.org
Renaud Vivien

membre du CADTM Belgique, juriste en droit international. Il est membre de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015.