Forum Social des Amériques : Leçons d’espoir de Quito

12 août 2004 par Remy Herrera


De l’avis de maints observateurs, le premier Forum social des Amériques fut un réel succès. Assurément plus de 5 000 personnes, probablement autour de 10 000, représentant plusieurs centaines d’institutions originaires d’une quarantaine de pays, ont pris part aux différents débats et activités “pour un autre monde possible”, qui se sont tenus à Quito, du 25 au 30 juillet 2004. Le point culminant de cette rencontre continentale fut à l’évidence la grande manifestation populaire du 28 juillet, belle de joie et de gravité à la fois, unissant en un cortège multicolore associations de défense des droits des peuples indigènes, organisations paysannes, syndicats ouvriers, jeunesses communistes... salués par un concert de klaxons et les applaudissements des habitants de la capitale équatorienne. Quelques moments de tension, autour de l’Ambassade des États-Unis -le véritable palais présidentiel ?-, lorsque les forces de police dispersèrent par des tirs de gaz lacrymogène rasant le sol des manifestants qui leur criaient : “¡cuida tu casa, cuida tu pais, cuida tu pueblo !”. Le lendemain matin, ce n’était pas dans la presse, mais sur les murs de la ville que l’on pouvait lire les revendications des manifestants : “¡transnacionales, fuera del pais !”, “¡Bush asesino !”, “¡ALCA, TLC, Plan Colombia : muerte !”, “¡la calle es nuestra !”, “¡Camilo, Guevara, el pueblo se prepara !”...

Durant ces quelques jours de Forum social, le plus impressionnant fut la présence tout a fait massive de jeunes, Équatoriens bien sûr, mais aussi Colombiens, Péruviens, Vénézuéliens, Brésiliens... Leur conscience des dangers que le néo-libéralisme guerrier des États-Unis fait peser sur l’humanité toute entière, leur esprit de fraternité internationaliste, leur engagement militant généreux et résolu furent des leçons d’espoir pour nous tous. Cette magnifique mobilisation de la jeunesse nous interdit d’être pessimistes. Car si la jeunesse latino-américaine est à l’image de celle de nous vîmes à Quito, nous pouvons réellement croire qu’un monde meilleur est non seulement possible, mais en train de se construire, grâce à nos luttes communes. Le Forum de Quito a démontré les énormes progrès réalisés par les forces progressistes depuis cinq ans -depuis 1999 et la montée en puissance de la protestation mondiale contre le néo-libéralisme. Par-delà l’extrême hétérogénéité des mouvements sociaux, de leurs intérêts et de leurs revendications, il semble bien qu’un certain nombre de points de convergence se soient dessinés à Quito.

Le premier point de convergence concerne l’urgence impérative de lutter contre la militarisation et pour la paix. Nombreux furent les militants à penser que la militarisation est le prolongement du néo-libéralisme -c’est-à-dire de la domination de la finance, principalement états-unienne-, que la guerre est devenue le mode de régulation du système mondial capitaliste actuel, mais aussi qu’aucune alternative progressiste, de développement économique, de justice sociale, de démocratie politique n’est envisageable tant que les États-Unis feront peser une menace de guerre contre tout peuple affirmant sa volonté de promouvoir un projet social, autonome. L’unanimité s’est faite sans difficultés contre l’implantation de bases militaires nord-américaines dans le monde -et tout particulièrement en Équateur (base de Manta), faisant de ce pays l’une des plateformes stratégiques de l’armée des États-Unis pour le contrôle militaire de l’Amérique du Sud. L’unanimité s’est faite (ou presque) pour une démilitarisation de la planète, à commencer par le démantèlement des armes de destruction massive des grandes puissances militaires. L’unanimité s’est également faite pour condamner la guerre d’occupation états-unienne en Irak.

Un deuxième point de convergence paraît être la prise de conscience de la nécessité d’articuler de nouveaux projets sociaux à l’échelle nationale, régionale et mondiale. Supprimer la misère, le chômage et l’exploitation, réduire le plus rapidement possible les inégalités sociales, instaurer des systèmes publics volontaristes de santé, d’éducation, d’infrastructure, de retraites..., assurer une distribution égalitaire des produits de base, abolir les discriminations raciales et sexistes, mettre en œuvre la réforme agraire, permettre la réappropriation par l’État des moyens de production stratégiques pour le développement de la nation et des ressources naturelles... participent à n’en pas douter des mesures à prendre au niveau national. Refuser la recolonisation du continent latino-américain par l’ALCA, les traités de libre échange et le Plan Colombie, et promouvoir de nouvelles régionalisations adaptées aux exigences de progrès social au Sud s’imposent au niveau régional. Mais la réflexion devra également porter sur la définition d’un nouvel ordre politique mondial, passant entre autres par la démocratisation de l’ONU, la redistribution internationale des revenus et la création d’une fiscalité mondiale, la renégociation de l’accès aux marchés et aux systèmes monétaires et financiers, la réduction drastique de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
extérieure des pays du Sud, ou (comment ne pas y penser sérieusement ?) la suppression du Fonds monétaire international FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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, de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
et de l’Organisation mondiale du Commerce OMC
Organisation mondiale du commerce
Créée le 1er janvier 1995 en remplacement du GATT. Son rôle est d’assurer qu’aucun de ses membres ne se livre à un quelconque protectionnisme, afin d’accélérer la libéralisation mondiale des échanges commerciaux et favoriser les stratégies des multinationales. Elle est dotée d’un tribunal international (l’Organe de règlement des différends) jugeant les éventuelles violations de son texte fondateur de Marrakech.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays – une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ».

Site : www.wto.org
, tels qu’ils fonctionnent actuellement -cette dernière proposition soulevant systématiquement l’enthousiasme du public, spécialement des jeunes générations.

Le troisième point de convergence qui semble s’être dégagé de ce Forum est le besoin impératif de construire de nouvelles formes d’organisation de nos luttes, d’élargir et d’approfondir l’éducation et la conscience des classes populaires, ainsi que la formation des militants, par un travail de mémorisation, de synthèse, d’analyse et de diffusion de nos idées de progrès, des expériences de résistance et des propositions de transformation discutées lors des Forums sociaux. Cela implique le renforcement de nos sociétés civiles respectives, combinant le potentiel de transformation des mouvements sociaux avec l’expérience de luttes des partis progressistes et des syndicats de travailleurs ouvriers et paysans, mais aussi la reconquête de la souveraineté nationale par les États du continent, pour que le pouvoir étatique ne soit plus tourné contre les services publics, mais placé au service du peuple, pour que ce pouvoir ne viole plus les droits des individus et des peuples, mais servent fidèlement les demandes sociales et les attentes de démocratisation. Ces utopies ne deviendront réalités que si nos efforts convergent et se concentrent pour rassembler autour d’eux le maximum de forces populaires dans le monde, pour en imposer la logique de progrès, contre celle de profit immédiat et de destruction des transnationales et de la finance.
Ce que nous ne pouvons pas accepter, c’est de voir criminaliser nos rêves, c’est de nous voir traiter de “terroristes” parce que nous voulons construire un monde simplement humain, parce que nous voulons nourrir, soigner et éduquer nos enfants, parce que nous voulons un jour nous appeler “camarades”. La prise et l’exercice du pouvoir par les forces populaires demeurent donc, aujourd’hui plus que jamais, d’actualité. Le monde ne changera qu’a cette condition. Et nous avons été quelques-uns à parler à nouveau de socialisme. Non pas d’un socialisme détruit par la chute du mur de Berlin, mais d’un socialisme libéré par la chute du mur de Berlin -libéré du dogmatisme. D’un socialisme indissociable de la démocratie. Non pas d’une démocratie formelle, d’une fiction de démocratie, d’un multipartisme dissimulant la réalité d’un parti unique du capital, mais d’une démocratie réelle, effective, sociale, d’un pouvoir populaire. Que cette tâche soit extraordinairement difficile est une évidence. Qu’elle soit devenue pour nous tous une nécessité vitale l’est tout autant. Face à la barbarie du capitalisme néo-libéral, à son apartheid mondial, à son génocide silencieux des plus pauvres, la voie de la civilisation est bel et bien celle de la maîtrise intégrale et démocratique par les classes populaires de leur devenir collectif. Voilà qui pourrait constituer un nouveau projet de transition au socialisme pour le XXIe siècle et l’un des thèmes que nous pourrions discuter fructueusement lors des prochains Forums sociaux -à commencer par celui de Porto Alegre, en janvier 2005.