Du même auteur
Sékou Diarra
Mali
13 juin 2005 par Sékou Diarra
Le quatrième "Forum des peuples" se tiendra cette année en juillet à Fana, au Mali. Ce forum est organisé chaque année par la Coalition des alternatives africaines dette et développement (Jubilé - 2000 CAD/Mali) en contrepoint du sommet du G8. L’année dernière, 750 délégués venant en grande majorité d’Afrique de l’Ouest ont participé à quatre journées de rencontres et d’échanges. La question de l’annulation de la dette sera au cœur des débats, de même que la demande de création d’un tribunal international chargé de régler les litiges entre débiteurs et créanciers. Le CADTM participera activement à cette nouvelle édition du Forum des Peuples.
Les 26, 27 et 28 juin 2002, les chefs d’Etats du G8, en présence de nombreux chefs d’Etats africains, se retranchaient au fin fond des Montagnes Rocheuses de Kananaskis au Canada sous haute protection militaire pour leur 27e sommet. A l’autre bout du monde, et pour la première fois, des centaines de représentants des mouvements sociaux populaires |1| organisaient eux le Forum des Peuples dans le village de Siby (à 52 Km de Bamako), cela à l’initiative de la CAD- Mali /Jubilé 2000 |2|.
Le Forum des Peuples représente historiquement le premier espace populaire d’expression, de revendication et de construction d’alternatives des mouvements sociaux africains en contrepoids au sommet du G8. Il fait partie intégrante du Forum Social Africain et du Forum Social Mondial. Il a lieu annuellement au Mali : c’est donc le 4ème Forum des Peuples qui se prépare en ce moment. Le CADTM soutient l’initiative et y participe activement.
En ce qui concerne l’Afrique, l’essentiel des débats lors des sessions du G8, a été consacré au NEPAD |3| et à l’imposition d’un plan d’action néo-libéral pour l’Afrique |4|. Par contre à Siby, les deux premières fois, à Kana en 2004, et prochainement à Fana, les préoccupations portent sur la situation de paupérisation de la population africaine et les conséquences des décisions du G8.
Les organisations paysannes portent cette initiative de résistance
Comme l’atteste Bernard Founou -Tchuicoua du Forum du Tiers Monde, l’originalité du Forum des Peuples, sa « propriété », réside dans sa détermination à faire participer les paysans africains comme acteurs dans les débats sur les formes de résistances et à la formulation d’alternatives à la mondialisation impérialiste de recolonisation/destruction.
Fortement mobilisées aux côtés de leurs frères et sœurs des autres mouvements participants, les organisations paysannes venues des huit régions du Mali, de la Guinée et du Burkina Faso ont à travers les conférences populaires paysannes (CPP) clairement exposé leurs points de vue sur les conséquences des décisions économiques et politiques du G8 en milieu rural africain. Proclamant avec fierté leur appartenance au Forum des Peuples, les leaders paysans et paysannes débattent des véritables facteurs les appauvrissant (situation foncière, endettement, corruption, taux d’intérêt exorbitants de micro-crédit, chute drastique du prix des matières premières, dumping, concurrence déloyale, etc.). Ce faisant, ils légitiment leur rôle d’acteurs politiques de la cause des agricultures paysannes et du droit au développement. Ils ont, dans le sillage Via Campesina, conquis à travers la CPP un espace citoyen de résistance. Symbole de leur participation à la mondialisation des résistances, ce front des paysans africains revendique la souveraineté alimentaire et des politiques commerciales équitables.
La qualité croissante |5| de leur mobilisation, des débats et des compromis sur base de la pluralité des possibles a clairement démontré le caractère autoritaire et anti-démocratique de la logique du seul possible des initiatives d’agrobusiness du NEPAD |6| qui ne correspondent en rien aux aspirations des peuples africains.
Le Forum des Peuples, porté et réalisé par les masses populaires, représente un défi face aux rencontres d’organisations de société civile instrumentalisées, cloîtrées dans les hôtels luxueux des multinationales du Nord et du Sud. Ces rencontres-là, décalées des aspirations de la population, ne peuvent que nourrir les stratégies néo-libérales du G8 et de ses complices, la Banque mondiale, le FMI et l’OMC.
Le Forum des Peuples engagé sur les préoccupations au quotidien
Plusieurs thèmes intéressants du Forum des Peuples sont centrés sur les enjeux locaux |7|, originalité qui démontre du coup la distorsion entre le discours dominant et la réalité locale. C’est le cas par exemple des débats sur l’exploitation d’une mine d’or de Sadiola : non respect des normes environnementales |8| par la Banque mondiale et les multinationales exploratrices. D’autres préoccupations au quotidien concernent les privatisations de la filière du coton, du chemin de fer, de l’eau, de l’école et de la santé. Dans la foulée de ces Forums, les organisations paysannes ont interpellé à plusieurs reprises les pouvoirs publics du Mali et d’Afrique en mettent en exergue leur désaccord à propos de la mise sous ajustement structurel des agricultures paysannes.
D’autres problématiques destructrices de l’Afrique suscitent l’intérêt commun des participant(e)s : la dette odieuse, la fuite frauduleuse des capitaux, la prolifération de sources de financement génératrices de dette, l’accroissement des taux d’intérêt et la chute constante des prix des matière premières, le système de micro-crédit de la Banque mondiale, les subventions états-uniennes et européennes, les OGM, les guerres « utiles » et leurs corollaires (par exemple, la fabrication d’enfants soldats), les ravages dus aux paludisme et VIH - SIDA, la violation des droits humains, le démantèlement subtil des Etats, la récupération et l’instrumentalisation des élites. Ces problématiques sont pointées comme des leviers, des mécanismes de l’appauvrissement du continent africain.
Les participantes et les participants utilisent aussi leur houe pour piocher dans les champs des accords et des conventions (NEPAD, Cotonou, CSLP, AGOA, etc.) pour dénicher les subtilités de domination, de spoliation et de recolonisation sous-jacentes.
La conjugaison des problématiques au quotidien à celles des leviers - mécanismes donnent lieu à des motions des enfants, des femmes rurales, des scènes de théâtres, à des dénonciations, à des déclarations et des appels à l’action ainsi qu’à des propositions d’alternatives dans la logique des possibles |9|.
Interpellation d’une écolière de Siby en 2003 : « Qui va rembourser ces milliers de dollars de dettes ? C’est sûrement nous les enfants et peut-être en un moment où les emprunteurs, vous les adultes, vous serez paisiblement à la retraite, ou misérablement couchés dans votre tombe, car morts endettés ».
Le Forum des Peuples, une initiative de mondialisation des espoirs citoyens
Les acteurs sociaux du Forum des Peuples, sont conscients que les peuples du Sud et ceux du Nord ont le même ennemi commun : les politiques néolibérales. C’est pour cette raison que la mondialisation des résistances est au cœur des actions citoyennes de droit au développement et de la souveraineté des peuples en opposition aux effets d’annonce et de la bonne gouvernance de veto du G8. Cette mobilisation citoyenne des peuples africains est soutenue de loin et de près par des centaines de milliers de citoyens et de citoyennes, par les médias, les organisations sociales, les ONGs, les coalitions et les réseaux aux niveaux africain, asiatique, latino, européen, américain se battant pour une autre mondialisation portée par les peuples.
Les articles de presse d’ABC Burkina, Axe formation, Marchés Tropicaux |10|, Les Autres Voix de la Planète, Bulletin du CADTM France, Le Courrier de l’Ouest (partenaire à Angers) ; le message d’hommage des 400 participants lancé à la conférence d’Annemasse en France lors du G8 de 2003, le duplex d’Attac 49 « Chabada Attac » avec Bamako, le film « Djourou, une corde à ton cou » (sur la dette) du cinéaste Olivier Zuchuat, témoignent de cette solidarité accrue en faveur de l’intégration des espoirs africains dans l’altermondialisme.
Le Forum des Peuples, un espace de questionnement et de compromis
Au Forum des Peuples, les acteurs sociaux s’interrogent de manière permanente sur le développement de leur initiative. Les faiblesses sont évaluées et internalisées. La question du « pourquoi telle action a eu le consentement du peuple » et du « pourquoi telle autre fait l’objet de résistance » est au cœur des débats. La bonne gouvernance s’identifie par le débat démocratique et populaire, par la construction du compromis et par la pluralité des possibles. Il n’y a pas de droit de veto d’une minorité sur la majorité.
Sékou DIARRA
CAD - Mali /Jubilé 2000
Coalition des alternatives africaines
Dette et développement
|1| Organisations paysannes, syndicats, mouvements de femmes, jeunes, universitaires ; chercheurs , ONG, réseaux venus des 8
régions du Mali et du District de Bamako, du Burkina Faso, de la Côte d’Ivoire, du Niger, du Sénégal, de la Guinée, de la Belgique, France , Royaume Uni, du Canada .
|2| Coalition des Alternatives Africaines Dette et Développement/Jubilé 2000 (CAD-Mali/J2000) est un mouvement populaire malien. Il travaille sur les problématiques de la dette et du droit au développement. Il est organisateur du Forum des Peuples.
|3| NEPAD : Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique.
|4| Sommet KANANASKIS SUMMIT, Canada 2002, Plan d’action pour l’Afrique du G8
|5| Rapport général de la 3ème édition du Forum des Peuples : "De Siby à Kita, les peuples refusent la résignation", 6 -10 juin 2004, Septembre 2004, page 4.
|6| Sommet KANANASKIS SUMMIT, Canada 2002, Plan d’action pour l’Afrique du G8. Page 18
|7| Fiche Evaluation du forum des peuples par les membres de la délégation du Burkina Faso, 16 juin 2004 - Burkina Faso page 1 et 2.
|8| Rapport Motion du forum des peuples - Commune de Sadiola - Siby, 03 juin 2003. Page 1
|9| Les Manifestes du possible, Edition CADTM/Syllepse, septembre 2004, 252 pages
|10| L’Afrique et le Monde. Sommet du G8 : l’Afrique sur un strapontin, 18 juin 2004.