Série « Créances douteuses : La dette n’a pas d’odeur »

France-Cameroun : Permis de piller !

14 février par Milan Rivié

Paul Biya (CC - Flickr)

La France, une des principales puissances économiques, est aussi l’un des principaux États créanciers de la planète, avec des créances bilatérales (c’est-à-dire sur des États tiers) de plus de 41 746 millions d’euro au 31 décembre 2016, soit 14,5 % de l’encours total des créances Créances Créances : Somme d’argent qu’une personne (le créancier) a le droit d’exiger d’une autre personne (le débiteur). du Club de Paris Club de Paris Créé en 1956, il s’agit du groupement d’Etats créanciers (20) spécialisés dans la normalisation des défauts de paiement des PED. Depuis sa création, la présidence est traditionnellement assurée par un Français - en 2016, c’est le directeur du Trésor français, Bruno BEZARD, qui en assure la présidence. Les États membres du Club de Paris ont rééchelonné la dette de près de 80 pays en développement. Les membres du Club de Paris détiennent près de 30% du stock de la dette du Tiers Monde.
Les liens entre le Club de Paris et le FMI sont extrêmement étroits ; ils se matérialisent par le statut d’observateur dont jouit le FMI dans les réunions - confidentielles - du Club de Paris. Le FMI joue un rôle clé dans la stratégie de la dette mise en œuvre par le Club de Paris qui s’en remet à son expertise et son jugement macro-économiques pour mettre en pratique l’un des principes essentiels du Club de Paris : la conditionnalité. Réciproquement, l’action du Club de Paris préserve le statut de créancier privilégié du FMI et la conduite de ses stratégies d’ajustement dans les pays en voie de développement.
Site web : http://www.clubdeparis.org
(ce club sans aucun statut juridique regroupe les 21 principaux États créanciers et est hébergé à Bercy). De même, la France joue un rôle non négligeable dans les orientations du FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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et de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site : http://www.banquemondiale.org
, en raison du poids démesuré accordé aux pays riches dans ces institutions.

Cette position de la France – qui n’est pas sans rapport avec son histoire coloniale – est utilisée à outrance pour faire du fric : soutien aux dictatures, ventes d’armes, blanc-seing donné aux banques commerciales Banques commerciales
Banque commerciale
Banque commerciale ou banque de dépôt : Établissement de crédit effectuant des opérations de banque avec les particuliers, les entreprises et les collectivités publiques consistant à collecter des fonds pour les redistribuer sous forme de crédit ou pour effectuer à titre accessoire des opérations de placements. Les dépôts du public bénéficient d’une garantie de l’État. Une banque de dépôt (ou banque commerciale) se distingue d’une banque d’affaires qui fait essentiellement des opérations de marché. Pendant plusieurs décennies, suite au Glass Steagall Act adopté pendant l’administration Roosevelt et aux mesures équivalentes prises en Europe, il était interdit aux banques commerciales d’émettre des titres, des actions et tout autre instrument financier.
françaises, imposition de réformes libérales favorisant les multinationales, etc. Du fric réalisé en se moquant de la souveraineté des peuples, que l’on appauvrit en leur demandant de payer des dettes illégitimes et odieuses quand elles ne sont pas illégales, et souvent insoutenables puisqu’elles exigent de sacrifier des droits humains fondamentaux afin d’être remboursées. En voici quelques exemples.

Au 31 décembre 2016, la France comptait près d’un milliard d’euro de créances Créances Créances : Somme d’argent qu’une personne (le créancier) a le droit d’exiger d’une autre personne (le débiteur). sur le Cameroun |1|. Ce montant reflète à n’en pas douter, les réseaux d’influence de l’État Français dans « ses » anciennes colonies, plus communément appelés « Françafrique ». Bien que placé sous la tutelle de la France et du Royaume-Uni après la défaite allemande de 1918, le Cameroun n’échappe pas à cette logique.

Depuis l’obtention de son indépendance le 1er janvier 1960, la République du Cameroun n’a connu que deux présidents ! Appuyé par les forces militaires et politiques françaises, Ahmadou Babatoura Ahidjo se retrouve propulsé à la tête du pays le 5 mai 1960. Souffrant, il sera « invité » par François Mitterrand à céder le pouvoir, laissant Paul Biya reprendre le flambeau en novembre 1982, sans passer par la case élection.

Six élections, aux résultats contestés, ont eu lieu en trente-cing ans au pays du biyaïsme, où règnent répression et corruption. Encore plus qu’une « crise anglophone », c’est un ras-le-bol unanime des Camerounais-es qui s’exprime maintenant pour mettre ce despote servile hors d’état de nuire. Sans « l’aide » française, il y a fort à parier que Biya ne serait déjà plus.

Une dette contractée par un régime autoritaire, élu ou non, auprès de créanciers pleinement conscients de cet état de fait, est odieuse. Soutenir financièrement un régime criminel, revient à le consolider.

Rappelons que Paul Biya, 5e au classement Forbes 2014 des présidents africains les plus fortunés, avec quelques 200 millions d’euros (estimation basse), est soupçonné de biens mal-acquis |2|.

Rappelons également que depuis octobre 2016, au moins 55 personnes ont été tuées et plusieurs centaines ont été blessées par la répression menée par les forces de l’ordre camerounaises, qui « bénéficient » par ailleurs de la coopération militaire et policière française |3|.

Rappelons enfin que pour l’État français, maintenir au pouvoir Paul Biya est un moyen de promouvoir des entreprises françaises passées maîtres dans l’exploitation des ressources naturelles et des êtres humains à l’image de l’empire Bolloré.

Une dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
contractée par un régime autoritaire, élu ou non, auprès de créanciers pleinement conscients de cet état de fait, est odieuse |4|. Soutenir financièrement un régime criminel, même pour des hôpitaux ou des écoles, revient à le consolider. Un milliard d’euro de créances de l’État français sur le Cameroun, c’est donc un milliard de trop !

Togo : Gazelles – Une chasse à 20 millions d’euros bientôt ouverte ?

Cinquante ans ! Cinquante ans que les Togolais-e-s cherchent à se défaire de la dictature des Gnassingbé : Eyadema père et Faure fils. Cinquante ans que les gouvernements français successifs sont complices des répressions contre la population. Des mois que le mouvement populaire « Togo Debout » conteste avec force cette situation et est violemment réprimé par Faure Gnassingbé.

Et bientôt, cinq hélicoptères français Gazelles vendus pour 20 millions d’euros à ce régime ? |5| La justification ? La « coopération militaire » française avec les forces de l’ordre togolaises. Si Matignon doit encore l’approuver formellement, le gouvernement Macron s’inscrit sans conteste dans le sillon de ces prédécesseurs. Accorder des prêts à des régimes dictatoriaux pour financer la répression de la population tout en prônant la fin de la françafrique. Odieux !


Voir également dans la série « Créances douteuses : La dette n’a pas d’odeur » :
- Tunisie : La France blanchit une dette odieuse


Notes

|1| 998,04 millions d’euros pour être exact.

|2| « Biens mal acquis : une enquête vise le président du Cameroun », Le Monde, 24 novembre 2010. URL : http://www.lemonde.fr/afrique/artic...

|3| « Coopération militaire et policière en Françafrique – De l’héritage colonial au partenariat public-privé », Survie, Novembre 2017. URL : https://survie.org/publications/bro...

|4| "Selon la doctrine de la dette odieuse, une dette peut être réputée odieuse et être annulée si elle a été contractée contre l’intérêt de la population et si les créanciers étaient au courant ou auraient dû faire le nécessaire pour l’être. Le fait qu’en plus, les créanciers savaient qu’ils aidaient un régime despotique est un facteur aggravant mais ne constitue pas une condition sine qua non pour déterminer le caractère odieux d’une dette. Voir Éric Toussaint, « Démystifier Alexandre Nahum Sack et la doctrine de la dette odieuse », cadtm.org.

|5| Agence ecofin, « La France pourrait enfin approuver la vente au Togo de 5 hélicoptères d’attaque de type Gazelle », 7 novembre 2017