France : État d’urgence ou urgence d’État ?

4 décembre par Jean-Marie Harribey


Mouvement des « gilets jaunes », Andelnans (France), 18 novembre 2018 (CC - Flickr - Thomas Bresson)

En trois semaines le mouvement des Gilets jaunes a pris une double envergure. Il s’est élargi dans toute la France, jusque dans les moindres petites villes, au point de rassembler de très larges fractions des classes populaires. Et, malgré l’expression de revendications contradictoires, la palette de celles-ci recouvre un grand nombre de points de rupture avec les politiques de tous les gouvernements, ceux du passé et l’actuel. En effet, nous payons les pots cassés de 40 ans de capitalisme néolibéral et de politiques d’austérité pour les pauvres et de largesses immenses pour les riches. Parti de l’augmentation du prix des carburants, le mouvement des Gilets jaunes s’empare du salaire minimum, de l’éventail des salaires, du droit à la retraite et de l’iniquité fiscale, à l’intérieur de laquelle figure la question de la fiscalité écologique qui ne peut être séparée de son impact social. Par dessus tout émerge une exigence de renouvellement démocratique.

Devant l’ampleur de la mobilisation, et le chaos que son autisme engendre, le gouvernement Macron-Philippe n’a pas d’autres réponses que la répression et la perspective d’instaurer l’état d’urgence. Et pourquoi pas le couvre-feu, tant qu’à faire, puisque le feu qui couvait a éclaté en incendie !

Le premier moment d’étonnement et de réserve passé par rapport au discours anti-impôt des Gilets jaunes, il faut reconnaître une accélération de l’histoire : c’est moins le refus de l’impôt qui est exprimé que le refus de sa profonde inégale répartition. Il s’ensuit que le « nouveau monde » de Macron s’effondre. Son « imposture » [1] est mise à nu : théorisant la fin de la politique, le roi a nié la société, celle-ci réclame sa tête. Il avait disserté sur la Révolution, il pourrait l’avoir…

Depuis longtemps, les organisations syndicales peinent à donner une perspective offensive à leur action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
, embourbées les unes à quémander une conférence pour bien vivre après avoir approuvé toutes les contre-réformes néolibérales, les autres à bégayer sur le pouvoir d’achat sans mettre en relation celui-ci avec le modèle productif du capitalisme, catastrophique pour l’humanité et pour la planète. Les partis politiques de gauche dits de gouvernement prennent en pleine figure le boomerang de leur ralliement au néolibéralisme. Ceux opposés à ce cours des choses gaspillent le plus clair de leur temps à conquérir une place hégémonique. Le réveil sonné par les Gilets jaunes est brutal.

On ne sait pas encore sur quoi aboutira le mouvement des Gilets jaunes, mais il dépasse déjà les Gilets jaunes eux-mêmes puisqu’il pose le problème du pouvoir dans notre société. Les gouvernements successifs sont sortis vainqueurs des longs bras de fer sociaux de ces dernières années : retraites, lois travail, cheminots, éducation… Aujourd’hui, s’il y a une minuscule chance de faire plier ce gouvernement, le plus inféodé à la finance capitaliste qu’on ait jamais eu en France, c’est en pesant sur son point le plus faible. Sa faille majeure est sa politique fiscale, outrageusement de classe depuis le premier jour : suppression de l’ISF, flat tax de 30 % pour les revenus du capital qui ne sont plus soumis à l’impôt progressif, baisse de l’impôt sur les sociétés, transformation du CICE en baisse des cotisations sociales. Cette faille, les Gilets jaunes sont en train de la mettre en pleine lumière, et cela de manière inédite, ce qui leur vaut le soutien de la quasi-totalité de la classe qui travaille et qui s’appauvrit parce qu’…elle travaille !

Les forces associatives qui, au cours des dernières décennies, ont joué un rôle important dans la lutte contre le néolibéralisme (contre la finance et ses paradis, contre l’Europe des marchés, contre la destruction du droit du travail et le délabrement des services publics, contre le productivisme dévastateur), peuvent aujourd’hui participer à la construction d’une stratégie et d’une pédagogie pour l’entreprendre, avec une cible et une démarche.

La cible : mise à plat de toute la fiscalité, maillon faible de Macron. En commençant par le rétablissement de l’ISF, puis la reconstruction de la progressivité de l’impôt sur le revenu des personnes physiques, la progression des cotisations sociales pour répondre aux besoins sociaux, l’examen méticuleux de toutes les niches fiscales et la suppression de celles qui ne favorisent que les catégories aisées.

La démarche est de partir de l’angle fiscal, et l’écheveau se dévidera : une taxation à but écologique accompagnée de la transformations des structures productives, des investissements pour préserver les services publics et les biens communs, une réduction forte des inégalités, un travail décent pour chacun et un temps réduit pour tous, un système bancaire au service de la société, un contrôle démocratique de la tenue des engagements pris.

Le gouvernement, empêtré dans ses contradictions, est aux abois et ne sait penser qu’en termes d’état d’urgence. Or, il y a urgence d’État. Mais d’un État à qui la société imposerait la primauté de l’intérêt général sur celui de quelques-uns. On a trop glosé in abstracto sur un État social qui existerait en France. L’État social est un concept lénifiant si on ne voit pas que l’État est lui-même un objet contradictoire.Urgence d’État donc, sous contrôle de la société avec toutes ses composantes et ses institutions intermédiaires.

Dans ce contexte, un mot particulier pour les économistes se réclamant de l’hétérodoxie et qui s’échinent à ramer au sein d’associations, de longue ou fraiche date, à contre-courant de la croyance aux vertus du profit, de la propriété et du tout-marché. Je pense notamment à ceux d’Attac, de la Fondation Copernic, des Économistes atterrés, à ceux animant les revues amies Alternatives économiques, Politis, Contretemps, Les Possibles... et bien sûr ceux qui, au sein de l’Université, n’ont pas abdiqué devant l’arrogance néoclassique dont l’arrogance de Macron est, en miroir, l’expression politique.

- La mise à plat de la fiscalité évoquée ci-dessus est l’occasion d’en finir avec cette idée funeste selon laquelle les activités monétaires non marchandes seraient improductives par nature. Qu’on aille dire aux infirmières dont on exige toujours plus dans les hôpitaux ou aux enseignants qui souffrent dans les écoles qu’ils ne produisent pas le salaire qu’ils reçoivent et on verra leur réponse incompréhensible par 99 % des économistes. [2]
- Une transition écologique qui soit sociale exige une politique monétaire qualitative [3] contrôlée démocratiquement. Cela signifie la garantie des emprunts publics par la banque centrale Banque centrale La banque centrale d’un pays gère la politique monétaire et détient le monopole de l’émission de la monnaie nationale. C’est auprès d’elle que les banques commerciales sont contraintes de s’approvisionner en monnaie, selon un prix d’approvisionnement déterminé par les taux directeurs de la banque centrale. et la possibilité pour celle-ci de les financer directement si nécessaire.
- La compatibilité entre une transition écologique et le plein emploi ne passe pas par la relance aveugle de la croissance économique, mais par une réduction du temps de travail couplée avec la réduction des inégalités de revenus et les investissements de transition.
- Le bornage drastique de la logique du profit n’est pas la disparition de l’institution du marché. Trop souvent, la rhétorique dominante commet une confusion conceptuelle entre capitalisme et marché. Comme l’écrivait l’économiste américain John Kenneth Galbraith, critique mais peu révolutionnaire pour autant : « Le choix d’économie de marché pour remplacer avantageusement capitalisme n’est qu’un voile d’absurdité trompeur jeté sur la réalité profonde de l’entreprise : le pourvoir du producteur qui influence et même dirige la demande du consommateur. Mais cela ne se dit pas. On ne s’appesantit guère sur le sujet dans le débat et l’enseignement économiques contemporains. » [4]
- Ladite « science » économique ne connaît pas les rapports sociaux, l’existence des classes sociales est niée et seule existerait une classe moyenne. Les inégalités sociales se sont évanouies au profit d’« inégalités territoriales » ou de la « périphérie ». Et, pour inculquer le nouveau dogme, on fait disparaître les classes de l’enseignement des sciences économiques et sociales en lycée. La défense du pluralisme se mesurera à l’inscription de l’économie à l’intérieur des sciences sociales, au contraire de la définition d’un champ autonome des économistes. À Katowice, la vingt-quatrième COP sur le climat pour rien ou presque risque de piétiner justement parce qu’il est postulé que l’action par les outils économiques est suffisante pour agir. La conception de la taxe carbone qui a été imposée est en échec : les individus n’« arbitrent » pas librement entre des choix en fonction du prix, parce que ces prétendus choix sont contraints par l’environnement socio-institutionnel. L’économie est politique ou elle n’est pas.

La mise en cohérence des préoccupations de la « fin du mois » et de la « fin du monde » est de la responsabilité de régulation des États, dont on attend autre chose que des déclarations de COP en COP. Urgence d’État.



Notes

[1Attac et Fondation Copernic, L’imposture Macron, Un business model au service des puissants, Paris, Les Liens qui libèrent, 2018. Voir aussi Les Économistes atterrés, Macron, un mauvais tournant, Les Liens qui libèrent, 2018.

[2J.-M. Harribey, La richesse, la valeur et l’inestimable, Fondements d’une critique socio-écologique de l’économie capitaliste, Paris, Les Liens qui libèrent, 2013.

[3Voir E. Carré et E. Le Héron, « La politique monétaire post-keynésienne », in É. Berr, V. Monvoisin, J.-F. Ponsot (sous la dir. de), L’économie post-keynésienne, Histoire, théories et politiques, Paris, Seuil, 2018,p. 373-393. J.-M. Harribey, « Comment financer la transition écologique ? » Note pour les Économistes atterrés, octobre 2018

[4J.K. Galbraith, Les mensonges de l’économie, Paris, Seuil, p. 22.

Jean-Marie Harribey

ancien Professeur agrégé de sciences économiques et sociales et Maître de conférences d’économie à l’Université Bordeaux IV.
Jean-Marie Harribey est chroniqueur à Politis. Il anime le Conseil scientifique d’Attac France, association qu’il a co-présidée de 2006 à 2009, il a co-présidé les Économistes atterrés de 2011 à 2014 et il est membre de la Fondation Copernic.

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