Ghana  : vitalité du militantisme en démocratie

27 mars par Jonathan Landgon , Nana Akua Anyidoho

Discours lors d’Occupy Ghana (CC - Wikimedia)

Vingt-cinq ans de démocratie ont ancré le militantisme dans le paysage politique ghanéen. Dans les domaines des politiques économiques, des rapports de genre, de la gouvernance ou de l’exploitation des ressources naturelles, les mobilisations citoyennes pèsent sur la formulation des politiques publiques. Pour autant les luttes manquent encore régulièrement d’efficacité ou d’autonomie vis-à-vis du politique.

En tant qu’un des pays les plus stables d’Afrique subsaharienne, le Ghana est révélateur de la manière dont le militantisme est à la fois une mesure et un catalyseur du changement social. Nous nous intéresserons ici au militantisme tel qu’il se développe depuis le retour de la démocratie en 1992, suite à trois décennies d’alternance entre régimes démocratiques et militaires après l’indépendance de 1957. Notre propos ne couvre donc pas les mouvements sociaux anticoloniaux des décennies 1930, 1940 et 1950, ni les mouvements socialistes révolutionnaires des années 1970 et 1980.

Ces deux périodes de l’histoire nationale sont néanmoins importantes, car d’une part le Ghana est le premier site de décolonisation en Afrique et de l’autre, le régime démocratique actuel a émergé dans un contexte de gouvernement militaire épousant les idées socialistes, bien qu’il soit revenu sur plusieurs d’entre elles (Yeebo, 1991). Beaucoup de militants nourrissant l’espoir d’un tournant socialiste avaient vu leurs actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
et discours limités par les régimes militaires. Le retour au gouvernement constitutionnel a permis la contestation des décisions et des politiques publiques (Langdon, 2009).

Les quatre mouvements sociaux présentés ci-dessous ont été sélectionnés pour donner une idée de la diversité des causes, des lieux et des approches de la mobilisation. Ils illustrent la détermination renouvelée des Ghanéens à s’organiser pour promouvoir et défendre leurs droits politiques, économiques et sociaux.


Contre l’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.

Le premier grand mouvement social qu’a connu le Ghana démocratique demeure une référence en matière de mobilisation nationale (Langdon, 2009). Si de prime abord les manifestations «  Kume Preko |1|  » de 1995 ciblaient une taxe sur la valeur ajoutée imposée par la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site : http://www.banquemondiale.org
, elles s’enracinaient dans une mobilisation plus profonde contre l’ajustement structurel de l’économie ghanéenne (Abrahamsen, 2000). Conduites à l’origine par de jeunes syndicalistes, les marches qui ont animé les centres urbains aux quatre coins du pays ont rassemblé «  plus de gens que ce que les partis politiques arrivaient à drainer  » (Langdon, 2009).

Cette mobilisation a donné trois résultats importants  : tout d’abord, le gouvernement a été obligé de réengager et d’ouvrir véritablement le débat sur la taxe (Hearn, 2001)  ; ensuite les politiciens de l’opposition n’ont pas réussi à coopter les manifestations et à capitaliser sur le plan électoral (Langdon, 2009)  ; enfin les Ghanéens ont appris qu’ils pouvaient contester leur gouvernement et influencer les politiques sans dépendre d’hommes politiques ou de putschistes (Langdon, 2009).


Pour les droits des femmes

Le réseau souple de groupes composant le mouvement de femmes est une autre illustration du militantisme ghanéen. Avant 1992, le militantisme féminin était apolitique et partisan, dans le sens où les femmes se centraient sur des enjeux de bien-être et que leurs principales organisations étaient liées au gouvernement (Tsikata, 1989  ; 2009). Les organisations apparues après 1992 ont fait montre de plus d’indépendance et d’une grande capacité d’action coordonnée, du fait du recouvrement de leur membrariat et de leur cadre de référence commun – les droits des femmes (Tsikata, 2009).

Citons notamment la Coalition on the Women’s Manifesto for Ghana qui, en 2004, a produit un cahier de revendications concernant les droits économiques et sociaux des femmes  ; et le Network for Women’s Right (NetRight), une organisation formée en 1999 qui promeut une approche de la condition des femmes basée sur les droits et qui publie chaque année un rapport sur les avancées et défis en matière de politique d’égalité de genre au Ghana (ibid.). NetRight et la Women’s Manifesto Coalition ont construit des liens avec les syndicats et d’autres organisations nationales et internationales qui leur ont fourni des appuis précieux, notamment sur le plan financier.

La Domestic Violence Coalition (DVC) fournit sans doute l’exemple le plus fort de militantisme pour les droits des femmes dans un environnement défavorable. En 2000, un groupe de femmes auto-dénommées Sisters Keepers a publiquement manifesté contre l’incapacité du gouvernement à mettre un terme aux assassinats en série de femmes dans la capitale entre 1997 et 2001 (Fallon, 2008  ; Manuh, 2007). Reconnaissant que les féminicides relevaient d’un problème de violence plus général contre les femmes, plusieurs de ces militantes ont décidé de former la Coalition on the Domestic Violence Legislation in Ghana. À son plus fort, la coalition a compté plus de cent organisations et individus (Crawford et Anyidoho, 2013).

La DVC s’est lancée dans un plaidoyer vigoureux pour l’adoption d’une loi contre la violence domestique par le parlement. La campagne a impliqué des programmes d’éducation publique, notamment à travers les médias, des marches et des manifestations, parallèlement à un travail plus discret de lobbying des législateurs, dans l’objectif de combattre les résistances à ce projet de loi au sein du gouvernement comme du public en général (ibid.). Les efforts de la DVC ont non seulement abouti en 2007 à l’adoption de la loi sur la violence domestique, mais elles ont également généré un débat public sur les rapports de genre qui n’aurait probablement pas vu le jour autrement (Tsikata, 2009). Dans l’ensemble, l’utilisation du réseautage et des stratégies d’alliance et de plaidoyer par NetRight, la Women’s Manifesto Coalition et la DVC est riche d’enseignements pour les autres sphères militantes du Ghana.


Contre la corruption

Le troisième exemple de militantisme est Occupy Ghana, qui se présente comme un «  large mouvement citoyen  ». Occupy Ghana a commencé sous la forme d’une marche le jour de la République, le 1er juillet 2014, pour protester contre l’inefficacité et la corruption du gouvernement. Organisée par un petit groupe de jeunes professionnels, cette activité a créé une dynamique qui a attiré des militants plus âgés – activistes anticorruption, universitaires et magistrats – et résulté dans la création de Occupy Ghana. Parmi les organisations de la société civile, Occupy Ghana se distingue par sa capacité à impliquer la «  classe moyenne  » et par son usage des médias sociaux pour mobiliser ses membres et diffuser l’information. Ses adhérents ont également utilisé des moyens plus conventionnels pour pousser leurs revendications, tels que des conférences de presse et des actions en justice.


Pour la souveraineté locale

Le militantisme n’est néanmoins pas seulement une activité réservée aux élites urbaines et éduquées au Ghana. Beaucoup a été écrit sur le militantisme citoyen dans le secteur extractif |2|. Le cas de la lutte des communautés de la lagune de Songor, à Ada, en fournit une illustration intéressante |3|. Lorsque du pétrole a été découvert dans des quantités commercialisables au large des côtes ghanéennes, le sel est devenu une marchandise convoitée du fait de son rôle dans la transformation pétrochimique (Affam et Asamoah, 2011). Cette demande nouvelle a stimulé les convoitises nationales et internationales pour la lagune, avec l’intention de plus en plus manifeste de relocaliser les communautés locales. Cette menace a réveillé un mouvement qui avait déjà réussi à empêcher la prise de contrôle de la lagune par des multinationales dans les années 1980.

Nous pointons la réémergence d’un mouvement qui était actif Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
vingt-cinq ans plus tôt pour souligner le fait que le militantisme s’enracine dans des lieux et des gens qui ne disparaissent pas, mais peuvent être remis en mouvement lorsque leurs moyens d’existence et leur style de vie sont l’objet de nouvelles menaces. Pour autant, les modalités de la mobilisation ont changé  : la démarche n’est plus clandestine et confrontationnelle, mais repose sur des réunions locales ouvertes, la sensibilisation via les radios communautaires et des sessions d’éducation populaire et des manifestations. Ensuite, l’objectif n’a pas seulement consisté à stopper l’expropriation des ressources naturelles, mais aussi à engager la discussion avec les responsables publics sur les conditions de développement et de sauvegarde de la lagune. Une autre différence importante avec les années 1980 réside dans le fait que les femmes, auparavant exclues du mouvement, sont aujourd’hui à sa tête (Langdon, Larweh et Cameron, 2014).

Tout en demeurant attachés à la démocratie électorale, il est clair que les Ghanéens aspirent à utiliser et défendre leurs droits à se rassembler, afin de lutter pour le changement. Si les quatre exemples présentés ici montrent l’efficacité de ces mobilisations organisées, ces histoires comportent également des frustrations et des échecs, en particulier lorsqu’il s’agit de maintenir un niveau d’engagement collectif dans la durée en vue de défendre l’adoption de politiques ou la mise en œuvre de lois. Qui plus est, bien des mouvements ont été sans effet sur le plan politique, tandis que d’autres ont été cooptés et manipulés par les partis. Néanmoins ces quatre cas mettent en évidence l’importance et la vitalité du militantisme au sein du paysage sociopolitique ghanéen. Ils illustrent aussi l’importance des coalitions et des réseaux. Si la construction de liens entre les groupes sociaux et les organisations peut être difficile, elle augmente considérablement l’efficacité de l’action militante.


Traduction de l’anglais  : François Polet


Bibliographie

- Abrahamsen R. (2000), Disciplining Democracy  : Development Discourse and Good Governance in Africa, Londres, Zedbooks.
- Affam M. et Asamoah D.N. (2011), «  Economic Potential of Salt Mining in Ghana Towards the Oil Find  », Research Journal of Environmental and Earth Sciences, 3 (5).
- Anyidoho N.A. et Crawford G. (2014), «  Leveraging global links for local advocacy  : WACAM’s challenge to the power of transnational mining corporations  », Canadian Journal of Development Studies, 35 (4).
- Crawford G. et Anyidoho N.A. (2013), «  Ghana  : Struggles for rights in a democratising context  », in Andreassen B. A. et Crawford G. (dir.), Human rights, power and civic action  : comparative analyses of struggles for rights in developing societies, Londres, Routledge.
- Fallon K. (2008), Democracy and the Rise of Women’s Movements in Sub-Saharan Africa, Baltimore, John Hopkins University Press.
- Hearn J. (2001), «  The “uses and abuses” of civil society in Africa  », Review of African Political Economy, 28 (87).
- Kwai Pun V. (2007), Mining displacement and learning in struggle in Ghana (Mémoire de maîtrise), Montréal, McGill University.
- Langdon J. (2009a), Democracy And Social Movement Learning In Ghana  : Reflections On 15 Years Of Learning In The Democratic Terrain By Ghanaian Activist-Educators (Thèse de doctorat), Montréal, McGill University.
- Langdon J., Larweh K. et Cameron S. (2014), «  The Thumbless Hand, The Dog And The Chameleon  : Enriching Social Movement Learning Theory Through Epistemically Grounded Narratives Emerging From A Participatory Action Research Case Study In Ghana  », Interface, 6 (1).
- Manuh T. (1991), «  Survival In Rural Africa  : The Salt Co-Operatives In Ada District, Ghana  », in Taylor D. R. F. et Mackenzie F. (dir.), Development From Within  : Survival In Rural Africa, New York, Routledge.
- Manuh T. (2007), «  Doing Gender Work in Ghana  », in Cole C. et al. (dir.), Africa After Gender  ? Bloomington, Indiana University Press.
- Tsikata D. (2009), «  Women’s Organizing in Ghana Since the 1990s  : From Individual Organizations to Three Coalitions  », Development, vol. 52, n°2.
- Tsikata D. (1989), «  Women’s Political Organizations, 1951-1987  », in Hansen E. et Ninsin K. A. (dir.), The State, Development and Politics in Ghana, Londres, CODESRIA.
- Yeebo Z. (1991), Ghana  : The Struggle for Popular Power, Londres, New Beacon Books.


Source : Entre les lignes entre les mots

Alternatives Sud : Etat des résistances dans le Sud : Afrique - Volume 23-2016 / 4 - Centre Tricontinental – Editions Syllepse - https://www.syllepse.net/lng_FR_sru...

Louvain-La-Neuve (Belgique) – Paris, 2016, 222 pages, 13 euros

Note de lecture : imaginaire-democratique-contre-instrumentalisation-identitaire-et-logiques-clientelistes/

Editorial de François Polet : Afrique subsaharienne  : entre révoltes populaires et restaurations autoritaires, etat-des-resistances-dans-le-sud-afrique-editorial-de-francois-polet-afrique-subsaharienne%E2%80%89-entre-revoltes-populaires-et-restaurations-autoritaires/

Notes

|1| Expression akan (langue de la majorité des Ghanéens) signifiant «  Tu peux aussi bien me tuer  ».

|2| Le travail de la Wassa Association of Communities Affected by Mining dans ce domaine est exemplaire (Anyidoho et Crawford, 2014  ; Kwai Pun, 2007).

|3| La zone humide de Songor est la plus grande zone humide productrice de sel d’Afrique de l’Ouest. Elle est aussi essentielle à la survie de 60 000 membres de l’ethnie Ada et occupe une part centrale de leur identité.

Auteur.e

Jonathan Landgon

professeur au Development Studies Program de l’Université St. Francis Xavier, Canada.


Auteur.e

Nana Akua Anyidoho

chercheuse senior à l’Institute of Statistical, Social and Economic Research, Université du Ghana, Accra.