Giorgos Mitralias « Toute dette dont la société n’a pas bénéficié est illégitime »

12 mars 2015 par Yorgos Mitralias , Lina Sankari


Pour le membre de 
la campagne grecque pour l’audit de la dette, Giorgos Mitralias, la création d’une commission d’audit de la dette correspond à un droit fondamental du peuple.
Entretien réalisé par 
Lina Sankari

Cinquante six pour cent (56 %) 
de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
grecque, acquise avant la crise, serait illégitime car issue de taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5 millions de dollars, donc en tout 15 millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
exorbitants ou de cadeaux fiscaux. Que considérez-vous, pour votre part, comme relevant d’une dette légitime ?

Giorgos Mitralias L’identification de la part odieuse de la dette doit relever d’un travail minutieux. Pour l’instant, existent de forts indices qui nous invitent à soupçonner qu’une part de la dette est illégitime. C’est le cas de la dette envers la troïka Troïka Troïka : FMI, Commission européenne et Banque centrale européenne qui, ensemble, imposent au travers des prêts des mesures d’austérité aux pays en difficulté. (Commission européenne, Banque centrale européenne BCE
Banque centrale européenne
La Banque centrale européenne est une institution européenne basée à Francfort, créée en 1998. Les pays de la zone euro lui ont transféré leurs compétences en matières monétaires et son rôle officiel est d’assurer la stabilité des prix (lutter contre l’inflation) dans la dite zone.
Ses trois organes de décision (le conseil des gouverneurs, le directoire et le conseil général) sont tous composés de gouverneurs de banques centrales des pays membres et/ou de spécialistes « reconnus ». Ses statuts la veulent « indépendante » politiquement mais elle est directement influencée par le monde financier.
et Fonds monétaire international FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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). Des constitutionnalistes grecs mènent depuis longtemps des études en ce sens. À titre d’exemple, notons que le premier mémorandum n’est jamais passé par le Parlement pour être validé. C’est plus qu’un indice de son illégalité. Toute dette qui n’a pas bénéficié à la société, à l’État, mais s’est contentée de satisfaire des intérêts particuliers ou inavouables peut aujourd’hui être considérée comme illégitime à mon sens. Ajoutons que la présidente du Parlement grec, Zoé Kostantopoulou, a annoncé la création d’une commission d’enquête parlementaire sur la corruption. Une coïncidence heureuse alors que s’ouvrait, hier à Athènes, le grand procès de la filiale grecque de Siemens où 64 personnes sont suspectes, dont 13 ressortissants allemands. Le président de la filiale grecque, Michalis Christoforakos, s’est enfui en Allemagne et les autorités refusent toujours de l’extrader. Voilà le visage de l’Allemagne de Martin Schulz et Angela Merkel qui accusent jour après jour les Grecs de corruption.

Qu’attendez-vous de la commission d’audit de la dette grecque qui va être mise en place par la présidente du Parlement ?

Giorgos Mitralias Une telle commission est une première historique en Europe à l’initiative d’un Parlement démocratiquement élu. J’espère qu’elle fera des émules étant donné que le problème de la dette n’est pas spécifiquement grec, même si je n’ai pas d’illusions, vu la composition politique des Parlements du reste de la zone euro. Pour la Grèce, cela correspond à un droit élémentaire et fondamental du peuple à connaître la vérité. C’est une initiative qui devrait être prise d’office dans tous les pays. Cela correspond d’ailleurs à la découverte du fondateur du réseau international du comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde, Éric Toussaint, d’un règlement de l’Union européenne datant de 2013, imposant aux gouvernements touchés par les mémorandums d’auditer leur dette. C’est donc quelque chose de tout à fait légal.

Le travail de la commission d’audit formé par le Parlement est-il complémentaire de celui du gouvernement dans ses négociations avec Bruxelles ?

Giorgos Mitralias Le gouvernement Syriza n’avait pas prévu d’auditer la dette. Il faut admettre qu’ils ne revendiquent pas l’annulation ou l’effacement 
d’une part de la dette. Cette initiative revient à cette dame extraordinaire qu’est la présidente du Parlement. Ce travail est complémentaire de celui entamé avec la demande de réparation à l’Allemagne au titre des dommages de guerre et aux emprunts forcés durant l’occupation du pays. Alexis Tsipras 
a consacré un discours au Parlement mardi à ce sujet. Le combat continue et c’est positif.




Yorgos Mitralias

Journaliste, Giorgos Mitralias est l’un des fondateurs et animateurs du Comité grec contre la dette, membre du réseau international CADTM et de la Campagne Grecque pour l’Audit de la Dette. Membre de la Commission pour la vérité sur la dette grecque et initiateur de l’appel de soutien à cette Commission.