Grandes protestations à Abidjan (Côte d’Ivoire) : « On a faim ! »

7 avril 2008 par Yolaine Lhoist , Neil Lopes , Maurice Fahe , Achille Esse


Après les populations du Cameroun, du Burkina Faso, d’Haiti ou encore du Sénégal, les Ivoiriens ont à leur tour marqué leur vive désapprobation face à une situation sociale qui ne cesse de se détériorer. Les 31 mars et 1er avril derniers, les rues d’Abidjan ont été le théâtre de manifestations pour dénoncer la cherté de la vie. Plusieurs centaines de personnes réclamaient de la part des autorités des solutions pour juguler l’augmentation exponentielle du prix de nombreuses denrées de première nécessité à l’instar de l’huile de palme (qui est passé de 600FCFA [1] à 1000FCFA), de la viande (1700FCFA à 2000FCFA) ainsi que du riz, du lait, du savon, des carburants … Là encore, la police a brillé par son acharnement à empêcher l’expression de la démocratie et à refuser à des populations affamées la possibilité de jouir d’un droit pourtant constitutionnellement reconnu. Les manifestations furent ainsi durement réprimées. Selon différentes sources, les forces de l’ordre ont fait usage de balles réelles. Il y aurait eu mort d’hommes [2].
Ces manifestations interviennent au lendemain d’une « virée nocturne » du chef de l’Etat ivoirien, Laurent Gbagbo, en compagnie du député socialiste Jack Lang à la « rue Princesse », réputée pour être la « rue de tous les vices ». Le député français déclarait d’ailleurs à cette occasion : « Je suis très heureux de me retrouver en compagnie du Président qui, on l’a vu ce soir encore, bénéficie d’une grand popularité à Abidjan et notamment dans les quartiers populaires. […] Abidjan, plus que jamais, est une ville vivante et certainement l’une des villes les plus vivantes de l’Afrique tout entière ». Ce « bain de foule » a certainement mis le feu aux poudres. Une chose est certaine, la population ivoirienne a démontré à son président ainsi qu’à son hôte qu’elle était bien « vivante », mais qu’elle ne le resterait plus longtemps si l’on ne mettait pas un terme à la situation désastreuse que subit la Côte d’Ivoire. En témoignent l’état du chômage qui touche plus de 40% de la population active. Selon l’indice de développement humain (IDH Indicateur de développement humain
IDH
Outil de mesure, utilisé par les Nations unies pour estimer le degré de développement d’un pays, et prenant en compte le revenu par habitant, le degré d’éducation et l’espérance de vie moyenne de sa population.
élaboré par le Programme des Nations Unis pour le développement - PNUD PNUD
Programme des Nations unies pour le développement
Créé en 1965 et basé à New York, le PNUD est le principal organe d’assistance technique de l’ONU. Il aide - sans restriction politique - les pays en développement à se doter de services administratifs et techniques de base, forme des cadres, cherche à répondre à certains besoins essentiels des populations, prend l’initiative de programmes de coopération régionale, et coordonne, en principe, les activités sur place de l’ensemble des programmes opérationnels des Nations unies. Le PNUD s’appuie généralement sur un savoir-faire et des techniques occidentales, mais parmi son contingent d’experts, un tiers est originaire du Tiers-Monde. Le PNUD publie annuellement un Rapport sur le développement humain qui classe notamment les pays selon l’Indicateur de développement humain (IDH).
Site :
), la Côte d’Ivoire se place en 166e position sur 177 pays.
Ces soubresauts de colère mettent en exergue une situation qui tire incontestablement son origine des impacts socio-économiques de la mise en œuvre des programmes d’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
en Côte d’Ivoire.

La Côte d’Ivoire a longtemps été réputée pour sa réussite dans le commerce de café et de cacao, cette agriculture exportatrice qui faisait vivre plus d’un tiers de la population ivoirienne et contribuait à 40% de la production mondiale de cacao. Ce « miracle ivoirien » était notamment dû à une bonne gestion des revenus de l’agriculture. En effet, les paysans étaient assurés d’un revenu fixe garanti par la Caistab (Caisse de stabilisation) qui laisse aux planteurs le soin de fixer les prix et qui prélève les taxes. Le marché du café et du cacao est en plein essor et sert notamment à financer de nombreux projets d’infrastructures. Cette situation dure jusqu’à la fin des années 1970 et s’effondre littéralement lors de la crise économique mondiale du début des années 1980. Le déclenchement de la crise de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
au début des années 1980 a permis aux IFI (institutions financières internationales) de sortir de l’ombre où elles avaient été reléguées à la suite de l’effondrement du système de Bretton Woods. Comme solution pour gérer ladite crise, elles imposent des plans d’ajustement structurel (PAS) qui constituent un prélude au Consensus de Washington [3] et une technique de subordination aggravée des pays du Tiers-monde aux pays les plus industrialisés, dont font partie les anciennes puissances coloniales comme la France.
C’est ainsi que depuis lors, les prêts des IFI mais aussi toute action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
sur la dette (restructuration, réduction ou annulation de la dette) sont conditionnés par la conclusion préalable d’un accord concernant un programme d’ajustement structurel, véritable symbole de la mise sous tutelle des économies des PED (pays en voie de développement).
L’ajustement structurel s’analyse en un ensemble d’exigences libérales parmi lesquelles l’on compte la réduction des dépenses publiques donc de l’intervention de l’Etat, la privatisation et l’ouverture des marchés. Ces trois facettes du néolibéralisme n’ont pas manqué de causer des dégâts socio-économiques dans une Côte d’Ivoire où la situation des populations rend indispensable l’intervention étatique. Il en résulte une hausse des coûts des services puisque du social avec l’Etat, l’on passe à la recherche de profit avec le privé. L’ajustement en Côte d’Ivoire s’est également attaqué à la filière café-cacao.
En effet, au milieu des années 1980, avant que la Côte d’Ivoire subisse la chute des marchés internationaux, entre dans la spirale de la dette et soit contrainte à l’ajustement structurel et à la libéralisation, la gestion de la filière cacao consistait en un système où le pouvoir politique pouvait jouer sur les quotas d’exportation (via la Caistab) pour répartir la manne cacaoyère entre les différents acteurs économiques, eux-mêmes parties prenantes du jeu politique.
Malgré la lutte du pouvoir politique et des opérateurs privés ivoiriens pour freiner le processus, la libéralisation de la filière cacao est totale en août 1999 [4], et la Caisse de stabilisation perd son rôle régulateur.
Les effets de cette libéralisation se sont vite fait sentir : la précarisation des planteurs qui ont perdu face aux banques et aux acheteurs étrangers toutes garanties Garanties Acte procurant à un créancier une sûreté en complément de l’engagement du débiteur. On distingue les garanties réelles (droit de rétention, nantissement, gage, hypothèque, privilège) et les garanties personnelles (cautionnement, aval, lettre d’intention, garantie autonome). et protections réelles, entraînant par voie de conséquence une dégradation de leur situation financière. Les producteurs de cacao estiment avoir perdu entre 1998 et 2001 près de la moitié de leurs revenus et imputent à la libéralisation [5] la responsabilité de cette baisse, dramatique pour eux. L’incidence de la pauvreté est, depuis 1995, supérieure à 40% dans les régions propices à la culture du cacao [6]. Le prix au producteur est passé de 570 FCFA/kg lors de la campagne agricole de 1998/99 (la dernière de la stabilisation) à 220-260 FCFA en 2000.

La dévaluation Dévaluation Modification à la baisse du taux de change d’une monnaie par rapport aux autres. du franc CFA en 1994, qui, elle aussi est une manifestation des attentes libérales des bailleurs, n’a pas non plus manqué d’avoir un impact négatif pour les populations ivoiriennes.
Si en termes économiques, on a pu observer après la dévaluation, des performances relativement bonnes pour la Côte d’Ivoire, il est à relever que le changement de parité a essentiellement profité aux secteurs dynamiques de l’économie, orientés vers l’exportation. Au lendemain de la dévaluation, la pauvreté en Côte d’Ivoire n’apparaît plus seulement comme un phénomène rural mais de plus en plus comme un problème urbain. En effet, durant les années qui ont suivi la dévaluation, la pauvreté a augmenté en milieu urbain. Le taux de pauvreté a été multiplié par 2.8 en milieu rural alors qu’à Abidjan, il est multiplié par 15.8 et il quadruple dans les autres centres urbains [7]. Longtemps, les questions de pauvreté urbaine n’ont pas été d’actualité en Côte d’Ivoire ; la question devient plus présente du fait essentiellement de la dévaluation du franc CFA et de ses effets défavorables, qui se résument dans la cherté accrue de la vie.

Les institutions financières internationales ne sont donc pas étrangères à la situation chaotique que subit aujourd’hui la population ivoirienne, et ce n’est certainement pas le « new deal New Deal Le terme New Deal (nouvelle donne) est utilisé pour la première fois, devant la Convention du Parti démocrate à Chicago en juillet 1932. Il désignera l’expérience tentée, dès 1933, par le président Franklin Roosevelt pour mettre fin à la profonde crise économique que les Etats-Unis traversaient depuis 1929. L’expression New Deal recouvre un ensemble de mesures allant de l’aide aux secteurs économiques les plus touchés par la crise jusqu’à des réformes sociales. Dès 1938, une nouvelle récession intervient et marque les limites du New Deal. La relance se fera sous les auspices de la Seconde Guerre mondiale. Roosevelt n’a pas développé un programme cohérent qui serait similaire au programme des Travaillistes britanniques de 1945.  » envisagé par le président de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
, Robert Zoellick, et qui consiste en un renforcement de la distribution des produits alimentaires vitaux par le PAM (Programme alimentaire mondial de l’ONU) ni l’augmentation dérisoire (485 à 800 millions d’euros pour toute l’Afrique !) du budget pour l’agriculture préconisée encore une fois par Zoellick, qui vont changer la donne. Encore moins les mesures envisagées par le président Gbagbo qui suggère de baisser la TVA de moitié (de 18% à 9%) sur les produits de première nécessité, ou encore la suspension des droits de douanes sur une demi-douzaine de ces produits durant les trois prochains mois.

Il est nécessaire de s’opposer aux politiques libérales qui ne cessent de démontrer leurs limites, pour mettre en œuvre des programmes dont l’unique objectif est de prendre réellement soin des populations qui crient leur désespoir à la face du monde, à l’instar de cette ménagère ivoirienne : « on est fatigué, on a faim ».

Yolaine Lhoist, Neil Lopes, Achille Esse et Maurice Fahe - Réseau international CADTM


Notes

[11 Euro = 655,957 FCFA

[2Les informations varient en ce qui concerne le nombre de morts, Radio France Internationale parle d’un mort et de nombreux blessés.

[3Les exigences libérales contenues dans les PAS des années 1980 et les programmes de lutte contre la pauvreté des années 1990 ont été résumées par John Williamson dans la notion de Consensus de Washington qui comporte dix préceptes.

[4Celle du café est intervenue en 1997

[5Une analyse d’Anne Bednik (Monde Diplomatique) montre que ces fonds privés furent, la plus grande partie du temps, détournés à d’autres fins que celles d’assurer un niveau de vie supportables aux agriculteurs ivoiriens. Voici d’ailleurs deux exemples qu’elle cite : 9 milliards de francs CFA (1,3 million d’euros) ont payé l’acquisition d’une usine de broyage aux Etats-Unis tandis que 30 autres milliards (4,5 millions d’euros) ont été consacrés au réarmement des Forces armées nationales de Côte d’Ivoire.

[6Marchés tropicaux et méditerranéens, n°2935, 8 février 2002, page 265

[7Valéry Garandeau, La Côte d’Ivoire : l’après Houphouët-Boigny, De la dévaluation de 1994 à l’élection présidentielle de 2000, op. cit.

Maurice Fahe

Maurice FAHE - FNDP Côte d’ivoire / CADTM