Grèce, Espagne et Tunisie : d’autres politiques de santé sont possibles

6 avril 2015 par Salaheddine Lemaizi

La plateforme « Santé et protection sociale », organisée lors du Forum social mondial 2015 à Tunis, a consacré un atelier à la construction et à la défense d’alternatives en matière de politique de santé. Synthèse des travaux de cette activité.

Trois formations politiques ont été invitées à présenter leurs programmes pour ce secteur. Le 27 mars, Carmen San José (Podemos - Espagne), Sofia Tzitzikou (Syriza - Grèce) et Sami Souhili (Front Populaire -Tunisie) ont décliné leurs projets respectifs pour faire face à la crise sanitaire et à l’offensive libérale sur la santé et la protection sociale.

Les enjeux de ces présentations est de coordonner nos luttes contre les mêmes politiques qui nous menacent, articuler nos luttes avec les mouvements contre l’austérité, la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
, le libre-échange et construire ensemble les alternatives aux projets de santé appliqués dans nos pays, au Sud comme au Nord.

Espagne : Un projet de changement social

Carmen San José (Podémos, Espagne) a tenu à rappeler que le système de santé espagnol, offrait jusqu’à récemment des services de qualité avec un accès équitables aux soins pour les populations comme en témoigne les indicateurs de santé maternelle et infantile. « L’investissement espagnol en santé est certes plus faible que la moyenne européenne, mais les performances étaient égales à ceux de la zone euro », rappelle San José.

Dès la crise économique et de la dette publique de 2008, ce système de santé est perturbé fortement par les coupes budgétaires, et la réduction drastique des effectifs. A partir de 2012, l’Etat espagnol réduit drastiquement le budget de la santé (10 milliards d’euros en 4 ans). Entre 2012 et 2014, le secteur connait 53 200 licenciements (10% du personnel de santé), des milliers de lits sont supprimés, les populations vulnérables comme les sans emplois, et les sans papiers sont exclus du système de santé, soit un million de personne doivent payer pour accéder aux soins, des centres de santé mentale sont supprimés, le gouvernement met fin à la gratuité des médicaments pour les personnes âgées, etc…Les régions les plus touchées par ces privatisations sont Madrid et la Catalogne, la région la moins touchée est l’Andalousie. « On ne peut mesurer encore avec précisions les effets de l’austérité sur le système de santé mais on peut déjà constater une situation déplorable », explique la militante de Podémos. Cette dernière pointe du doigt la montée des inégalités et le la casse subit par le système de santé en particulier, ainsi que la détérioration des déterminants sociaux de la santé.

Les conséquences directes de cette cure d’austérité sont :
- L’allongement des listes d’attentes pour les consultations et les opérations
- Hausse de la mortalité maternelle, du taux de suicide chez les 25-35 ans
- Arrêt du remboursement d’une liste de médicaments
Pour rompre avec ces politiques, Podemos propose un programme de changement social et non pas un simple programme sanitaire. Ce programme se compose,entre autres, des points suivants :

- Un audit de la dette publique et la dette sanitaire des hôpitaux 
- Un changement constitutionnel pour supprimer l’article 35 de la constitution qui donne la priorité au remboursement de la dette publique par rapport aux dépenses sociales
- Annuler les privatisations des hôpitaux publics et les Partenariats public privé (PPP) et mettre fin à toutes les initiatives pour le financement privé, notamment les fonds d’investissement Fonds d’investissement Les fonds d’investissement (private equity) ont pour objectif d’investir dans des sociétés qu’ils ont sélectionnées selon certains critères. Ils sont le plus souvent spécialisés suivant l’objectif de leur intervention : fonds de capital-risque, fonds de capital développement, fonds de LBO (voir infra) qui correspondent à des stades différents de maturité de l’entreprise. et les multinationales. La renationalisation du système de santé espagnol coutera beaucoup moins que la privatisation actuelle. Par exemple, la sous-traitance du service de la restauration dans les hôpitaux coute sept fois plus que si elle était gérée en interne.
- Améliorer les conditions de travail des employés du secteur.
- Contrôler les industries pharmaceutiques, en mettant fin à la pression que subissent les professionnels de santé des labos.
- Réactiver l’agence d’observation des médicaments qui est en hibernation et rendre accessible les médicaments « innovants » au juste prix, spécialement le nouveau traitement rétroviral contre l’hépatite C, Sofosbuvir.
- Garantir des droits aux citoyens : l’indépendance de la décision médicale, le choix du médecin traitant, la confidentialité des données personnelles et non les mettre à la disposition des firmes (banques et assurance).
- Préserver le droit des femmes à recourir à l’Interruption volontaire de grossesse (IVG) dans les hôpitaux publics.
- Rendre accessible aux patients une mort sans souffrance.

« Depuis les marées blanches du personnel de santé de 2012, la population est mobilisée autour de ces questions », souligne Jan Sosé de Podémos. Pour cette raison, notre programme est le fruit de cette mobilisation, il n’est pas le fruit des experts mais émane de la base, auprès de la population qui veut un système de santé, où les citoyens ont la possibilité d’exercer un contrôle populaire ».

Tunisie : Défendre le secteur public

A l’instar de Podémos en Espagne, le Front populaire de Tunisie est l’expression politique d’une mobilisation politique radicale, et l’espoir d’une alternative pour les Tunisiens. S. Souhili a présenté le programme de son parti pour le secteur de la santé. « L’élaboration de ce programme a pris en compte les tensions actuelles dans le système sanitaire tunisien », précise-t-il. Brièvement, le système de santé est caractérisé par :
1. Des disparités régionales : entre les zones internes et les régions côtières
2. Des disparités dans la répartition des RH dans les régions et un déséquilibre dans la répartition des médecins/hab
3. Présence d’industries polluantes nuisant à la santé des travailleurs
4. Dans le secteur public, la population est mécontente de la mauvaise qualité des soins
5. Faible participation de l’Etat dans le financement des soins depuis le Programme d’Ajustement Structurel Ajustement structurel Politique économique imposée par le FMI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts. (PAS) des années 80.
6. Faible couverture médicale : 50% de la population n’a pas de couverture. Le régime pour les personnes démunies couvertes réduit cette population au statut de citoyens de seconde zone.
7. Le retour des maladies de la pauvreté : la gale, la tuberculose, etc…

Le programme du Front populaire s’articule autour des points suivants
A. Défendre une politique de développement économique dans toutes les régions, et rendre la santé au cœur de la politique publique.
B. Se donner les moyens de cette politique à travers un impôt sur le capital.
C. Combler les déficits et les disparités entre public et privé et entre les régions…
D. Défendre le secteur public en réduisant les différences entre privé et public et en investissant dans l’hôpital.
E. S’opposer à la privatisation du système de santé, et toutes les formes de Partenariat Public privé (PPP).
F. Faire participer les citoyens dans la conduite de la politique de santé.

Grèce : Du coma à la dignité

Enfin, le meilleur espoir est pour la fin avec Sofia Tzitzikou de Syriza. Cette pharmacienne représente également le dispensaire et pharmacie sociales d’Athènes. Elle a résumé tous les espoirs, mais aussi les défis que suscite l’expérience de cette coalition de gauche radicale au pouvoir depuis janvier dernier. « La victoire de Syriza est la victoire de la dignité, c’est la victoire d’une colère citoyenne », lance d’entrée de jeu Tzitzikou. Et d’ajouter : « Notre peuple est sortie d’un coma imposé par la Troïka Troïka Troïka : FMI, Commission européenne et Banque centrale européenne qui, ensemble, imposent au travers des prêts des mesures d’austérité aux pays en difficulté.  ». Cette militante rappelle ce moment fort : « Le soir de la victoire de Syriza, nous étions rassemblés à la place d’Athènes, silencieux, encore sous le choc de cette victoire ». Cette victoire de Syriza a ouvert la voie à des alternatives à l’austérité sur le terrain. Parmi les mesures d’urgence prévues dans le programme de cette coalition, nous citons :

- Suppression du ticket modérateur de 5 euros, imposé à une partie de la population pour accéder à l’hôpital. Ce ticket a constitué un obstacle pour l’accès aux soins.
- Embauche du personnel de santé dans les hôpitaux.
- Réouverture d’une partie des hôpitaux fermés par les plans d’austérité. Pour rappel, sur les 137 hôpitaux, 54 hôpitaux ont été fermé par les précédents gouvernements.
- Décréter la gratuité des soins comme la vaccination pour les enfants.

Malgré ce programme d’urgence, la représentante de Syriza reconnait les difficultés que rencontre l’application de ces mesures. « La santé est dans un état de ruine, un grand effort est nécessaire pour reconstruire ce système.

Notre plus grand soutien est la mobilisation populaire », rassure-t-elle. Tzitzikou plaide pour des changements de fonds, et le maintien pour le moment des structures de soins autogérées, mises en place pour pallier aux mesures d’austérité.

L’application de ces trois plans de réformes dépendra de plusieurs paramètres, en premier des rapports sociaux dans chacun de ces pays.


Salaheddine Lemaizi, militant d’ATTAC Maroc, membre du réseau CADTM

Auteur.e

Salaheddine Lemaizi

membre d’ATTAC CADTM Maroc et Comité des études et de plaidoyer du CADTM Afrique.


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