Grèce : L’affaire Novartis, un scandale aux airs de déjà-vu

28 mai par Marie-Laure Coulmin Koutsaftis


cc William Hamon pour Flickr, 2008

Les investigations du FBI, suite aux Paradise Papers et aux Panama Papers, à l’encontre de la multinationale pharmaceutique Novartis ont éclaboussé fâcheusement plusieurs personnalités du monde politique grec. La Commission d’enquête du Parlement hellénique a renvoyé vers la justice le dossier concernant les accusations portées contre plusieurs hommes politiques, dont certains sont aussi parlementaires, ce qui devrait entraîner l’ouverture imminente d’une enquête. De nouveaux éléments de preuves concernant des comptes bancaires laissaient espérer des développements d’ici l’été 2018. Indépendamment des remugles soulevés par cette affaire, le gouvernement de Tsipras la met en exergue pour en faire sa vitrine de lutte contre la corruption, une des obligations mémorandaires de l’État grec ... et mettre en difficulté ses adversaires politiques impliqués.

Pour ceux qui suivent l’actualité grecque, le parallèle de l’affaire Novartis avec le scandale SIEMENS s’impose. Pour tous les autres, la puanteur caractéristique de la corruption qui en émane évoque des affaires connues dans d’autres pays, au Nord comme au Sud.

Suite aux révélations du FBI, des témoignages sous serment ont été recueillis par la justice grecque contre les anciens Premiers ministres Panayiotis Pikrammenos et Antonis Samaras, ainsi que contre leurs ministres Yiannis Stournaras, Dimitris Avramopoulos, Adonis Yioryiadis, Andreas Lykourentzos et Marios Salmas pour le parti de droite Nouvelle Démocratie, et pour le parti socialiste PASOK, Andreas Loverdos, Evaggelos Venizelos et Yiorgos Koutroumanis. Des directeurs d’hôpitaux publics sont aussi visés par ces accusations, au total une trentaine de personnes.

La Grèce est l’un des pays qui contribue à indexer mondialement le prix courant des médicaments, ce qui a incité Novartis à intervenir directement auprès des officiels grecs concernés, principalement les ministres de la Santé et/ou des Finances, pour que ses produits soient mieux rémunérés que ceux de ses concurrents - il s’agissait notamment de médicaments anti-cancéreux, déjà fort onéreux.

Ainsi on trouve des accusations liées à la commande de vaccins contre la grippe aviaire pour l’ensemble de la population en Grèce, ainsi que pour un appel d’offre publique de 200 millions d’€ pour l’approvisionnement en tests préventifs contre le virus du Sida. Des sommes ont été versées par Novartis en « remerciement » d’un soutien consistant à surestimer le prix des médicaments du groupe ; à entériner la circulation de médicaments onéreux, dans le contexte des memoranda et du démantèlement du système national de santé (ESY) en Grèce. De même le paiement des dettes de l’État grec envers Novartis d’une hauteur de 65 millions d’€ a été facilité dans une période de gel des paiements publics, en échange d’une rétribution de 2 millions en espèce. La société Novartis a été favorisée par la surévaluation du prix de ses médicaments, des autorisations d’exploitation ont été accordés en processus accéléré.

La corruption passive et l’abus de confiance au détriment de l’administration ont porté un préjudice estimé à 3 milliards d’€ en échange de pots de vin distribués entre 2006 et début 2015 pour un total de 50 million € [1].

Une note manuscrite d’un premier ministre avec des numéros de téléphone portable a été remise au vice-président de Novartis Grèce, Frouzis, afin de le mettre en contact direct avec le vice-ministre de l’Économie, responsable des paiements de l’administration grecque à l’époque.

Yiannis Stournaras, l’actuel gouverneur de la Banque Centrale Banque centrale La banque centrale d’un pays gère la politique monétaire et détient le monopole de l’émission de la monnaie nationale. C’est auprès d’elle que les banques commerciales sont contraintes de s’approvisionner en monnaie, selon un prix d’approvisionnement déterminé par les taux directeurs de la banque centrale. de Grèce et ancien Ministre des Finances de Samaras, a été salarié comme conseiller de Novartis en 2011, six mois [2] avant d’accéder à la fonction de Ministre de l’Économie.

Le vice-président de Novartis, qui était aussi à la tête de l’Union des entreprises pharmaceutiques de Grèce, envoyait régulièrement des missives personnelles à Adonis Yioryiadis alors Ministre de la santé du gouvernement Samaras de juin 2013 à septembre 2014, avec des conseils « législatifs », alors que parallèlement, il faisait état devant ses supérieurs de son influence sur le monde politique grec. Novartis comptait parmi les 14 entreprises du think tank de Samaras [3] qui allait « sortir la Grèce des programmes d’aide » pour la conduire « à la stabilité et au redressement. »


Novartis, un scandale comparable à l’affaire SIEMENS

Au total l’intégrité des hommes politiques au pouvoir au moment de l’affaire semble discutable malgré leurs protestations effarouchées. Ils appartiennent à la mouvance Pasok / Nouvelle Démocratie que l’on pouvait qualifier de « mémorandaire » jusqu’au volte-face de Tsipras en juillet 2015. Outre la conviction néolibérale affichée desdits ministres, l’appât du gain et l’évidente corruption semblent constituer un motif aussi trivial qu’évident. L’enquête sur les responsables politiques cités dans l’affaire est inévitable malgré la loi d’impunité dont bénéficient les ministres grecs : c’est aussi une obligation du troisième mémorandum que de « lutter contre la corruption » et c’est l’occasion pour l’actuel gouvernement de se montrer vertueux par contraste avec ses opposants politiques impliqués.

Comment une multinationale réussit à influencer les décisions politiques d’un gouvernement éluAu-delà de son utilisation politique, cette affaire révèle au passage comment une fois de plus, une multinationale réussit à influencer les décisions politiques d’un gouvernement élu – après que le président de la filiale grecque de l’entreprise cimentière française Lafarge a dicté au représentant du FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

Cliquez pour plus.
dans la troïka Troïka Troïka : FMI, Commission européenne et Banque centrale européenne qui, ensemble, imposent au travers des prêts des mesures d’austérité aux pays en difficulté. les mesures de casse du droit du travail en 2011 [4] .

L’affaire Novartis a causé un préjudice dans les caisses de l’État grec estimé par l’actuel gouvernement à 23 milliards de dollars [5] dus à la surévaluation du prix de certains médicaments au bénéfice de Novartis ; c’est-à-dire une somme égale aux mesures d’un mémorandum, tandis que les témoignages recueillis par la justice font état de pots-de-vin pour un total compris entre 50 millions et un milliard d’euros, versés à des responsables politiques. Le journal Ethnos fait remarquer que les dépenses pharmaceutiques en Grèce au cours de la période 2000-2015 ont été trois fois plus élevées que la moyenne européenne – alors même que les médicaments de base, malgré l’usage des génériques, manquaient cruellement dans les hôpitaux. Le Journal des Rédacteurs souligne qu’avec cette somme l’État grec aurait pu payer des salaires et des retraites pendant deux ans.

Encore plus trivialement, cet argent aurait pu servir à maintenir les investissements publics dans les domaines de l’Enfance et de la Famille. En effet, ces dépenses ont subi entre 2009 et 2013 une baisse de 48.7% ; pour la Santé, une baisse de 42.5%. Fin 2013, la diminution des dépenses pour les Services hospitaliers atteignait 41.8%. Parallèlement les dépenses publiques pour les médicaments et les équipements médicaux dans les hôpitaux ont baissé de 49.2% [6].

L’affaire Novartis est un scandale aussi retentissant que l’affaire Siemens - il faut espérer qu’il n’y aura pas de compromis judiciaire avec Novartis comme celui signé en 2013 avec Siemens par l’actuel gouverneur de la Banque de Grèce Yannis Stournaras, alors Ministre des Finances et par la suite l’un des acteurs funestes de l’étouffement bancaire imposé par la BCE BCE
Banque centrale européenne
La Banque centrale européenne est une institution européenne basée à Francfort, créée en 1998. Les pays de la zone euro lui ont transféré leurs compétences en matières monétaires et son rôle officiel est d’assurer la stabilité des prix (lutter contre l’inflation) dans la dite zone.
Ses trois organes de décision (le conseil des gouverneurs, le directoire et le conseil général) sont tous composés de gouverneurs de banques centrales des pays membres et/ou de spécialistes « reconnus ». Ses statuts la veulent « indépendante » politiquement mais elle est directement influencée par le monde financier.
au gouvernement de gauche radicale Syriza dans le premier semestre 2015 [7].

Encore une fois, une multinationale lubrifie à coup de pots-de-vin et de cadeaux les cadres politiques et exécutifs d’un gouvernement souverain : ce schéma habituel de la corruption n’est pas une exclusivité grecque. L’exemple actuel du gouvernement Rajoy contraint en juin 2018 à la démission pour corruption aggravée, les traces d’une corruption généralisée du monde politique français avec ses nombreuses collusions entre monde des affaires et monde politique – le va-et-vient entre multinationales et exécutif dans la Commission européenne, via les lobbies Lobby
Lobbies
Un lobby est une structure organisée pour représenter et défendre les intérêts d’un groupe donné en exerçant des pressions ou influences sur des personnes ou institutions détentrices de pouvoir. Le lobbying consiste ainsi en des interventions destinées à influencer directement ou indirectement l’élaboration, l’application ou l’interprétation de mesures législatives, normes, règlements et plus généralement, toute intervention ou décision des pouvoirs publics. Ainsi, le rôle d’un lobby est d’infléchir une norme, d’en créer une nouvelle ou de supprimer des dispositions existantes.
, sans que quiconque s’en formalise au final – tous ces cas de détournement du pouvoir au profit d’une oligarchie capitaliste sont les symptômes de la maladie qui entraîne la planète dans une course fatale à sa destruction écologique.

Dans un contexte d’état d’urgence économique, en état de guerre latente au nom du terrorisme et de la « crise de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
publique », les grands groupes financiers mettent les États à leur service en utilisant tout leur arsenal de « gouvernance » économique et répressive. Il est grand temps de défaire par tous les moyens ces collusions fatales entre monde de la finance et monde politique, qui n’ont d’autre but que de décourager la participation citoyenne à la gestion de la vie en commun. Il est grand temps de nous ressaisir de la gestion de nos propres vies en redonnant la priorité aux droits humains élémentaires, avant les logiques de profit gérés désormais par des logarithmes fous entre les mains d’une oligarchie corrompue. Il est grand temps d’instaurer un contrôle démocratique sur les échanges bancaires et financiers, pour commencer par le commencement : empêcher les transactions obscures entre dirigeants élus et grands groupes financiers.

Le scandale Siemens implique plusieurs hommes politiques et haut-cadres de l’administration grecque, accusés et confondus pour corruption passive et active et blanchiment d’argent dans le cadre de contrats publics concernant des ventes d’équipement militaire mais aussi pendant la préparation des jeux olympiques de 2004 et dans l’installation du réseau téléphonique public OTE (Voir Okeanews). Siemens a distribué (en Grèce comme dans d’autres pays) des milliards en pots de vin pour s’assurer de marchés publics.

L’implantation de Siemens en Grèce et ses rapports incestueux avec l’État grec remontent à l’occupation, quand la compagnie allemande, liée à la Deutsche Bank (qui était elle-même liée à la Banque de Grèce par un accord d’exploitation du lignite, des surfaces agricoles et des ressources hydrauliques), travaillait avec la compagnie privée de téléphonie grecque. (Voir Siemens Scandal, Siemens Hellas, Christopher Pappas et Verdict et noms des accusés).
Les liens étroits entre Siemens et l’État grec se poursuivent sous l’ère du premier ministre PASOK Simitis. Comme l’écrit Éric Toussaint dans son article Pistes pour l’audit de la dette de la Grèce : « Plusieurs contrats ont été passés avec la transnationale allemande Siemens, accusée - tant par la justice allemande que grecque - d’avoir versé des commissions et autres pots de vin au personnel politique, militaire et administratif grec de l’époque pour un montant approchant le milliard d’euros. Le principal dirigeant de la firme Siemens-Hellas [22], qui a reconnu avoir ’financé’ les deux grands partis grecs, s’est enfui en 2010 en Allemagne et la justice allemande a rejeté la demande d’extradition introduite par la Grèce. Ces scandales incluent la vente, par Siemens et ses associés internationaux, du système antimissiles Patriot (1999, 10 millions d’euros en pots de vin), la digitalisation des centres téléphoniques de l’OTE-Organisme Grec des Télécommunications (pots de vin de 100 millions d’euros), le système de sécurité ’C4I’ acheté à l’occasion des JO 2004 et qui n’a jamais fonctionné, la vente de matériel aux chemins de fer grecs (OSE), du système de télécommunications Hermès à l’armée grecque, d’équipements très coûteux vendus aux hôpitaux grecs. Début mars 2015, s’est ouvert à Athènes un procès qui porte sur un des nombreux dossiers de corruption dans lesquels Siemens est impliqué, celui lié à OTE [23]. Parmi les 64 suspects, 13 sont des ressortissants allemands, cadres de la société mère. Selon la décision des juges, Siemens aurait versé environ 70 millions d’euros pour décrocher un contrat et pour numériser le réseau de télécommunications public grec de l’époque, OTE (le contrat date de 1997). Parmi les suspects, l’ancien homme fort de Siemens Hellas, Michalis Christoforakos, qui s’est enfui en Allemagne et que les autorités allemandes refusent toujours d’extrader vers la Grèce. Les accusations font référence à du ’blanchiment d’argent’ et à de la ’corruption active et passive’. Theodoros Tsoukatos, conseiller de l’ancien premier ministre de premier ministre de 1996 à 2004, Kostas Simitis (PASOK) est également sur la liste des suspects. Tsoukatos semble avoir distribué 1 000 000 de Deustche Mark et a maintenu que les fonds se sont retrouvés dans les comptes du PASOK. Les autres suspects sont des cadres supérieurs de la filiale grecque de Siemens, ainsi que des ressortissants allemands qui auraient approuvés les pots de vin et les paiements. Le seul politicien grec ayant jusqu’à maintenant été condamné en relation avec ce scandale est l’ancien ministre des Transports, Tasos Mantelis, qui a écopé de trois ans de prison avec sursis en 2011 après avoir été reconnu coupable d’avoir accepté des paiements de 450 000 deutsche mark (230 000 €) de Siemens entre 1998 et 2000. »


Marie-Laure Coulmin Koutsaftis

Documentariste, essayiste et traductrice du grec moderne, militante CADTM.