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Grèce, dette, démocratie !

11 avril 2015 par Eric Toussaint

Écoutez la conférence.
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Éric Toussaint et Constant Kaimakis

Témoignage de Constant Kaïmakis

Intro :

La Grèce est un petit pays de 11 M d’hab avec une forte diaspora.
Sur son histoire ce qu’on connaît c’est surtout la période où elle fut sous le joug des Ottomans.
Ce que l’on connaît moins c’est que son État est récent et fut construit à partir de 1830 sous le régime d’OTTO 1er un roi de…Bavière !
Il faut aussi savoir que pendant la IIe Guerre Mondiale elle a connu une occupation nazie terrible, doublée d’une terreur bulgare et mais aussi italienne ! Cela a généré une résistance puissante et redoutée (largement formée par les communistes du KKE) mais qui va se diviser.
À la sortie de la guerre, les accords de « paix » se feront sur le dos des grecs et ils seront, en partie, cause de la guerre civile (rôle important du Royaume-Uni et de W. Churchill)… Suivra une période très dure pour les Grecs, liée à la guerre froide des années 50, place géopolitique de la Grèce oblige !
Les années Karamanlis seront décevantes et surtout marquées par une forte dépendance des puissances étrangères (USA et CIA…) jusqu’à l’arrivée des colonels fascistes avec un coup d’État fomenté avec l’aide de la CIA.
Le conflit de Chypre, rampant depuis les 20, s’envenime au début des 60, se voit là aussi renforcé par les données géopolitiques où USA, OTAN OTAN
Organisation du traité de l’Atlantique Nord
Elle assure aux Européens la protection militaire des États-Unis en cas d’agression, mais elle offre surtout aux États-Unis la suprématie sur le bloc occidental. Les pays d’Europe occidentale ont accepté d’intégrer leurs forces armées à un système de défense placé sous commandement américain, reconnaissant de ce fait la prépondérance des États-Unis. Fondée en 1949 à Washington et passée au second plan depuis la fin de la guerre froide, l’OTAN comprenait 19 membres en 2002 : la Belgique, le Canada, le Danemark, les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne, l’Islande, l’Italie, le Luxembourg, la Norvège, les Pays-Bas, le Portugal, auxquels se sont ajoutés la Grèce et la Turquie en 1952, la République fédérale d’Allemagne en 1955 (remplacée par l’Allemagne unifiée en 1990), l’Espagne en 1982, la Hongrie, la Pologne et la République tchèque en 1999.
, RU et Cie s’en donnent à cœur joie pour exploser avec la partition définitive de l’île et les pbs qu’on connaît avec la Turquie…
Bref : les Grecs ont le sentiment d’avoir toujours été gérés par l’extérieur, par l’ « Étranger » !

PARADOXES HISTORICO-CULTURELS :
Ce bref panorama historique crée, me semble t-il, les conditions des fameuses « spécificités » grecques :

En rapport avec les relations avec ces divers occupants et ce rapport particulier à l’ « Étranger » : l’existence d’un fort PATRIOTISME, différent du seul NATIONALISME, tel que nous le connaissons par exemple en France (cf. pb pour analyser la vraie nature du Parti des Grecs Indépendants – ANEL avec notre seule grille de lecture), cela explique aussi la nature du KKE et de son influence encore aujourd’hui au delà de ce qu’il représente électoralement (sans parler de la division stérile des 2 PC grecs)… mais c’est aussi un « terreau » favorable aux idéaux fascistes (cf. construction du parti fasciste AUBE DOREE) !
NB : cela explique aussi la persistance et la popularité en Grèce de la Question des réparations de guerre de l’Allemagne (à la fois réparation des dégâts nazis mais aussi le remboursement du prêt forcé, seul du genre en Europe !)

La situation et la force de l’Église orthodoxe grecque : outre qu’il n’y a pas de séparation ÉTAT-ÉGLISE, l’Église orthodoxe a joué un rôle central dans l’Histoire et la constitution de la Grèce contemporaine : soit par matrice identitaire cultuelle (contre les Turcs-Musulmans…) ; soit par matrice sociétale (son rôle pendant la résistance, dans les périodes dures, le Pope vivant au sein des habitants etc…) cela explique l’« exception » fiscale dont elle jouit quant à ses richesses très peu imposées… mais aussi le rôle actuel qu’elle joue par rapport à la misère et à l’austérité (soupes populaires etc...)

Un État fragile, mal construit, sous un vieux modèle prussien revu à la sauce française… qui agace le Grec (différent de notre modèle d’État-Nation) qui lui est « étranger »…d’où les pbs/fiscalité, absence de cadastre par ex., la corruption, les arrangements cf. armateurs non ou mal imposés et divers « fakelakia »…etc.

Transcription dans le champ politique :
Depuis les 60 quelques familles (voire des clans) ont marqué la vie politique grecque : les KARAMANLIS, les PAPANDREOU, les MITSOTAKIS.
L’alternance PASOK-NOUVELLE DEMOCRATIE n’a rien à voir avec un jeu classique « Droite –Gauche » , comme on le connaît chez nous, d’autant qu’il a fini par donner la dernière coalition qui gouvernait le pays jusqu’au 25 janvier !

Tout cela a généré chez les grecs un réflexe « Anti Système » fort !

Deux outsiders :
les fascistes d’AUBE DOREE (qui sont de vrais nazis)
SYRIZA à la gauche de la gauche…(mais qu’est ce que la gauche de la gauche quand il n’y a plus de gauche ? PASOK de gauche ?)

Contexte socio-politique : indescriptible !
Les deux mémorandum austéritaires ont eu des conséquences inimaginables :
- social : coupes des salaires (environ -30%) et des pensions (-17%), licenciements, suspension des conventions et négociations collectives (affaiblissement des syndicats), un chômage à plus de 26% ( mais le double pour les jeunes !), une nouvelle émigration économique ou des « cerveaux » etc… au quotidien dans les familles grecques : pas de quoi manger, se soigner… !
santé : relève du 1/3 monde (cf. Médecins du monde) avec 40% d’hôpitaux fermés et 1/3 de la population sans couverture sociale ! Un taux de mortalité infantile record !

éducation : 2000 établissements primaire et secondaire ont fermé… le privé en expansion ! les enfants qui tombent d’inanition ! les diplômés qui fuient à l’étranger (350 000) cf. le taux de suicides chez les jeunes !

accentuation en 2012… Les grèves générales massives qui vont diminuer… en 2 ans, on est passé d’un militantisme de résistance, de protestation, à un militantisme de survie (avec des paradoxes comme les expériences autogérées : épiceries solidaires, dispensaires autogérés, quelques expériences d’usines-entreprises autogérées, le « mouvement des patates » qui donnera naissance aux marchés « sans intermédiaires » etc…)

- UN MOUVEMENT SOCIAL JAMAIS ÉTEINT voire des luttes emblématiques :

les 595 femmes de ménage du Trésor, en lutte depuis 2 ans contre leurs licenciements… les « gants rouges », occupation du trottoir du ministère, concerts, meetings, une vraie mobilisation nationale, voire internationale (actuellement il y a le projet de Loi sur la Réforme administrative mais qui laisse 300 femmes sur le carreau, d’où des manifs, concerts etc… Hier elles se sont enchainées aux portes du Ministère de la Réforme adm. Alors qu’une délégation était reçue.

VIO.ME de Thessalonique : entreprise autogérée laissée à l’abandon par les patrons depuis 2011, pas de salaire, reprise de la production ; changement de produits matériaux/bâtiments en produits d’entretien BIO… en procès aujourd’hui pour la vente des bâtiments de l’usine par les anciens patrons…

Suite à la fermeture de la Radio-Télévision publique ERT en 2013 : création d’ERT OPEN autogérée…(un projet de Loi en cours pour sa réouverture ) mais des pbs /Chaîne de l’ex gouvernement NERIT, insatisfaction de la base syndicale qui veut « intégrer » en acquis le fonctionnement autogéré de 2 ans…

« Jamais le dimanche… », Un mouvement des salariés du commerce et des magasins contre la disparition du dimanche férié et l’imposition d’une certaine fléxibilité/dimanches… Journées nat. d’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
, avec « guérilla urbaine » notamment devant des librairies… cf dimanche dernier mobilisation nationale des grandes centrales syndicales du secteur, fort appui des citoyens ;

Des mouvements sociaux et citoyens thématiques profonds de protestation :
refus du projet des mines d’or de Skouries (en Chalcidique au nord de la Grèce) de la Multinationale canadienne ELDORADO GOLD (marches citoyennes, guérilla forestière, ambiance de ZAD avec barrages de police + mercenaires employés de HELLAS GOLD SA qui bloquent la zone pour permettre au chantier d’avancer, la dernière manif de dimanche a dégénérée avec le retour des MAT (forces spéciales anti émeutes)…

le mouvement antifasciste et anti-raciste qui a su faire front aux véritables pogrums anti-immigrés (rappel de la situation/immigration, Centres de Détention, rapport d’Amnesty International), aux agressions et assassinats fascistes (rappeur Paul Fyssas), attaques des locaux militants des syndicats et des partis de gauche etc… qui aboutira à l’arrestation des cadres d’AUBE DOREE qui vont être jugés le 20 avril.

celui pour la gratuité des péages (journées nationales d’actions, la dernière dimanche dernier) levées des barrières, procès etc…
celui qui demande la suppression des prisons spéciales de type C/militants arrêtés considérés comme terroristes etc… plus lié au mouvement Anarcho-Libertaire et aux Mouvements Antiautoritaires ;

Bref, après quelques semaines type « état de grâce-post électoral » on a le sentiment que cela repart de plus belle :
Pour rappeler au gouvernement ses engagements par ex. la réintégration des licenciés,
pour exiger son appui à des questions en suspens (Skouries).
pour « corriger » des projets de Loi qui prétendent régler certaines de ces questions…

À noter, très souvent, la présence des militants de base de SYRIZA, voire des parlementaires…

Les 3-4-5 et 6 avril, la caravane des luttes et de la solidarité partie de Thessalonique pour Athènes (manif de plusieurs centaines de personnes à chaque étape) première expérience de convergences de ces luttes, respectueuses du pouvoir actuel ( cf derniers sondages) mais qui expriment une vigilance citoyenne et combative.

Pour être complet, il faudrait parler et analyser ici ce qui s’est passé depuis l’élection de l’équipe de SYRIZA aux affaires et qui « négocie » dans un bras de fer incroyable avec un revolver sur la tempe avec les « troïkistes » et les institutions européennes. Globalement, quelques concessions (notamment privatisations ; la reconnaissance de la Troïka Troïka Troïka : FMI, Commission européenne et Banque centrale européenne qui, ensemble, imposent au travers des prêts des mesures d’austérité aux pays en difficulté. devenu « groupe de Bruxelles » ; report de l’augmentation du SMIC à 751 € en 2016) mais une forte capacité à garder le cap anti austérité avec au-delà des discours de fermeté, des premiers textes législatifs qui vont dans ce sens.

Le processus d’audit que va vous présenter Éric en est, me semble t-il, une preuve.

Pour conclure, je rappellerai l’« équation magique » de Stathis Kouvelakis, universitaire et membre de Syriza, qui dit que « dans la combinaison de la détermination de la direction grecque, de la mobilisation du peuple et de la solidarité internationale se trouve l’équation magique d’une victoire possible » !
Il nous revient de contribuer et de construire cette dernière composante internationaliste du combat du peuple grec.

Constant KAÏMAKIS, Alès le 9 avril 2015


Auteur.e

Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France. Il est l’auteur des livres Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège. Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015. Suite à sa dissolution annoncée le 12 novembre 2015 par le nouveau président du parlement grec, l’ex-Commission poursuit ses travaux et s’est dotée d’un statut légal d’association sans but lucratif.