Grèce : les banques se sauvent, le désastre est toujours là

9 mars 2012 par Martine Orange

Le soulagement est à la hauteur des craintes passées : 85,5 % des créanciers privés ont accepté jeudi soir de participer à la restructuration de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
grecque. Dès vendredi matin, le ministre des finances, François Baroin, s’est félicité de ce «  grand succès pour la Grèce, pour l’Europe ».

Les dirigeants européens, qui vivaient depuis des mois dans la hantise de cette opération, respirent. Le défaut de la Grèce, qu’ils ont tenté de repousser jusqu’à l’extrême limite, n’a pas précipité la zone euro dans la tourmente, comme ils le redoutaient. Les sombres prédictions du lobby Lobby
Lobbies
Un lobby est une structure organisée pour représenter et défendre les intérêts d’un groupe donné en exerçant des pressions ou influences sur des personnes ou institutions détentrices de pouvoir. Le lobbying consiste ainsi en des interventions destinées à influencer directement ou indirectement l’élaboration, l’application ou l’interprétation de mesures législatives, normes, règlements et plus généralement, toute intervention ou décision des pouvoirs publics. Ainsi, le rôle d’un lobby est d’infléchir une norme, d’en créer une nouvelle ou de supprimer des dispositions existantes.
bancaire annonçant une catastrophe de 1 000 milliards d’euros pour la zone euro, et l’effondrement à venir du Portugal et de l’Irlande si la Grèce ne parvenait pas à restructurer sa dette de façon ordonnée, ont été évitées. L’incendie a été circonscrit à Athènes, pensent-ils.

Car c’est bien cette préoccupation majeure qui a dominé les débats européens autour de la Grèce depuis des mois. Il fallait à tout prix donner les gages voulus au monde financier pour ne pas décrédibiliser la zone euro, éviter l’implosion. Pour preuve de leur bonne volonté, les dirigeants européens ont confié la conduite de l’opération à l’Institut de la finance internationale, le lobby de la puissance bancaire.

Au terme de palabres techniques interminables, celui-ci a fixé les modalités de ce qui est présenté comme son sacrifice. Les créanciers privés, détenteurs de 206 milliards d’euros d’obligations Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. Il peut aussi, si la société est cotée, revendre son titre en bourse.
grecques, acceptent d’effacer une centaine de milliards de dettes. Ils recevront en échange de leurs anciens titres de nouvelles obligations d’une valeur faciale de 53,5 % inférieure à l’ancienne.

L’effort semble conséquent mais il n’est qu’apparent. Car les créanciers troquent des titres qui n’avaient plus aucune valeur pour des titres plus sûrs. Dès l’échange, ils recevront une somme d’argent frais, correspondant à 15 % de leurs avoirs. Par la suite, les nouveaux titres qu’ils recevront, d’une valeur équivalente à 31,5 % des anciens, seront entourés de multiples sécurités. Ils seront émis sous la loi britannique, afin d’éviter à quelque gouvernement grec futur la tentation de vouloir toucher cette dette. Et ils bénéficieront de la garantie du Fonds européen de stabilité financière et des États européens.

Un dédommagement supplémentaire pourrait arriver dans les prochains jours. Le gouvernement grec a annoncé en effet qu’au vu des résultats obtenus jeudi, il allait mettre en œuvre une procédure imposant un échange forcé à l’ensemble des créanciers privés, même les plus récalcitrants. Ce mécanisme ne pourrait alors qu’être interprété comme une restructuration forcée et non plus volontaire.

Dès lors, les fameux CDS CDS
Credit Default Swap
Le CDS est un produit financier dérivé qui n’est soumis à aucun contrôle public. Il a été créé par la banque JPMorgan dans la première moitié des années 1990 en pleine période de déréglementation. Le Credit Default Swap signifie littéralement “permutation de l’impayé”. Normalement, il devrait permettre au détenteur d’une créance de se faire indemniser par le vendeur du CDS au cas où l’émetteur d’une obligation (l’emprunteur) fait défaut, que ce soit un pouvoir public ou une entreprise privée. Le conditionnel est de rigueur pour deux raisons principales. Premièrement, l’acheteur peut utiliser un CDS pour se protéger d’un risque de non remboursement d’une obligation qu’il n’a pas. Cela revient à prendre une assurance contre le risque d’incendie de la maison d’un voisin en espérant que celle-ci parte en flammes afin de pouvoir toucher la prime. Deuxièmement, les vendeurs de CDS n’ont pas réuni préalablement des moyens financiers suffisants pour indemniser les sociétés affectées par le non remboursement de dettes. En cas de faillite en chaîne d’entreprises privées ayant émis des obligations ou du non remboursement de la part d’un Etat débiteur important, il est très probable que les vendeurs de CDS seront dans l’incapacité de procéder aux indemnisations qu’ils ont promises. Le désastre de la compagnie nord-américaine d’assurance AIG en août 2008, la plus grosse société d’assurance internationale (nationalisée par le président George W. Bush afin d’éviter qu’elle ne s’effondre) et la faillite de Lehman Brothers en septembre 2008 sont directement liés au marché des CDS. AIG et Lehman s’étaient fortement développées dans ce secteur.

Le CDS donne l’illusion à la banque qui en achète qu’elle est protégée contre des risques ce qui l’encourage à réaliser des actions de plus en plus aventureuses. De plus, le CDS est un outil de spéculation. Par exemple en 2010-2011, des banques et d’autres sociétés financières ont acheté des CDS pour se protéger du risque d’une suspension de paiement de la dette qui aurait pu être décrétée par la Grèce. Elles souhaitaient que la Grèce fasse effectivement défaut afin d’être indemnisées. Qu’elles soient ou non en possession de titres grecs, les banques et les sociétés financières détentrices de CDS sur la dette grecque avaient intérêt à ce que la crise s’aggrave. Des banques allemandes et françaises (les banques de ces pays étaient les principales détentrices de titres grecs en 2010-2011) revendaient des titres grecs (ce qui alimentait un climat de méfiance à l’égard de la Grèce) tout en achetant des CDS en espérant pouvoir être indemnisées au cas de défaut grec.1

Le 1er novembre 2012, les autorités de l’Union européenne ont fini par interdire la vente ou l’achat de CDS concernant des dettes des États de l’UE qui ne sont pas en possession du candidat acheteur du CDS.2 Mais cette interdiction ne concerne qu’une fraction minime du marché des CDS (le segment des CDS sur les dettes souveraines*) : environ 5 à 7 %. Il faut également noter que cette mesure limitée mais importante (c’est d’ailleurs à peu près la seule mesure sérieuse qui soit entrée en vigueur depuis l’éclatement de la crise) a entraîné une réduction très importante du volume des ventes des CDS concernés, preuve que ce marché est tout à fait spéculatif.

Enfin, rappelons que le marché des CDS est dominé par une quinzaine de grandes banques internationales. Les hedge funds et les autres acteurs des marchés financiers n’y jouent qu’un rôle marginal. D’ailleurs la Commission européenne a menacé en juillet 2013 de poursuivre 13 grandes banques internationales pour collusion afin de maintenir leur domination sur le marché de gré à gré* (OTC) des CDS.3
(Credit Default Swaps Swap
Swaps
Vient d’un mot anglais qui signifie « échange ». Un swap est donc un échange entre deux parties. Dans le domaine financier, il s’agit d’un échange de flux financiers : par exemple, j’échange un taux d’intérêt à court terme contre un taux à long terme moyennant une rémunération. Les swaps permettent de transférer certains risques afin de les sortir du bilan de la banque ou des autres sociétés financières qui les utilisent. Ces produits dérivés sont très utilisés dans le montage de produits dits structurés.
), les assurances crédit censées couvrir les risques de faillite, devraient entrer en jeu. Les banques émettrices de ces titres seraient obligées alors de rembourser les risques qu’elles ont accepté de couvrir. L’association internationale des swaps et dérivés Dérivés
Dérivé
Dérivé de crédit : Produit financier dont le sous-jacent est une créance* ou un titre représentatif d’une créance (obligation). Le but du dérivé de crédit est de transférer les risques relatifs au crédit, sans transférer l’actif lui-même, dans un but de couverture. Une des formes les plus courantes de dérivé de crédit est le Credit Default Swap.
, le comité secret financier qui a la haute main sur ce dossier (lire « Ceci n’est pas un défaut »), doit se réunir dès vendredi après-midi pour étudier ce dossier qui met en transe la communauté financière.

Un plan de sauvetage pour le secteur financier

Les prochains jours risquent donc d’être encore dominés par des palabres techniques, des considérations financières de tout ordre, chacun se relayant pour prendre le pouls de ce monde financier, qui vient « d’encaisser un mauvais coup ». L’économiste américain Nouriel Roubini ne s’est pas privé de dire ce qu’il pensait de cette mise en scène, dans une tribune du Financial Times datée de mercredi :

« Un mythe est en train de se développer, selon lequel les créanciers privés accepteraient des pertes significatives dans le cadre de la restructuration de la dette de la Grèce, tandis que les créanciers officiels ( BCE BCE
Banque centrale européenne
La Banque centrale européenne est une institution européenne basée à Francfort, créée en 1998. Les pays de la zone euro lui ont transféré leurs compétences en matières monétaires et son rôle officiel est d’assurer la stabilité des prix (lutter contre l’inflation) dans la dite zone.
Ses trois organes de décision (le conseil des gouverneurs, le directoire et le conseil général) sont tous composés de gouverneurs de banques centrales des pays membres et/ou de spécialistes « reconnus ». Ses statuts la veulent « indépendante » politiquement mais elle est directement influencée par le monde financier.
, FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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… ) seraient dédouanés de tout effort. (…) La réalité est que les créanciers privés ont obtenu un accord très avantageux, tandis que l’essentiel des pertes actuelles et futures a été transféré vers les créanciers officiels. 
 »

C’est bien de cela dont il s’agit : la restructuration de la dette grecque n’aboutit pas à une mise à contribution du secteur privé, qui serait prié ainsi de prendre sa part du risque, mais à un nouveau transfert du privé vers le public, comme depuis le début de la crise financière.

Mais cet effort demandé aux États, à la Banque centrale Banque centrale La banque centrale d’un pays gère la politique monétaire et détient le monopole de l’émission de la monnaie nationale. C’est auprès d’elle que les banques commerciales sont contraintes de s’approvisionner en monnaie, selon un prix d’approvisionnement déterminé par les taux directeurs de la banque centrale. européenne, et, pour finir, à l’ensemble des Européens, va-t-il au moins profiter à la Grèce ? Après l’effacement partiel de la dette grecque, les États européens se sont engagés à apporter 130 milliards d’euros à Athènes, dans le cadre d’un second plan de sauvetage. Mais ils ont déjà donné la destination de cet argent. Sur les 130 milliards, 30 milliards doivent être immédiatement reversés aux créanciers qui ont accepté l’échange volontaire de leurs titres. Ce sont les 15 % que les créanciers doivent percevoir sous forme d’argent frais.

Le gouvernement grec doit utiliser environ 35 autres milliards d’euros pour racheter une autre partie de sa dette, avant de l’annuler. Enfin 25 milliards d’euros environ seront consacrés à la recapitalisation du secteur bancaire grec, mis à mal par la restructuration de la dette, et auquel on veut éviter l’opprobre d’une nationalisation.

Ainsi, sur les 130 milliards d’euros du plan de sauvetage, 94 milliards sont affectés à l’usage exclusif du monde financier. Autant dire qu’il reste peu pour soutenir une reprise de l’économie grecque, en pleine dépression. Il faudra de plus qu’Athènes voie effectivement la couleur de cet argent, puisque les Européens ont prévu de verser l’aide sur un compte bloqué et de ne la libérer qu’au vu des résultats du programme d’austérité imposé à la Grèce.

La partie de bonneteau ne s’arrête pas là. Par une communication habile, les financiers et l’Europe ont présenté la restructuration de la dette grecque comme un allégement substantiel. Cent milliards d’euros de dettes effacés sur un total de 300 milliards, cela représente normalement une diminution d’un tiers de l’endettement public. Le service de la dette Service de la dette Somme des intérêts et de l’amortissement du capital emprunté. , premier poste dans le déficit public grec, doit donc diminuer notablement, d’autant que les taux d’intérêts ont été abaissés et certaines charges d’intérêt reportées jusqu’en 2014.

Mais c’est oublier les 130 milliards d’euros du second plan de sauvetage, versés par l’Europe et le FMI. Et ceux-ci n’ont pas du tout l’intention d’en faire don. Les prêts vont venir s’inscrire à leur tour sur le grand livre de la dette publique grecque. Selon les calculs d’analystes bancaires, au terme de cette vaste opération de réaménagement financier, l’endettement public grec qui est de 161 % du PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
, tomberait à 159 %. Tout ce remue-ménage financier pour alléger dans l’immédiat de seulement 2 % la dette grecque ! Les prévisions du FMI tablent au mieux sur un retour à un endettement de 120 % du PIB à l’horizon 2020. Comme le dit le ministre allemand des finances, Wolfgang Schäuble, ce vendredi matin, «  un grand pas en avant sur la voie de la stabilisation et de la consolidation d’une dette gérable, qui donne à la Grèce une chance historique  ».

Et la Grèce dans tout cela ? L’Europe lui a imposé ses conditions : réformes et austérité. En moins de quinze jours, le parlement grec a adopté une kyrielle de textes, souvent sans débat et sans vote, portant sur la réforme du salaire minimum, des retraites, de la santé, du marché du travail, de la fonction publique, des professions réglementées, les privatisations, la levée de nouveaux impôts destinés à réaliser dès cette année plus de 3 milliards d’euros d’économies supplémentaires . 

L’Europe a déjà prévenu que quel que soit le résultat des élections législatives d’avril, le programme imposé ne pourrait pas être remis en cause. Des membres de la Troïka Troïka Troïka : FMI, Commission européenne et Banque centrale européenne qui, ensemble, imposent au travers des prêts des mesures d’austérité aux pays en difficulté. (Union européenne, FMI, BCE) se sont installés à demeure à Athènes pour superviser son exécution. Le ministre allemand de l’économie, Philipp Rösler, est allé encore plus loin vendredi. Il voudrait voir l’un des 27 commissaires européens se charger spécialement de la remise sur pied de l’économie grecque et la diriger. Il déclare « ne pas comprendre que la Grèce s’oppose à cette proposition  ».

Après cinq années de récession Récession Croissance négative de l’activité économique dans un pays ou une branche pendant au moins deux trimestres. , l’économie grecque continue de sombrer. La production industrielle a chuté de plus de 7 % en décembre, le chômage atteint les 20 % et il dépasse la barre des 50 % chez les jeunes. Déjà, le FMI a laissé entendre qu’un troisième plan de sauvetage serait sans doute nécessaire dès 2015.

Les marchés financiers Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
, qui devraient être rassurés par ce grand Meccano financier fait à leur intention, spéculent déjà sur la suite. Sur le marché gris, (non officiel), les nouvelles obligations grecques à 30 ans, non encore émises, cotaient entre 15 et 17 centimes d’euro pour une valeur faciale d’un euro, et entre 20 et 22 centimes les titres à onze ans. Autant dire que les financiers ne croient déjà plus au sauvetage de la Grèce. Les dirigeants européens se congratulent, persuadés qu’entre leur dernier plan grec, leur règle d’or et les distributions massives de liquidité de la BCE, ils en ont fini avec la crise de la dette dans la zone euro. Les financiers, eux, sont à nouveau sur le pied de guerre, ne se demandant pas si mais quand la crise de l’euro va repartir.

URL source : http://www.mediapart.fr/journal/economie/090312/grece-les-banques-se-sauvent-le-desastre-est-toujours-la