Haïti : Les dégâts de Matthew sont naturels et systémiques

6 novembre par Marc-Arthur Fils- Aimé

Les dégâts causés par le cyclone Matthew ne sont pas seulement naturels. Il est vrai qu’Haïti se situe définitivement sur des failles tectoniques et dans une zone cyclonique qui chaque année, avec plus ou moins de violence, nous déverse des milliers de mètre cube de pluies torrentielles et nous fouette avec des vents d’une rare cruauté, comme ceux des 3 et 4 octobre derniers. Face à cette puissance de la nature, personne, même les plus avancés parmi les scientifiques, n’est en mesure d’empêcher jusqu’à aujourd’hui et peut-être jamais, la nature de déployer ses forces. Des scientifiques ont avancé que le tremblement de terre et le cyclone, d’ailleurs, font partie des besoins intrinsèques de la nature pour se régénérer et s’équilibrer. Dans ce cas, il ne revient pas à la nature de s’adapter aux caprices de l’être humain. C’est le contraire qui devrait être la règle. Malheureusement, au nom du modernisme et de la civilisation, des classes dominantes avides à travers le monde ont profité des connaissances scientifiques pour les exploiter à leur profit et parallèlement au détriment de la bonne santé de la Tierra Madre, comme les premiers habitants de notre continent l’appellent. Naomi Klein a écrit : « Les racines de la crise du climat plongent dans un des mythes fondateurs de la civilisation occidentale issue des Lumières, selon lequel l’humanité a pour vocation de dominer une nature considérée comme illimitée et entièrement maîtrisable. Celui-ci n’est pas uniquement attribuable à la droite politique ou aux États-Unis : il s’agit d’un grand récit qui transcende les frontières et les clivages idéologiques. » |1|

Certaines classes sociales, dans une inique compréhension socio- politique et économique où l’accumulation du capital ne se donne plus de limite, ont largement concouru à ce dérangement atmosphérique. C’est d’après cet axiome que nous disons que les dégâts causés par le passage de Matthew en Haïti ne sont pas seulement naturels. La population est coincée entre ce modèle systémique dominant à travers la planète et la vision atone de nos dirigeants à l’intérieur même de ce modèle. Point n’est besoin d’insister sur l’aspect conjoncturel de cet évènement d’autant que nous sommes au courant de tous les préjudices dont souffre directement ou indirectement une grande partie du pays qui est totalement dévastée. Sur la crise structurelle s’est greffée une crise conjoncturelle qui avec sa triple dimension sociale, économique et politique, a empiré la situation des grandes masses populaires. C’est l’aspect structurel qui est dialectiquement lié à cet aspect conjoncturel qui nous intéresse davantage dans cette réflexion.

Nous ne tentons pas par cela de dédouaner de toute responsabilité les différents gouvernements, sans aucune exception, qui ont coiffé l’État d’Haïti de 1804 à nos jours. Au contraire, nous voulons démontrer en quoi ils ont contribué à tous ces malheurs.

Le capitalisme et son énorme responsabilité dans le déséquilibre de l’environnement et de ses sous-ensembles écologiques

Reconnaissons préalablement que le système capitaliste, devenu encore plus inhumain dans sa phase néolibérale, a déséquilibré l’environnement et tous ses sous-ensembles écologiques. Tous les dirigeants d’ici et d’ailleurs ont reconnu les méfaits du changement climatique. La 21e Conférence des Parties à la Convention cadre des Nations-Unies sur les changements climatiques (COP 21) qui, à Paris, a duré du 30 novembre au 12 décembre 2015 en est une preuve. Elle n’a pas été la première, elle n’est sans aucun doute la dernière. Les résultats de ces rencontres nous ont convaincus que très peu d’entre ces dirigeants se sont montrés déterminés à sauver ce qui peut l’être. Ils ne se sont nullement armés de bonne volonté politique et idéologique suffisante pour au moins restreindre le pouvoir des multinationales et d’autres forces moins robustes qui sont aujourd’hui les coupables de ce dérangement qui hypothèque l’avenir du globe. Paradoxalement, ces dirigeants au lieu de se mettre au service de leur nation, ont accepté le poste de métronome pour mieux se prosterner devant ces méga puissances financières et économiques. Des météorologues ont reconnu que cette année 2016 est de toutes les années antérieures, la plus chaude qu’ils aient enregistrée depuis qu’ils se sont adonnés à cette tâche. La façon dont Matthew a accru ses forces avec le passage relativement rapide du point 1 au point 5 les a aussi étonnés.

Quel est le rôle de la formation sociale haïtienne dans cette catastrophe ?

Ces coups terribles que le pays a subis et a la maligne habitude de subir depuis son émergence insulaire, ont un lien direct avec la formation sociale haïtienne. Ils sont sans aucun doute les conséquences du mode de production féodalo-bourgeois sous la baguette de l’oligarchie liée aux puissances impérialistes. Les États-Unis d’Amérique ne cachent plus leur mainmise sur toutes nos instances étatiques depuis leur premier débarquement de 1915. Depuis 1804, date de notre naissance d’État-nation, les différents gouvernements qui se sont succédés à la tête de cet État, ont expulsé les masses populaires rurales au flanc des montagnes ou sur les sols les plus arides. Celles des milieux urbains sont contraintes de s’entasser dans des bidonvilles construits pour la plupart d’entre-eux dans des zones marécageuses et au fond des ravins. C’est pourquoi le modèle d’habitat qui leur est réservé s’effondre au moindre assaut des vents ou de la pluie.

La classe politicienne traditionnelle a toujours considéré les classes laborieuses comme une réserve de main-d’œuvre à bon marché - elle s’enorgueillit de leur liquidation au profit des requins d’ici et d’ailleurs - et un bassin électoral pour renouveler son personnel en vue de sa perpétuation. C’est pourquoi la désolation qui étreint un nombre considérable de nos compatriotes après le passage de Matthew, n’a pas ébranlé la conscience de cette classe. Elle réclame à haute voix la tenue des élections sous le prétexte de résoudre tous les problèmes auxquels le pays est confronté : tant les problèmes à caractère structurels que ceux d’ordre conjoncturel. Cela se comprend puisqu’elle nourrit dans sa conscience ou sa subconscience que la victoire dépend davantage de l’impérialisme américain que du peuple. La nomination de René Préval en 1996, celle de Michel Martelly en 2010-2011 et toutes celles qui ont eu lieu durant les années subséquentes à l’occupation yankee de 1915, à l’exception de l’élection de l’ancien président Aristide en décembre 1990, demeure encore vivante dans la mémoire de ces politiciens traditionnels. Ils sont prêts à succomber à la même tentation et à offrir le pays en pâture aux plus offrants. De concert avec ladite communauté internationale, ils n’ont concédé à la majorité populaire, dans cette perspective, qu’un rôle de couverture pour légitimer leur démocratie.

Donc, les dégâts inénarrables causés par Matthew sont en relation directe avec l’architecture de la société haïtienne. Nous jugeons erronée l’évaluation des pertes du ministre de l’Économie et des Finances, Yves Romain Bastien, à quelque 2 milliards de dollars. Nous avons observé une tendance presque générale à comparer le nombre de maisons détruites par le tremblement de terre du 12 janvier 2010 avec le désastre de ce début d’octobre. Les dimensions diffèrent sur bien des points. Peut-on à l’aide d’une méthode de calcul économiciste arriver à chiffrer l’écroulement de l’environnement, l’effondrement écologique d’au moins 3 départements dont l’un-la Grand-Anse- était le plus boisé du pays ? Matthew y a déraciné des arbres précieux, fruitiers, ornementaux, médicinaux, vieux de plus de cent ans. Le ministre n’a-t-il pas négligé le rôle de ces végétaux dans la phytothérapie et qui dans le vaudou, servent aussi d’abris non provisoires aux Loa ? Écoutons comment Jacques Stephen Alexis dans l’un de ses romans, ’les Arbres Musiciens ’a exprimé la puissance d’un arbre dans la croyance populaire : « Quand ils en sortirent, trempés, suivis de la foule des paysans et des gens du bourg, ils virent s’avancer, courant à toute vitesse, Joseph Boudin, le chef de section. Les vêtements déchirés, sans chapeau, hors de souffle, Joseph paraissait la proie de la folie. Ses yeux étaient hagards et toutes ses attitudes disaient qu’il n’était pas le sujet d’une simple possession. Arrivé à proximité du gommier qui s’élevait au milieu de la cour, lançant de toutes parts ses racines sur le sol, l’homme se jeta à terre et se mit à labourer de son front le sol caillouteux de la cour. Il appuya l’occiput contre une des lourdes racines, de toutes ses forces. Les veines de son cou se gonflaient, il respirait avec un bruit stertoreux, mettant en œuvre une force démentielle. Il soulevait lentement la racine... Bois- d’Orme s’approcha. On avait couru l’appeler pour qu’il portât secours à celui que les dieux avaient infligé cette effroyable punition ». |2|

Les classes exploiteuses grâce à leur État de classe, qui sous l’apparence trompeuse d’être au service de toutes les filles et de tous les fils de la nation, ont bâti un pays où les classes exploitées sont obligées d’entreprendre des activités qui, à moyen terme, vont contre leur intérêt. L’industrie du charbon de bois se veut un exemple emblématique qui a toujours laissé indifférentes les classes dirigeantes en dépit de l’existence de solutions alternatives. Nos forêts se rétrécissent à un rythme létal sans pour autant les inquiéter. Souvent, les hautes sphères étatiques participent directement à cette disparition en passant des contrats léonins avec des firmes étrangères. L’accord passé entre le président Lescot et la SHADA (Société Haïtiano Américaine de Développement Agricole) en 1941, se veut un exemple convaincant. Myrtha Gilbert nous a gratifié d’une excellente recherche sur ce dossier. Elle a écrit :" Le quotidien Le Nouvelliste (31 janvier 1942) fait état pour ce mois de janvier, de l’autre activité principale de la SHADA que nous nommerons la déforestation active, ou plutôt le massacre de nos forêts, et que les contrats avec l’État haïtien appellent avec euphémisme « l’exploitation scientifique de nos forêts » Et Thomas Fennel informe :

« Parmi les nombreuses activités de la Société Haïtiano Américaine de Développement Agricole on doit mentionner la division forestière établie au Morne des Commissaires... La compagnie a déjà sous son contrôle 10,000 acres. La scierie remise à la compagnie par le Service Technique de l’Agriculture, d’après les termes de son contrat avec le gouvernement haïtien fonctionne à plein rendement. Plus de 60,000 pieds de planches récemment manufacturées ont été mis sur le marché pour la consommation locale...Les machines pour l’installation d’une nouvelle scierie ont été reçues et commenceront bientôt à fonctionner » |3|.

M. Gilbert a reconnu plus loin : « Bien qu’amputée de son projet principal, la SHADA a poursuivi ses activités au niveau des plantations de pite et a continué ’ l’exploitation scientifique ’de la Forêt des Pins dont elle tirera plus de 3 millions de planches de pins en clôturant l’année 1944, dont la majeure partie fut exportée, si l’on croit la rareté qui sévissait à l’époque sur le marché local. Par ailleurs, la SHADA continuera l’exploitation directe de la Forêt des Pins, jusqu’en 1950. » |4|

François Duvalier, cet assoiffé insatiable du pouvoir, a ordonné la déforestation des zones qui, au contraire, auraient dû être déclarées d’utilité publique, et ce pour décourager la lutte armée contre lui. Au cours des années 60, des paquebots américains que la population appelait ’’vapè’’ jetaient encore l’encre dans la rade de Port-de-Paix pour embarquer vers les Etats-Unis des tonnes de bois de campêche. Thomas Sankara a raison de déclarer dans l’une de ses interventions publiques : « la lutte contre la désertification est un combat anti-impérialiste ».

C’est toujours dans la perspective de traiter le pays comme une vache à lait qu’aucun des gouvernements d’avant-hier, d’hier et d’aujourd’hui ne s’est efforcé de présenter un plan avec des modules d’exécution concrète de réparation des offenses faites à l’environnement, au Parc Macaïa, aux Forêts des Pins et à d’autres sites écologiques en danger de disparition. Quelle est la proposition des ministères concernés face aux arbres déracinés par Matthew ?

Parallèlement au souci d’éviter des décès en séries par inanition et déshydratation en apportant des aides de première nécessité à la population décapitalisée, pourquoi le gouvernement s’est-il tu sur toutes démarches structurelles à moins de vouloir maintenir une partie importante du territoire sur perfusion, pour des raisons compréhensibles mais inavouées ? Que d’anciens ministres qui après avoir dirigé des branches de l’administration publique, dénoncent les incohérences de l’État à l’instar de n’importe quel individu ! Qu’ont-ils fait pendant leur règne pour corriger ce que ce système peut accepter d’être corrigé ? Ils n’ont pas cessé de dresser leur propre bilan de la catastrophe, de critiquer l’État et les gouvernements à leur service et aussi de faire des propositions de rechange.

L’État haïtien et les différents gouvernements antipopulaires

Le premier gouvernement duquel exhalait un premier souffle d’indépendance et de liberté en faveur des esclaves fut celui de Toussaint Louverture dans sa constitution de 1801. Nous n’allons pas nous arrêter sur l’épiderme des personnages qui ont conçu cet acte. Nous ne voulons pas emprunter le même chemin que certains historiens qui ont davantage insisté sur la couleur de la peau des signataires que sur leur appartenance de classe. L’important, c’est le projet qui sous-tendait l’œuvre c’est-à-dire les mesures aux haleines antipopulaires qui étouffaient les nouveaux libérés de l’esclavagisme et qui les soumettaient aux contraintes des grand propriétaires fonciers. Jean Price Mars nous a ainsi instruits : « La réponse à cette question est l’éternelle honte et l’éternelle iniquité dont nous avons hérité de nos pères et dont nous portons encore le stigmate indélébile avec une indifférence qui tient tout à la fois de l’inconscience et de la lâcheté. Eh, quoi ! immédiatement après la victoire de nos armes, nous avons proclamé avec emphase que l’esclavage est à jamais aboli sur la terre d’Haïti et c’est pourtant Toussaint Louverture, notre immortel homme d’État qui, ayant le commandement tacite ou effectif, de la colonie pendant et après la lutte sanglante, a inauguré une politique de conciliation avec ses anciens maîtres dont la fin certaine était une reconstitution déguisée du système que l’on venait d’abolir grâce au dévouement inlassable de la foule docile. » |5|

Déjà, une première occasion d’une distribution égalitaire de terre aux cultivateurs a été perdue, car Toussaint Louverture disposait d’une grande mainmise sur les appareils de l’État colonial. Avec le soutien des cultivateurs en arme, il aurait pu détruire à jamais le modèle colonial inhumain dans toutes ses séquelles. L’intérêt de la classe possédante a prévalu sur celui des nouveaux libres. Fred Doura a émis la réflexion suivante : « Par ailleurs, Toussaint Louverture lui-même possédait cinq grandes caféteries et cinq ’hattes’ et aussi plusieurs maisons dans la région de l’Artibonite. Toussaint a rendu le général Dessalines, selon Pamphile De Lacroix (cité par Paul Moral:22), fermier, autant dire propriétaire, de trente-deux sucreries qui lui rapportaient chacune en moyenne 100,000 francs de rente annuellement. C’est ainsi que s’est constituée, selon Paul Moral, ’une nouvelle aristocratie terrienne de généraux-fermiers, bénéficiaires du caporalisme agraire et gérant les exploitations selon le modèle portionnaire’. Cette non réforme agraire ou plutôt cet accaparement systématique des terres par la satrapie des généraux et officiers supérieurs et les affranchis excluait ainsi la masse des nouveaux libres de la propriété qui devrait leur assurer l’indispensable base économique de leur liberté. Elle allait conditionner à travers le temps ce désastre socio-économique que connaît le pays plus de deux siècles plus tard. » |6|

Les lois agraires de Dessalines en 1805, celles de Pétion et de Christophe quelques années après l’assassinat de l’empereur Dessalines, se sont inspirées de la même veine. Les multiples lois agraires décrétées par des gouvernements haïtiens n’ont pas correspondu aux besoins des paysans. Nous entendons par paysan celui qui a comme activité principale l’agriculture en dépit du fait qu’il associe à l’agriculture des métiers artisanaux comme la fabrication de chapeaux en paille, de nattes, et d’autres activités connexes qui lui permettent de souder la morte saison avec celle de la récolte. Le paysan est aussi celui qui en période de morte saison chez lui, dans son micro- climat, est allé vendre ses forces de travail à d’autres planteurs dans d’autres régions pour au retour chez lui ensemencer sa parcelle. Il est devenu prolétaire agricole et se fait aussi pêcheur. Parfois, il traverse la frontière haïtiano-dominicaine avec le même statut de classe et le même objectif.

Ces prétendues lois agraires sont des comprimés d’aspirine pour calmer de manière conjoncturelle les aspirations paysannes à la propriété de la terre. Le bluff du président Préval au cours de son premier mandat de 1996 est paradoxalement la dernière tentative de tromper la paysannerie parcellaire, une tentative qui s’était cantonnée dans une surface bien délimitée du département de la Vallée de l’Artibonite.

L’État et le gouvernement haïtiens se sont caractérisés à travers l’histoire par leur indifférence au sort des masses populaires et de l’État-nation

L’État haïtien et les différents gouvernements n’ont durant deux siècles et plus, jamais pris de mesures drastiques pour protéger l’environnement et les multiples micro systèmes qui ont donné au pays sa spécificité. Les maires dans les villes ne se soucient que du prélèvement des taxes relatives à la construction des maisons et de l’impôt locatif en niant absolument toutes les obligations Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. Il peut aussi, si la société est cotée, revendre son titre en bourse.
exigées par la législation haïtienne. C’est ce qui explique l’habitat hiérarchique qui s’est développé dans l’agglomération de Port-au-Prince et qui s’étire dans les villes et les bourgs de province même ceux qui jouissaient naguère d’une grande réputation de propreté et d’agréable panorama.

Le séisme de 2010 n’a rien changé au mode de fonctionnement de l’État haïtien et de la société en général malgré les plus de 300,000 morts et tous les dégâts connexes. D’aucuns ont pensé que cette catastrophe allait changer la mentalité de nos concitoyennes et concitoyens et ériger un autre modèle de pouvoir et de dirigeants politiques. Contrairement à cette attente, tout changement de mentalité ou toute prise de conscience de l’être social qui a ses exigences propres, ne saurait provenir d’un geste mythique et individuel. Fred Doura dans une vision matérialiste dialectique a écrit que :« L’histoire de toute société humaine a montré de façon déterminante que lorsque l’être social se modifie, la conscience se modifie également. Quand le fondement matériel de la société ou l’être des hommes se modifie ou s’améliore, les idées nouvelles apparaissent, leur font concurrence jusqu’à les ruiner et finissent par disparaître. » |7| Naomi Klein dans un autre registre a abondé dans le même sens :« Le problème va bien au-delà du manque de ressources institutionnelles : Il réside en chacun de nous. Le capitalisme contemporain n’a pas seulement favorisé des comportements qui aggravent la crise du climat : il a aussi transformé l’individu en le faisant accélérer, en le déracinant et en le dématérialisant, à l’image du secteur financier, si bien que chacun se retrouve maintenant partout et nulle part à la fois. On reconnaît là les préoccupations de notre temps( quel est l’effet de Twitter sur ma concentration ? Qu’advient-il des relations humaines avec tous ces écrans ?) lesquelles influent d’ailleurs sur notre façon de réagir à la crise du climat. » |8|

Il faut tout le temps se référer à notre système politique pour bien saisir la réalité dans ses différents paramètres. Disons toujours avec Fred Doura que : « La conscience de l’Haïtien s’est formée sous l’effet de ses conditions de vie, dans le cadre de ses rapports avec son environnement. Or, c’est de la conscience sociale qu’il tire son savoir, sa culture, ses convictions etc. ; qu’il intériorise les traditions, les normes de morale dominant dans la société ou dans un milieu social plus étroit ; qu’il acquière aussi ses idées, ses habitudes, ses goûts, qui marquent profondément son comportement... L’individu est le produit des conditions sociales de son époque. » |9|

Le milieu rural est heureusement affranchi de ce genre de prédation des mairies et de tout l’appareil des collectivités territoriales même s’il paie les conséquences de l’incompétence et de la mauvaise foi des autorités à moyen et à longs termes. De tout façon, la sangsue est omniprésente et ne lui laisse que les os et la peau. L’Etat dévastateur et corrompu l’attend en ville et lui tend tous les pièges pour soutirer les maigres fruits de ses labeurs. On peut compter parmi l’un des premiers bourreaux du paysan haïtien, l’officier d’État civil. Il soutire aux parents du nouveau-né une somme indue pour lui délivrer le premier acte qui reconnaît son existence et plus tard sa citoyenneté : l’acte de naissance. Depuis quelque temps, des officiers ont remis des milliers de faux actes de naissance enregistrés au même numéro. On peut comprendre pourquoi il s’avère difficile d’identifier les personnes décédées ou disparues dans ces circonstances particulières parce que la plupart d’entre elles sont des personnes anonymes. Elles n’existent pas pour leur propre État. Elles appartenaient toutes ou presque toutes à la paysannerie parcellaire ou sans terre ou des milieux appauvris des bourgs et des villes. Il a paru plus facile aux autorités locales et nationales de chiffrer le nombre de têtes de bétail et de volailles emportées par la furie du cyclone que de comptabiliser les personnes mortes ou disparues. Les autorités locales sont capables d’identifier les hôtels endommagés mais incapables de situer l’emplacement des maisonnettes écrabouillées par l’ouragan. Frantz Duval, un éditorialiste du quotidien Le Nouvelliste nous a gratifié d’un juteux pamphlet quand il a écrit : « Nos experts du ministère de l’Agriculture, sur six départements (Sud, Grand ’Anse, Nippes, Sud- Est, Ouest et Nord-Ouest) ont pu, à moins d’une semaine après le désastre comptabiliser à la virgule près les morts chez les caprins... Cette performance de haute précision requiert que le prix Nobel et la médaille Fields, au minimum, leur soient décernés... La catastrophe est réelle. Les entrepreneurs et surtout les habitants de plusieurs départements ont perdu leur épargne sur pattes. Le Ministère de l’Agriculture, des ressources naturelles et du développement rural, les bailleurs qui l’accompagnent, les agronomes et les vétérinaires de ce pays ne peuvent pas nous servir cette salade en guise de bilan de dommages causés par Matthew. » |10| Cette indifférence est liée au caractère de classe du pouvoir. C’est cette indifférence qui a conduit ces autorités à inviter les masses sinistrées aux prétendus abris provisoires sans aucun respect pour leur dignité.

Est-il concevable que le pays ne soit pas doté d’endroits sûrs pour protéger ses habitants des ouragans ou d’autres phénomènes prévisibles de ce type ?

L’État haïtien s’est caractérisé par son mépris des masses populaires. En effet, celui-ci ne contrôle son système d’éducation publique qu’à peine à 10%, tout le reste appartenant au privé. Le système de santé publique existe avec des hôpitaux et des centres de santé répugnants. Celles et ceux qui fréquentent ces lieux le font par obligation et non de gaieté de cœur.

Ce n’est point un hasard si les gens sont allés s’engouffrer dans des écoles ou des églises qui non seulement n’ont pas été construites à cet effet, mais qui ont été bâties hors des normes. Le peu d’aide, après tous les détournements en amont, arrivé dans les milieux où les besoins sont les plus urgents, n’est apte à rien changer. La corruption tapit partout. Des représentants de l’exécutif, du législatif, des collectivités territoriales, des candidats aux divers postes électifs ont fait passer leurs intérêts personnels avant ceux des milliers de sinistré(e)s qui sont confronté (e)s aux besoins les plus urgents. La faim, la soif sans oublier la recrudescence du choléra importé par les troupes de la MINUSTAH ont commencé à se faire sentir.

Ce n’est pas non plus un hasard si les gens du fait de l’absence de l’État dans leur espace social, ont échafaudé leur maison dans la même place et de la même façon avant l’arrivée du séisme de janvier 2010 et de Matthew de ce mois d’octobre. Nous tenons à signaler qu’il ne faut nullement amalgamer, suivant une fausse propagande cette absence de l’État avec ce que l’on se plaît à appeler État faible. Un État faible peut-il après plus de 200 ans n’avoir jamais failli à sa tâche politique en suivant avec force et détermination sa course antipopulaire au profit de l’oligarchie et des impérialistes ? N’a-t-il pas la coutume d’exhiber sa force et son vrai caractère de classe en réprimant les masses populaires quand elles revendiquent soit pacifiquement ou violemment leurs droits à une vie meilleure ? Nicos Poulantzas a expliqué : « L’État capitaliste, à direction hégémonique de classe, représente non pas directement les intérêts économiques des classes dominantes, mais leurs intérêts politiques : il est le centre du pouvoir politique des classes dominantes en étant le facteur d’organisation de leur lutte politique. » |11| La différence entre le nombre nul de victime à Cuba et plus de 20 morts aux États-Unis d’Amérique montre avec évidence que l’argent n’est pas l’élément déterminant dans ces circonstances. La clairvoyance politique où l’être humain vaut plus que toute chose matérielle vient de le prouver une autre fois sur l’Île révolutionnaire voisine.

En définitive, malgré l’aspect structurel avec son double caractère naturel et systémique qui demande des transformations profondes pour que les revendications populaires deviennent prioritaires pour l’État, le président Jocelerme Privert et son premier ministre Enex Jean-Charles n’ont pas pour autant les mains liées, car un gouvernement provisoire ne signifie pas une parenthèse dans la gestion des choses publiques. Cette appellation de gouvernement provisoire ne dissout pas la continuité de cet État bourgeois ni ne promeut un autre modèle d’État à sa place. Seule une révolution est capable de briser l’infrastructure d’un mode de production dominant et d’ériger avec la participation active des masses populaires sur les cadavres de l’ancien un nouvel État plus avancé. La révolution de 1804, malgré toutes ses faiblesses dont la plupart sont héritées de l’époque coloniale, est la seule que le pays ait, de nos jours, expérimentée. Cela, c’est pour dire que l’équipe Priver/Jean-Charles détient tous les leviers de l’administration publique pour prendre certaines mesures afin de soulager la souffrance de ce peuple sinistré.

Comment ce gouvernement, tout éphémère soit-il, peut-il s’impliquer dans la reconstruction des maisons des victimes du système et dans leur recapitalisation en semences, en cheptel ? Que faire pour leur fournir les soins psycho-sociaux nécessaires pour les libérer de leur traumatisme ? Ils ont l’obligation de requinquer l’État et leur gouvernement. L’une de ces mesures est de bouder le néolibéralisme par un contrôle sérieux du marché et une reprise de façon souveraine des rênes de l’État. Surtout, ils doivent se rendre compte que c’est un moment idéal pour les puissances financières et économiques locales et internationales de s’emparer de toutes les ressources naturelles qu’elles convoitent. Nous disons avec Naomi Klein : « Les partisans de la stratégie du choc croient fermement que seule une fracture sociale- une inondation, une guerre, un attentat terroriste- peut produire le genre de vastes pages blanches dont ils rêvent. C’est pendant les moments de grande malléabilité- ceux où nous sommes psychologiquement sans amarres et physiquement déplacés - que ces artistes du réel retroussent leurs manches et entreprennent de refaire le monde. » |12| L’obsession vers les prochaines élections serait-elle le chemin pour atteindre cet objectif ?

Soumis à AlterPresse le 31 octobre 2016


Notes

|1| Naomi Klein : Tout peut changer. Capitalisme et changement climatique. Acte Sud. P188

|2| Jacques Stephen Alexis : Les arbres musiciens. P 324-325, Gallimard

|3| Myrtha Gilbert : SAHADA . P 70.Chronique d’une extravagante escroquerie

|4| Myrtha Gilbert : ibid. P 170

|5| Price Mars : La vocation de l’élite. P.62 Les éditions Fardin 2002

|6| Fred Doura : ibid P.74-75

|7| Fred Doura : Mythes, paradoxes et réalités de la pigmentation au cours de l’histoire. P318. Les Éditions DAMI

|8| Naomi Klein : ibid.P.186-187

|9| Fred Doura : Mythes, paradoxes et réalités de la pigmentation au cours de l’histoire. P94 et 95. Les Éditions DAMI

|10| Frantz Duval" Le Nouvelliste No. 39818. Mercredi 12 octobre 2016

|11| Nicos Poulantzas : Pouvoir politique et classes sociales.Tome II. Petite collection Maspéro.P9

|12| Naomi Klein : La stratégie du choc. P 33.LÉMÉAC/ACTES SUD.

Auteur.e

Marc-Arthur Fils- Aimé

Directeur de l’Institut Culturel Karl Lévêque (ICKL), Haïti. Membre de la PAPDA