Histoire de la fabrication de la dette de l’Argentine

2 juillet 2004 par Denise Mendez


L’historien argentin Norberto Galasso vient de publier un historique de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
externe argentine où est décrypté le rôle de personnages clés dans les rapports économiques internationaux.

A titre d’exemple proche dans l’histoire il évoque le rôle du Cabinet de conseil Guillermo Walter Klein qui était à la veille du coup d’Etat de 1976 fondé de pouvoir de 2 banques étrangères, puis lorsque Klein devint conseiller spécial du ministre de l’Economie de la dictature Jose Martinez de la Hoz, son cabinet devint le représentant de 20 banques étrangères. A partir de cette position, il effectuait des emprunts pour le pays auprès des banques qu’il représentait. Comme observe Norberto Galasso, « ce fut l’une des nombreuses fois où gouvernant et prêteur furent assis du même côté de la table où l’on négociait les affaires du pays ». C’est également dans le cabinet de Klein-Mayral que travaillaient les fils de Mariano Grondona et de Martinez de la Hoz qui en 1985 « s’enfuirent du pays en emportant des valises pleines de documents qui prouvaient le caractère illégitime de la dette ».

L’ouvrage de Galasso montre à travers des études de cas que le mécanisme de la dette opère selon un modèle par lequel les personnages essentiels dans la prise de décision d’endettement au nom de l’Etat sont également les employés des créanciers. " Daniel Marx qui fut négociateur de la dette sous les gouvernements de Alfonsin, Menem et De la Rua était aussi associé de Nicholas Brady.(Brady qui était secrétaire au Trésor des Etats-Unis est l’auteur d’un plan de restructuration de la dette des pays d’Amérique latine qui fut applaudi par Menem.)

Galasso fait un retour sur l’historique de la dette argentine pour montrer qu’elle est un instrument de domination du créancier sur l’emprunteur qui commence dès l’indépendance au début du XIXe siècle avec l’emprunt de l’Argentine à l’Angleterre.

En 1824, la Province de Buenos Aires emprunte à la Baring Brothers avec la caution du premier ministre britannique Canning (il en est de même pour la plupart des pays latino américains devenus indépendants de l’Espagne ). En même temps l’Angleterre signe des traités commerciaux avec ces pays qui accordent des privilèges à l’installation des commerçants britanniques.

Curieusement, on trouve en compagnie d’un commerçant argentin faisant des affaires avec les Anglais un dénommé Felix Castro. Le montant de l’emprunt était de 1 million de livres, mais la somme qui parvint effectivement à Buenos Aires fut de 140.000 livres . On avait prélevé 150 000 livres au titre d’assurance pour le risque-pays, 150 000 disparurent en pots de vin partagés entre la Baring et les négociateurs de Buenos Aires. La banque Baring préleva par anticipation 2 années d’intérêts sur la dette plus 1% d’amortissement du capital soit 130 000 livres. La somme de 400 000 livres resta à Londres au titre de royalties que des commerçants britanniques installés à Buenos Aires versaient à leur maison-mère.

L’Argentine cessa le remboursement de la dette au bout de 3 ans et demeura en défaut jusqu’en 1857 . A cette date entre en scène Norberto de la Riestra ; il accepte le calcul des intérêts échus de la dette qui passe ainsi à 2,5 millions de livres (pour une somme réellement versée de 140 000 livres) En 1862,le gouvernement de Bartolomé Mitre accepte que la dette de la province de Buenos Aires devienne dette de la nation .Pour la guerre du Paraguay, il emprunte à la Baring la somme de 2,5 millions , mais du fait des prélèvements effectués à Londres au titre de commissions et d’assurance « risque-pays », l’Argentine ne reçoit que 1,9 millions de livres.

Le président Sarmiento qui succède à Mitre continue à emprunter pour armer les forces militaires contre le soulèvement d’Entre Rios et à la fin de son gouvernement le dette atteint 14,5 millions de livre. En 1890, le gouvernement Juarez Celman est en cessation de paiement de la dette envers la banque Baring. Le successeur de Juarez Celman, Carlos Pellegrini renégocie la dette qui, avec les intérêts cumulés atteint 78 millions de livres sous le gouvernement de Saenz Peña, puis 120 millions sous le gouvernement ultra libéral de Manuel Quintana Entretemps la France est devenue pays préteur.

Selon l’analyse de Norberto Galasso, les grands bonds de la dette se produisent sous les gouvernements de droite libre-échangistes , tandis que la dette se contracte sous les gouvernements d’expression populaire Ainsi, le gouvernement Yrigoyen réussit vers 1915 à diminuer la dette de 100 millions de livres (il est aidé en cela par le fait que la première guerre mondiale a mis un frein aux importations de l’Argentine.

De même le premier gouvernement Peron dans les années 40 rembourse (en dollars) le solde de la dette. C’est à partir du gouvernement Aramburu avec le ministre Krieger Vasena, qui à la fin des années 50 a adhéré au FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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. C’est l’époque où les Etats-Unis remplacent l’Angleterre comme principal créancier de l’Argentine et la dette commence s’enfler. (Il faut noter que Krieger Vasena est devenu ensuite dirigeant de la multinationale nord-américaine Daitec International puis fonctionnaire du FMI) Au moment du coup d’Etat de 1976, la dette atteint 5300 millions de dollars et elle passe rapidement à 30,000 millions de dollars. « Les emprunts étaient en théorie destinés aux entreprises publiques mais en pratique ils servaient à équiper les forces de répression. ».

Galasso rappelle un facteur qui a eu une forte incidence dans le gonflement de la dette : c’est le grand excédent de liquidité Liquidité
Liquidités
Capitaux dont une économie ou une entreprise peut disposer à un instant T. Un manque de liquidités peut conduire une entreprise à la liquidation et une économie à la récession.
financière des Etats-Unis du fait des dépôts financiers des pétrodollars Pétrodollars Les pétrodollars sont les dollars issus du pétrole. à partir de 1973, cherchant à se placer. L’excédant de liquidité et la faiblesse des taux d’intérêts ont constitué une incitation au placement, autant que la garantie offerte par une dictature de droite.

En 1982 au terme officiel de la dictature, la dette atteignait 45 milliards de dollars. C’est alors que fut conçue par le célèbre Domingo Cavallo , l’étatisation de la dette privée. Les grandes entreprises bénéficiaires des gros emprunts ; Citibank, Banco ganadero, Acindar, Cellulosa , Bridas, etc. obtinrent le refinancement à long terme de leur dette à travers la Banque centrale Banque centrale La banque centrale d’un pays gère la politique monétaire et détient le monopole de l’émission de la monnaie nationale. C’est auprès d’elle que les banques commerciales sont contraintes de s’approvisionner en monnaie, selon un prix d’approvisionnement déterminé par les taux directeurs de la banque centrale. argentine qui leur procurait des dollars au change fixe (en période d’inflation Inflation Hausse cumulative de l’ensemble des prix (par exemple, une hausse du prix du pétrole, entraînant à terme un réajustement des salaires à la hausse, puis la hausse d’autres prix, etc.). L’inflation implique une perte de valeur de l’argent puisqu’au fil du temps, il faut un montant supérieur pour se procurer une marchandise donné. Les politiques néolibérales cherchent en priorité à combattre l’inflation pour cette raison. galopante).

En 1992, Carlos Menem adopta le Plan Brady qui acceptait la valeur nominale des titres alors que leur valeur réelle était 5 fois moindre. Menem avait hérité d’Alfonsin une dette externe de 60 milliards de dollars et, à la fin de son mandat elle atteignait 122 milliards.

Le mérite de cet ouvrage historique est d’établir des constantes dans les mécanismes d’endettement des pays périphériques sous la dépendance économique et politique des puissances centrales du capitalisme.

D’abord tombée au XIXe siècle sous la dépendance de l’Angleterre qui avait favorisé son arrachement à l’Espagne, l’Amérique latine est passée sous la domination des Etats-Unis. On observe dès l’origine une contradiction entre le principe de l’endettement justifié en terme de développement des infrastructures, et la réalité des modalités de sa mise en oeuvre. D’un côté le bien public réduit à l’état d’image et de l’autre la réalité des affairistes nationaux et internationaux. L’investissement commandé à chaque fois à partir des disponibilités des Etats centraux et des niveaux de profit escomptés. Au XIXe siècle la Banque Baring, au XXe la Citibank (avec le FMI) définissent les orientations et les taux d’investissement ; de même les modes de renégociation des titres. En somme, la perpétuation de la dette.

La perpétuation de la dette est nécessaire à la pression politique des pays centraux. La dette permet d’exiger le développement des exportations destinées au remboursement de la dette. La dette permet aussi d’exiger l’ouverture économique et les traités de libre échange qui ouvrent aux transnationales du Nord l’espace économique du Sud.

Cette perspective historique met en évidence le rôle des personnes et des classes sociales dont les intérêts sont liés aux affairistes des pays centraux détenteurs de capitaux ; ce rôle donne généralement priorité aux intérêts des compagnies étrangères sur les intérêts des populations locales. On ne peut s’empêcher de faire un parallélisme entre les alliés latino-américains de la Banque Baring au XIXe siècle et les agents locaux de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
. L’ouvrage de Galasso devrait servir de pièce à l’accusation du tribunal qui jugera un jour ceux qui ont plongé des peuples du Sud de la planète dans un nouveau servage puisque sur eux et sur leurs descendants pèse l’obligation Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. Il peut aussi, si la société est cotée, revendre son titre en bourse.
d’avoir à rembourser une dette contractée illégitimement par leurs dirigeants politiques.



Source : La Grain de Sable / Attac. (http://www.attac.org/)