Historique et perspectives du processus de l’Assemblée des mouvements sociaux (AMS) 

15 novembre 2010 par Olivier Bonfond


Exposé réalisé dans le cadre du troisième séminaire mondial des mouvements sociaux qui s‘est tenu à Dakar du 5 au 7 novembre 2010 

Les idées principales développées dans cet exposé : 

1.L’Assemblée des mouvements sociaux est une coalition de différents mouvements qui luttent contre le capitalisme, le patriarcat et les autres formes d’oppression.

2.L’AMS est un processus qui s’est développé en lien avec le processus FSM mais qui s’en distingue par plusieurs aspects.

3.L’AMS est passé par « des hauts et des bas ». Les différentes tentatives visant à consolider le processus n’ont pas toujours donné les résultats escomptés. Il est donc nécessaire de réfléchir à comment consolider le processus dans le long terme.

4.Ce troisième séminaire mondial des mouvements sociaux doit débattre et prendre des décisions pour aider au succès du prochain FSM, pour réussir l’Assemblée des mouvements sociaux du prochain FSM Dakar, tout en se donnant les outils pour mieux se coordonner et mieux lutter concrètement au niveau africain et mondial

Qu’est ce que l’Assemblée des mouvements sociaux ? 

Pour définir ce qu’est l’Assemblée des mouvements sociaux, on peut revenir sur la définition donnée par la synthèse du premier séminaire mondial des mouvements sociaux réalisé à Bruxelles en septembre 2006 : « l’AMS est une coalition de différents mouvements ayant des objectifs régionaux et nationaux spécifiques mais qui, ensemble, veulent lutter à l’échelle mondiale contre le capitalisme dans sa phase néolibérale, impérialiste et militaire, contre le racisme et contre le patriarcat. Il se veut un espace ouvert à tous ceux et toutes celles qui luttent, dans leur diversité. » 

Il s’agit donc bel et bien d’un processus. Tout comme le Forum Social Mondial (FSM) ne se limite pas à une grande réunion mondiale tous les deux ans (plusieurs centaines d’activités locales nationales et internationales se réalisent chaque année aux quatre coins de la planète en se revendiquant du processus FSM), l’Assemblée des mouvements sociaux ne se limite pas à l’organisation d’une grande assemblée en fin de forum.

L’AMS a pour objectif de renforcer la lutte contre la globalisation Globalisation (voir aussi Mondialisation) (extrait de Chesnais, 1997a)

Origine et sens de ce terme anglo-saxon. En anglais, le mot « global » se réfère aussi bien à des phénomènes intéressant la (ou les) société(s) humaine(s) au niveau du globe comme tel (c’est le cas de l’expression global warming désignant l’effet de serre) qu’à des processus dont le propre est d’être « global » uniquement dans la perspective stratégique d’un « agent économique » ou d’un « acteur social » précis. En l’occurrence, le terme « globalisation » est né dans les Business Schools américaines et a revêtu le second sens. Il se réfère aux paramètres pertinents de l’action stratégique du très grand groupe industriel. Il en va de même dans la sphère financière. A la capacité stratégique du grand groupe d’adopter une approche et conduite « globales » portant sur les marchés à demande solvable, ses sources d’approvisionnement, les stratégies des principaux rivaux oligopolistiques, font pièce ici les opérations effectuées par les investisseurs financiers, ainsi que la composition de leurs portefeuilles. C’est en raison du sens que le terme global a pour le grand groupe industriel ou le grand investisseur financier que le terme « mondialisation du capital » plutôt que « mondialisation de l’économie » m’a toujours paru - indépendamment de la filiation théorique française de l’internationalisation dont je reconnais toujours l’héritage - la traduction la plus fidèle du terme anglo-saxon. C’est l’équivalence la plus proche de l’expression « globalisation » dans la seule acceptation tant soit peu scientifique que ce terme peut avoir.
Dans un débat public, le patron d’un des plus grands groupes européens a expliqué en substance que la « globalisation » représentait « la liberté pour son groupe de s’implanter où il le veut, le temps qu’il veut, pour produire ce qu’il veut, en s’approvisionnant et en vendant où il veut, et en ayant à supporter le moins de contraintes possible en matière de droit du travail et de conventions sociales »
capitaliste. Pour atteindre cet objectif, l’AMS est convaincue qu’il est nécessaire de briser l’isolement des luttes et de créer des articulations entre les mouvements sociaux. Il s’agit donc de mettre en place des outils permanents et adaptés qui vont permettre aux mouvements sociaux de renforcer leur luttes spécifiques, qu’elles s’inscrivent dans un cadre défensif (maintien de certains droits) ou offensif (conquête de nouveaux droits avec, dans certains cas, remise en cause du système) et d’inverser les rapports de force au niveau mondial. 

L’assemblée n’est pas la seule initiative existante et les mouvements concernés par l’Assemblée ne représentent ni l’ensemble des régions géographiques, ni tous les secteurs de lutte. Il manque d’importants mouvements, comme de nombreux mouvements asiatiques. En Afrique, les mouvements sont isolés et communiquent peu. C’est en lien avec ce constat que des efforts doivent être fournis pour renforcer l’élargissement du processus au niveau mondial et le renforcement de la coordination des mouvements sociaux au niveau africain. 

L’Assemblée est également un espace de débat et d’échange sur la conjoncture internationale, sur l’état du mouvement social et des résistances. Ces échanges constituent une étape préalable à l’identification de l’ennemi commun, la définition de revendications et d’agendas communs, de campagne concertées et au renforcement des solidarités internationales. 

Qu’est-ce qui différencient l’AMS et le FSM ?  

L’AMS s’est créée en même temps que le FSM. En effet, la première AMS s’est tenue dès le premier FSM, en janvier 2001 à Porto Alegre. L’AMS s’est développée en lien avec le FSM. Cependant, l’AMS se distingue du FSM par deux aspects fondamentaux : 

1.C’est un espace et un processus qui visent à construire des agendas communs d’actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
et de mobilisations (Le FSM ne peut pas faire cela en fonction de sa charte. Au mieux, le FSM peut être un espace qui permet et favorise de telles constructions).

2.C’est un espace qui veut se positionner concrètement dans le champ des alternatives à la globalisation capitaliste, en proposant d’avancer le plus rapidement possible vers une société basée sur les besoins des populations et le respect de la nature ( Le FSM, mis à part les positions adoptées dans sa charte des principes, ne peut pas prendre position en tant que FSM)

Ces deux différences fondamentales, combinées aux points communs (fonctionnement en parallèle), ont pu créer certains malentendus et tensions qu’il s’agit d’éviter à l’avenir, en particulier lors du prochain FSM de Dakar de février 2011. 

Le FSM, malgré ses faiblesses et ses contradictions, reste un espace important pour les mouvements sociaux. Les mouvements sociaux ont cependant également besoin d’un autre outil (l’AMS) pour aller plus loin dans l’accumulation et l’articulation des luttes. Il faut également souligner que l’AMS est importante pour le FSM, dans le sens où l’implication et la coordination des mouvements sociaux ont joué à plusieurs reprises un rôle important dans l’évolution du processus (notamment sur les questions de convergences, de périodicité, de méthodologie et de nature). le FSM et l’AMS se retrouvent donc dans une relation interactive. Il s’agit de faire en sorte que cette interconnexion soir la plus constructive possible pour les deux processus. 

Comment a évolué l’AMS ces dernières années ? 

Dans une première phase qui va de 2002 à 2005, l’AMS a fonctionné avec un petit secrétariat international basé à Sao Paulo qui était notamment sous la responsabilité de la CUT et du MST. En fait, les premières années ont été un moment de grand développement pour les mouvements sociaux et leur coordination. On peut souligner par exemple que c’est lors de la première assemblée des mouvements sociaux de Porto Alegre qu’a été convoqué le premier Forum Social européen. C’est également à partir du FSE de novembre 2002 qu’a été convoqué et largement organisée les mobilisations contre la guerre en Irak

A partir de 2004, le processus de l’AMS a commencé à « stagner ». Des assemblées ont bien eu lieu en 2004, 2005 et 2006, mais elles n’ont pas provoqué de dynamique réellement forte. En 2006, après 5 années de FSM et d’AMS, il est apparu important aux mouvements sociaux impliqués dans ce processus de faire le point. Cela s’est concrétisé par le premier séminaire mondial des mouvements sociaux qui s’est tenu à Bruxelles en septembre 2006. En plus d’une analyse sur la conjoncture internationale, une décision importante à été la création d’un groupe de facilitation mondiale des mouvements sociaux. Ce groupe est composé de réseaux internationaux, régionaux et nationaux de manière à respecter un équilibre au niveau géographique et sectoriel : 

Via Campesina (VC) Poor People’s Economic Human Rights Campaign (PPEHRC)
Marche mondiale des femmes (MMF Money Market Funds
MMF
Les Money Market Funds (MMF) sont des sociétés financières des États-Unis et d’Europe, très peu ou pas du contrôlées ni réglementées car elles n’ont pas de licence bancaire. Ils font partie du shadow banking. En théorie, les MMF mènent une politique prudente mais la réalité est bien différente. L’administration Obama envisage de les réglementer car, en cas de faillite d’un MMF, le risque de devoir utiliser des deniers publics pour les sauver est très élevé. Les MMF suscitent beaucoup d’inquiétude vu les fonds considérables qu’ils gèrent et la chute depuis 2008 de leur marge de profit. En 2012, les MMF états-uniens maniaient 2 700 milliards de dollars de fonds, contre 3 800 milliards en 2008. En tant que fonds d’investissement, les MMF collectent les capitaux des investisseurs (banques, fonds de pension…). Cette épargne est ensuite prêtée à très court terme, souvent au jour le jour, à des banques, des entreprises et des États.
Dans les années 2000, le financement par les MMF est devenu une composante importante du financement à court terme des banques. Parmi les principaux fonds, on trouve Prime Money Market Fund, créé par la principale banque des États-Unis JP.Morgan, qui gérait, en 2012, 115 milliards de dollars. La même année, Wells Fargo, la 4e banque aux États-Unis, gérait un MMF de 24 milliards de dollars. Goldman Sachs, la 5e banque, contrôlait un MMF de 25 milliards de dollars.
Sur le marché des MMF en euros, on trouve de nouveau des sociétés états-uniennes : JP.Morgan (avec 18 milliards d’euros), Black Rock (11,5 milliards), Goldman Sachs (10 milliards) et des européennes avec principalement BNP Paribas (7,4 milliards) et Deutsche Bank (11,3 milliards) toujours pour l’année 2012. Certains MMF opèrent également avec des livres sterling. Bien que Michel Barnier ait annoncé vouloir réglementer le secteur, jusqu’à aujourd’hui rien n’a été mis en place. Encore des déclarations d’intention...
1. L’agence de notation Moody’s a calculé que pendant la période 2007-2009, 62 MMF ont dû être sauvés de la faillite par les banques ou les fonds de pensions qui les avaient créés. Il s’est agi de 36 MMF opérant aux États-Unis et 26 en Europe, pour un coût total de 12,1 milliards de dollars. Entre 1980 et 2007, 146 MMF ont été sauvés par leurs sponsors. En 2010-2011, toujours selon Moody’s, 20 MMF ont été renfloués.
2 Cela montre à quel point ils peuvent mettre en danger la stabilité du système financier privé.
)
Grassroot global justice network (USA)
Comité pour l’Annulation de la Dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
du Tiers Monde (CADTM)
Stop the wall Campaign (Palestine)
Jubilee Sud (JS) Focus on the global South (Indonésie)
Notre monde n’est pas à vendre (OWINFS)  India Social Forum
Alliance internationale des habitants (IAI) Indaba Social Movement (Afrique du Sud)
Alliance sociale continentale (ASC) (Amérique latine) Syndicat irakien des travailleurs du pétrole
COMPA Délégués du processus FSE

Les objectifs de ce groupe de facilitation sont :
- Développer le processus dans son ensemble
- Stimuler les échanges et les convergences
- faciliter la préparation des grands évènements tels que le FSM
- assurer une continuité au débat
- Améliorer la communication en faisant circuler les informations pertinentes
- Faciliter les liens entre l’AMS et le processus FSM, notamment le CI 

Malheureusement, ce groupe n’a pas pu réellement fonctionner et atteindre les objectifs qu’il s’était fixé. Les raisons sont multiples mais la principale étant la faible capacité des mouvements à déléguer au sein de leurs organisations des personnes chargées de s’impliquer dans ces différentes tâches.
 
Cependant, la création de ce groupe a permis néanmoins permis de préparer correctement le FSM de Nairobi de 2007 et de réaliser une assemblée très réussie ayant rassemblé plus de 2000 personnes. De son côté, l’AMS du FSM de Belém en janvier 2009 était peu réussie, malgré une déclaration politique forte avec un écho médiatique intéressant.

Globalement, on peut dire que le processus de l’AMS a fonctionné sur des bases inégales ces dernières années, avec certaines assemblées très fortes, sans pour autant réussir à garantir la coordination et la continuité du processus (personnes différentes qui prennent le processus en main, trous dans la communication, …)

En janvier 2010, les mouvements sociaux ont décidé de réaliser un deuxième séminaire mondial des mouvements sociaux, afin de faire à nouveau le point et de décider comment on fait évoluer qualitativement le processus. Ce séminaire s’est réalisé à São Paulo du 22 au 24 janvier 2010, précédent une activité FSM à Porto Alegre destinée à faire le bilan de 10 ans de processus FSM. Ce séminaire, a été caractérisé par une forte présence latino américaine et a permis d’avancer concrètement sur une série de choses, notamment sur la réalisation d’une grande campagne continentale contre les bases militaires étrangères sur le territoire latino-américain. En lien avec ces résultats, il a été décidé de développer la décentralisation du processus.et de favoriser la réalisation d’un tel séminaire en Afrique, avant le FSM De Dakar. Le séminaire de Dakar de novembre 2010 est donc le résultat de cette dynamique.

Quels objectifs pour l’AMS dans les mois et années à venir ? 

Si elle veut atteindre ces objectifs et contribuer positivement à la transformation de rapports de force en faveur des classes travailleuses du Sud et du Nord face à la toute puissance du capital financier international, l’AMS doit absolument évoluer, en lien avec la conjoncture internationale, prendre des décisions concrètes, à la fois ambitieuses mais réalisables, et ensuite les assumer jusqu’au bout. Les questions que ce séminaire devrait se poser et tenter de trouver les réponses.

- Comment préparer concrètement la prochaine AMS du FSM 2011 ?
- Comment assurer la continuité du processus ?
- Quelles réponses donner à l’évolution de la crise globale et de l’offensive capitaliste ?
- Comment avancer vers une plateforme commune des mouvements sociaux ?
- Comment renforcer et mutualiser les expériences et les outils des mouvements sociaux en terme de Sensibilisation / conscientisation /Interpellation / Mobilisation / Médias ?
- Comment élargir le processus des mouvements sociaux ?
- Comment avancer dans l’articulation des mouvements sociaux africains et mondiaux ?
- Comment améliorer la communication entre les mouvements sociaux ?
- Comment avancer sur un agenda commun de luttes ?
- Comment rendre plus visible le processus de l’AMS ?
- Quelle place pour les mouvements sociaux au sein du processus FSM ?
- Quel type de relations établir avec les partis politiques et les gouvernements progressistes ?



Olivier Bonfond

est économiste et conseiller au CEPAG (Centre d’Éducation populaire André Genot). Militant altermondialiste, membre du CADTM, de la plateforme d’audit citoyen de la dette en Belgique (ACiDe) et de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015.
Il est l’auteur du livre Et si on arrêtait de payer ? 10 questions / réponses sur la dette publique belge et les alternatives à l’austérité (Aden, 2012) et Il faut tuer TINA. 200 propositions pour rompre avec le fatalisme et changer le monde (Le Cerisier, fev 2017).

Il est également coordinateur du site Bonnes nouvelles