Comité pour l'Annulation de la Dette du Tiers Monde
CADTM

Audit de la dette

Equateur

INTRODUCTION à l’édition équatorienne du livre « L’Equateur à la croisée des chemins » rédigé par le CADTM

29 décembre 2008 par Maria Lucia Fattorelli


L’édition équatorienne du livre « L’Equateur à la croisée des chemins » est publié en 2009 par l’éditeur Abya Yala à Quito.

Maria Lucia Fattorelli est Coordinatrice de l’Audit Citoyen de la Dette du Brésil et membre de la Commission d’Audit Intégral de la Dette Publique (CAIC) d’Equateur.

En cette période, marquée par la crise internationale d’origine financière, mais qui s’ajoute aux crises alimentaire, environnementale, sociale et économique, une discussion en profondeur sur le processus d’endettement des pays du Sud s’impose. Le paiement de la dette a représenté, durant ces 40 dernières années, un transfert net massif de ressources aux institutions financières internationales et aux pays du Nord.

Depuis le début de la crise financière, les pays du Nord contractent des dettes importantes pour le sauvetage des banques privées. Dès les premiers mois de cette crise, près de 8 000 milliards de dollars ont été transférés du secteur public au secteur privé, soit 13% du PIB mondial, avec la même opacité caractéristique des mécanismes utilisés par les banques privées internationales, qui sont à l’origine de la crise, et sans une identification claire des responsables.

Les conséquences de la crise toucheront tous les pays du monde, mais tout spécialement les plus endettés, puisque la difficulté à obtenir de nouveaux crédits pour faire face au service de la dette Service de la dette Somme des intérêts et de l’amortissement du capital emprunté. engendrera un approfondissement de la crise, avec des impacts graves sur l’économie intérieure de chaque pays. De plus, comme dans toutes les crises financières précédentes, le coût finira par être transféré aux pays les plus pauvres ou « en développement », c’est-à-dire à ce qu’on appelle le tiers-monde.

Dans cette conjoncture, un pays apparaît sur la scène mondiale dans une position différente : l’Equateur, qui revendique son pouvoir souverain, et qui cherche la transparence et la vérité sur le processus de son endettement à travers la réalisation d’un audit officiel et intégral de sa dette publique interne et externe |1|
. Et qui, sur la base des résultats de cet audit, commence à mettre en cause, en premier lieu, sa dette commerciale auprès des banques privées internationales, ainsi que certaines parties de sa dette bilatérale.

L’exemple équatorien doit être suivi par tous les pays endettés. La réalisation d’un audit intégral est une décision souveraine qui consiste à connaître la vérité sur le processus d’endettement et à obtenir les documents et preuves qui permettent la prise de décisions dans les domaines politiques et juridiques. L’audit témoigne également et surtout d’une attitude de respect vis-à-vis du peuple qui, historiquement, continue de payer cette dette publique à travers de lourdes contributions fiscales. Des personnes qui souffrent de l’insuffisance de services publics de santé, d’éducation, d’assistance, de sécurité, du manque d’investissements générateurs d’emplois, et de l’absence des conditions minimales d’une vie digne pour une grande partie de la population. Privilégier le paiement des intérêts et l’amortissement de la dette publique interne et externe a signifié le sacrifice de tous les autres postes de dépenses du budget, et notamment les dépenses sociales.

Face à cette situation, le livre L’EQUATEUR A LA CROISEE DES CHEMINS, Abolir la dette pour libérer le développement humain, de Benoît Bouchat, Virginie de Romanet, Stéphanie Jacquemont, Cécile Lamarque, Hugo Ruiz Díaz Balbuena et Éric Toussaint, revêt une importance particulière, puisqu’il dévoile un pan essentiel de l’histoire de l’endettement équatorien, ainsi que l’importance de la signification de l’audit pour le pays. Une partie des études présentées dans ce livre, issues des recherches réalisées par la CEIDEX |2|
, sont fondamentales, parce qu’elles ont préparé le terrain pour la CAIC, en révélant des faits qui ont permis d’établir les points de départ du travail d’audit. Le présent livre expose également des arguments juridiques du droit international qui peuvent impulser et fonder des décisions souveraines comme celle adoptée par l’Equateur.

Le travail constant du Comité pour l’Annulation de la Dette du Tires Monde (CADTM), actif sur plusieurs continents, est également présent. Il occupe une place importante dans ce livre de divulgation de l’expérience équatorienne. Cette oeuvre permet également de diffuser l’expérience pionnière que nous menons au Brésil avec l’Audit Citoyen de la Dette du Brésil |3|
. Nous considérons cette diffusion comme étant primordiale parce qu’elle peut aider de nombreux pays, qui n’ont pas encore obtenu la réalisation d’un audit officiel comme celui de l’Equateur, à développer des initiatives citoyennes qui poussent les autorités à réaliser ce type d’audit.

C’est précisément grâce à l’expérience acquise dans les travaux de l’Audit Citoyen de la Dette du Brésil que j’ai eu l’honneur de faire partie du groupe nommé par le président Rafael Correa pour constituer la Commission d’audit de la dette de l’Equateur (CAIC), une expérience historique qui constitue un premier pas en direction de la véritable indépendance de l’Amérique latine, jusqu’à présent soumise au colonialisme du capital.

L’expérience équatorienne sera extrêmement utile pour tous les autres pays de la région, dont les processus historiques d’endettement, de transfert net de ressources à l’extérieur et de sacrifice social sont très semblables.

Depuis la fin des années 70, les mouvements sociaux du monde entier luttent contre la domination exercée par l’endettement public, processus qui représente sans aucun doute une nouvelle forme de colonialisme et de pillage des richesses des pays du Sud, ce qui a pu être documenté et prouvé par l’audit réalisé en Equateur.

Parmi les similitudes dans les processus d’endettement, on peut souligner, par exemple, l’abondance de l’offre de crédits proposée par les banques du Nord, dans les années 70, alors qu’il y avait surliquidité en raison de l’augmentation du prix du pétrole. Ces pétrodollars ont été canalisés dans l’endettement agressif des pays du Sud. Plus tard, la Réserve Fédérale, la Banque centrale états-unienne, augmenta de manière unilatérale les taux d’intérêt annuels internationaux, qui sont passés de 5% en 1976 à 20,5% en 1981. Cela a touché tous les pays du Sud et a eu un impact important sur leurs économies, en conséquence de la grave crise financière qui s’est installée dans le monde entier. Les pays qui s’étaient laissés séduire par l’endettement apparemment facile des années 70 durent faire face, à partir de l’année 1982, à des processus d’âpres renégociations, avec l’intervention du FMI, de la Banque mondiale, du Club de Paris et des banques privées internationales organisées en « comités de gestion ».

Dans ce processus difficile, la Banque Centrale de l’Equateur fut amenée à assumer non seulement la dette externe du gouvernement et des entités du secteur public, mais aussi la dette externe du secteur privé. Ce même processus eut lieu dans plusieurs pays de la région. Les principes prévus par le droit international, expliqués dans le présent ouvrage, ne furent pas utilisés, notamment la clause rebus sic stantibus, qui s’applique lorsque les circonstances prévalant lors de la signature des contrats originaux changent complètement. La dette a été multipliée plusieurs fois, au fur et à mesure que de nouveaux prêts étaient contractés pour rembourser des emprunts antérieurs.

Les banques privées internationales n’espéraient même plus être remboursées d’une grande partie des dettes des pays du Sud, et reconnaissaient des pertes comptables dans leurs bilans. C’est ce que mentionne l’économiste Paul Krugman, lorsqu’il évoque le panorama international favorable aux négociations souveraines de la dette, à la fin des années 80 :

« Quelques banques créancières (menées par Citicor, en mai 1987) décidèrent d’augmenter de manière importante leurs provisions face à leurs créances douteuses. Ces mesures furent à l’origine de grandes pertes comptables et de la reconnaissance tacite par les banques du fait qu’elles n’espéraient pas un remboursement intégral |4| . »

Cependant, quelques années plus tard, les gouvernants de nos pays se soumirent à la conversion de cette même dette en des titres négociables, les bons Brady. Ce plan fut présenté par les banques privées, avec l’aval du FMI, comme le « salut » des pays endettés ; mais en réalité, ce plan ne fut qu’un hold-up de plus. On exigea l’achat de garanties collatérales à travers l’acquisition de bons du Trésor américain. Peu de temps après, un nouvel échange de cette dette par les bons appelés Global eut lieu. L’audit a déterminé l’existence de graves indices d’illégalités et d’illégitimités dans ces conversions de la dette commerciale, qui bénéficièrent de l’ingérence active du FMI. Ainsi, ni les Bons Brady ni les bons Global ne furent enregistrés auprès de la SEC—Security Exchange Commission— bien qu’ils furent négociés à la Bourse du Luxembourg, et émis sous un régime de dispense à la Loi sur les Valeurs des Etats-Unis.

Mais dans le cas équatorien, le processus s’est avéré encore plus grave, puisque tous les contrats de dette externe étaient régis par les lois de New York et de Londres. Au cours de l’audit, nous avons localisé des documents démontrant qu’en 1992 les autorités économiques d’alors ont renoncé unilatéralement à la prescription de la dette externe commerciale, ce qui a constitué une véritable infamie pour le pays et le peuple équatorien.

L’audit a également démontré qu’à chaque conversion de dette, on exigea des conditions de plus en plus onéreuses, telles que des commissions d’engagement, d’agence, de conversion, des taux d’intérêts élevés et des clauses abusives, qui obligèrent le pays à renoncer à la souveraineté, l’immunité, la juridiction et même à tout autre droit, allant jusqu’à la renonciation honteuse à mener une action légale pour obtenir la nullité de la dette pour les dommages subis, quand bien même celle-ci serait inscrite dans la convention ou le contrat.

De plus, dans aucune renégociation on ne considéra la valeur de la dette sur le marché secondaire, mais sa valeur nominale ; par ailleurs, ces opérations de refinancement et d’échange de la dette commerciale furent conclues à l’étranger, directement entre les banques privées internationales. Le montant des nouveaux prêts n’arriva même pas en Equateur.

Ce qui revient à dire que le principe de base d’une dette, qui est la remise de ressources, n’a même pas été appliqué. Nous avons pu vérifier tout cela dans les documents et autres registres durant les travaux de la Commission d’Audit Intégral de la Dette Publique créée par le président Rafael Correa.

La réalisation d’audits similaires par d’autres pays créerait, à partir de nos régions, une force à même de changer les conditions actuelles d’injustice et d’asymétrie qui régissent les relations financières. D’autre part, cela permettrait de réunir des preuves et des documents pour fonder les actes souverains qui sauveraient la dignité de notre continent, spolié depuis 500 ans.

Le livre du CADTM est une force de plus dans ce processus. Bonne lecture.


Notes

|1| Par le décret exécutif Nº 472, le président de la République de l’Equateur a créé la Commission d’Audit Intégral de la Dette Publique (Comisión de Auditoría Integral del Crédito Público, CAIC). Le texte du décret est reproduit dans l’annexe 1.

|2| CEIDEX : Commission équatorienne qui a précédé l’audit, créée en 2006 pour enquêter sur le processus d’endettement public.

|3| Audit Citoyen de la Dette est un mouvement social brésilien qui depuis 2001 mène des recherches, des études, recherche des documents et réalise des analyses à partir de la société civile ; il exige la réalisation de l’audit officiel tel que prévu par la Constitution fédérale brésilienne, mobilise la société civile et les parlementaires ; il produit des publications didactiques dans le but de vulgariser les connaissances sur le thème de l’endettement public et promeut la réalisation de l’audit comme outil d’enquête et moyen de coordination des pays endettés à l’échelle internationale (www.divida-auditoriacidada.org.br).

|4| Economiste états-unien Paul Krugman, prix Nobel d’Economie 2008, cité Batista Jr, Paulo Nogueira (2001) A Economia como ela é. Boitempo Editorial, p. 356.

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