Interview d’Eric Toussaint

Il faut une Banque du Sud

12 avril 2007 par Fidel Vascos Gonzales


Le président du Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde, Éric Toussaint, anticipe que les conditions se créent vers l’éclatement d’une nouvelle crise.

Éric Toussaint est le président du Comité pour l’Annulation de la Dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
du Tiers Monde. Ce Comité, dont le siège est en Belgique, est un réseau international constitué de comités locaux présents dans 23 pays de 4 continents. Éric Toussaint est un participant assidu de la Rencontre Internationale d’Économistes sur les Problèmes du Développement, qui se tient tous les ans à La Havane.

Quelle est la situation actuelle de la dette extérieure dans le monde ?
La situation que nous vivons est ambiguë. L’impression dominante est que la crise de la dette appartient au passé. Pour s’en convaincre, on fait valoir que les gouvernements des grands pays du Sud paient de manière anticipée leur dette au FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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. C’est le cas du Brésil, de l’Argentine, du Mexique, de la Thaïlande et de l’Indonésie. Mais la situation est contradictoire car en réalité, les conditions sont réunies pour aboutir à une nouvelle crise. Tout d’abord, la dette extérieure du Tiers Monde a augmenté de plus de 250 milliards de dollars (USD) en 2006.
Pendant ce temps, les pays du Sud que je viens de mentionner paient de manière anticipée leur dette au FMI, émettent des titres de la dette Titres de la dette Les titres de la dette publique sont des emprunts qu’un État effectue pour financer son déficit (la différence entre ses recettes et ses dépenses). Il émet alors différents titres (bons d’état, certificats de trésorerie, bons du trésor, obligations linéaires, notes etc.) sur les marchés financiers – principalement actuellement – qui lui verseront de l’argent en échange d’un remboursement avec intérêts après une période déterminée (pouvant aller de 3 mois à 30 ans).
Il existe un marché primaire et secondaire de la dette publique.
publique ou contractent de nouvelles dettes auprès de banques privées. La dette extérieure privée et publique des pays du Sud s’élève maintenant à près de 3 000 milliards de dollars. La part publique de cette dette extérieure atteint la moitié de cette somme, soit 1 500 milliards d’USD.
Le second facteur à mettre en évidence est que la dette publique interne a considérablement augmenté au cours de ces dix dernières années. Dans un pays comme le Mexique par exemple, le système bancaire national est à présent totalement contrôlé par les banques des États-Unis, qui ont acheté les banques du Mexique quand celles-ci furent privatisées. En Argentine et en Colombie, les banques nationales sont contrôlées par les banques espagnoles. Cela signifie que la dette publique interne est pratiquement détenue par les mêmes créanciers que la dette publique externe.
A cela il faut ajouter deux autres phénomènes. Le taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5millions de dollars, donc en tout 15millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
international augmente. Le taux d’intérêt était très bas dans les années 2001-2002 car les États-Unis avaient adopté une politique keynésienne face à la faillite de grandes entreprises nord-américaines qui étaient terriblement endettées. Pour qu’elles s’en sortent, ils ont baissé les taux d’intérêts. Ils ont aussi baissé les taux d’intérêts pour maintenir le niveau de consommation des ménages américains. Ils y sont en effet parvenus.
Ainsi, la récupération de l’économie nord-américaine a eu lieu à partir de 2002. Depuis juin 2004, la Réserve Fédérale des États-Unis augmente à nouveau le taux d’intérêt, suivie par la Banque Centrale Européenne BCE
Banque centrale européenne
La Banque centrale européenne est une institution européenne basée à Francfort, créée en 1998. Les pays de la zone euro lui ont transféré leurs compétences en matières monétaires et son rôle officiel est d’assurer la stabilité des prix (lutter contre l’inflation) dans la dite zone.
Ses trois organes de décision (le conseil des gouverneurs, le directoire et le conseil général) sont tous composés de gouverneurs de banques centrales des pays membres et/ou de spécialistes « reconnus ». Ses statuts la veulent « indépendante » politiquement mais elle est directement influencée par le monde financier.
et la Banque Centrale Banque centrale La banque centrale d’un pays gère la politique monétaire et détient le monopole de l’émission de la monnaie nationale. C’est auprès d’elle que les banques commerciales sont contraintes de s’approvisionner en monnaie, selon un prix d’approvisionnement déterminé par les taux directeurs de la banque centrale. du Japon.
Dans un même temps, les pays les plus industrialisés et la Chine tentent de faire baisser les prix de leurs importations de matières premières. S’ils parviennent à faire baisser les prix mondiaux des matières premières, les pays du Sud seront très affectés économiquement et financièrement. D’une part, cela signifie moins de revenus d’exportations pour les pays du Sud, et d’autre part, plus de paiement à leurs créanciers du fait des taux d’intérêts élevés. Dans ces conditions, il est probable que dans deux ou trois ans, la crise de la dette se répète dans les pays dont les économies sont largement dépendantes des exportations.

Que pouvez-vous dire de la dette extérieure des États-Unis ?
Les États-Unis est le pays le plus endetté aux niveaux interne et externe. La dette extérieure des États-Unis équivaut à la somme de la dette extérieure de l’ensemble de tous les pays dits « en développement », où vivent 85% de la population mondiale. Ce qui est aberrant et scandaleux, c’est que ces mêmes pays du Sud prêtent de l’argent aux États-Unis.
Pour financer sa dette, les États-Unis vendent des bons du Trésor Bons du Trésor Titres d’emprunts émis par le Trésor public pour se financer. Leur durée
peut aller de quelques mois à trente ans.
. Plus de 1 000 milliards de dollars en bons du Trésor sont achetés par les pays « en développement ». Je dis que c’est scandaleux et absurde du point de vue de l’intérêt général. Avec cette opération d’achat de bons, ils ont une rémunération à un taux de 4-5%.
Simultanément, ces mêmes pays émettent des titres de leur dette extérieure et paient un taux d’intérêt de 8-10%. C’est une perte absolue. D’où mon positionnement sur la nécessité d’une Banque du Sud.
Il faut également tenir compte du fait que la dette interne des États-Unis atteint 30 000 milliards de dollars, soit 10 fois sa dette externe. La dette des foyers représente plus d’un tiers de ce montant. Les entreprises des États-Unis, le Gouvernement Fédéral et les États sont également très endettés. Ces données démontrent que l’annulation totale de la dette extérieure publique des pays en développement ne représenterait qu’un effort minime de la part de la banque privée ou publique internationale puisque les plus grands débiteurs sont les pouvoirs publics, les entreprises et les familles du Nord.

En totalisant la dette des pays développés et sous-développés, quel est le montant total de la dette extérieure mondiale ?
Dans leur totalité, les dettes externes et internes au niveau mondial s’élèvent à plus de 60 000 milliards de USD. La part externe atteint 10 000 milliards. La grande partie de la dette correspond à la dette publique interne.

Vous mentionnez la Banque du Sud. Que pouvez-vous nous dire à ce sujet ?
Les pays du Sud disposent d’une quantité très élevée de réserves en dollars, en euros, en yens. Il est vrai que l’USD est la principale monnaie de réserve internationale. Mais à quoi assistons-nous en ce moment ? L’euro remplace progressivement le dollar comme monnaie de réserve. Pourquoi ? Parce que le dollar se déprécie. De ce fait, les Banques Centrales d’autres pays commencent maintenant à changer les dollars contre des euros. Ainsi, la dévaluation Dévaluation Modification à la baisse du taux de change d’une monnaie par rapport aux autres. du dollar va se poursuivre, les réserves internationales en euros, en yens, et dans une certaine mesure en livres sterling et en francs suisses, vont augmenter.
Il faut un front des pays du Sud qui placent leurs réserves non pas en bons des États-Unis mais dans une Banque du Sud. Les pays du Sud pourraient également créer une monnaie commune, ou tout du moins une monnaie commune entre les nations de l’Amérique Latine et des Caraïbes dans le cadre de l’ALBA. Pour moi, l’ALBA doit se doter d’une banque de l’ALBA, une Banque de l’Amérique Latine et des Caraïbes. Il faut d’autres projets communs en Amérique latine et aux Caraïbes : l’Université commune ; TELESUR, qui est une chaîne de télévision commune. Tout cela avance petit à petit. Mais il arrive un moment où il faut faire un pas décidé en avant et la Banque du Sud doit être une de ses avancées.
S’ils la créaient, les pays d’Amérique Latine pourraient abandonner définitivement le Fonds Monétaire International. Cuba est le seul pays d’Amérique Latine à n’être pas membre du Fonds Monétaire International et de la Banque Mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
. En quoi cela peut-il servir au Venezuela d’être membre de la Banque Mondiale et du FMI ? Le Venezuela et les autres pays en développement ne disposent pas de suffisamment de droits de votes pour influencer les décisions de la Banque Mondiale et du FMI puisque ces deux organismes sont totalement contrôlés par les États-Unis, le Japon et l’Union Européenne. Ils pourraient donc sortir de la Banque Mondiale et du FMI et avoir une banque multilatérale commune sous le contrôle total des pays d’Amérique Latine et des Caraïbes.

Quelles fonctions remplirait la Banque du Sud ?

La Banque du Sud financerait des projets communs dans l’infrastructure, l’industrialisation, la transformation des exportations. Et évidemment, elle développerait le marché interne. Il y a beaucoup à faire pour développer le marché interne d’Amérique Latine et des Caraïbes. En résumé, une Banque du Sud appuierait, grâce à ses financements, les pouvoirs publics nationaux et locaux, les communautés indigènes, les entreprises publiques, les coopératives. Il ne s’agirait pas d’une banque pour financer le grand capital national et international. La Banque du Sud serait un instrument très puissant pour le projet de développement du Socialisme du XXIe siècle.



Source : Granma Internacional, La Havane.