Il y a 15 ans était assassiné Thomas Sankara

octobre 2002 par Bruno Jaffré


Extrait du livre « Biographie de Thomas Sankara » paru chez l’Harmattan en 1997.

Désarroi d’un homme toujours en avance sur son entourage, trahison d’une amitié, déchirement d’une famille perdant un être cher, la vie de Thomas Sankara s’est terminée en tragédie. La hauteur avec laquelle il s’est toujours refusé, malgré les fortes pressions de son entourage, à éliminer son adversaire qui était aussi son meilleur ami, suffirait à le classer parmi les grands hommes de l’histoire moderne. L’un repose en paix en accord avec lui-même l’autre doit vivre avec sa conscience.

La jeunesse a besoin de héros. Mieux vaut que ce soient des êtres de chair et de sang que ces machines à faire de l’argent, fabriquées par des multinationales que sont les vedettes du show business. Mieux vaut qu’ils fassent rêver par leurs qualités humaines et leur action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
contre l’exploitation et l’injustice et pour plus de solidarité que pour les sommes phénoménales qu’ils brassent et qui surtout retombent aux mains de ceux qui dans l’ombre les manipulent comme des marionnettes.

Originellement le mot héros désigne des demi-dieux, c’est-à-dire des êtres mi-humains mi-dieux. Les « héros » fabriqués par des sociétés de marketing ont perdu toute forme d’humanité bien que les gains de leur promoteur soient eux très réels. Les doutes, les interrogations, les hésitations voire les erreurs de Thomas Sankara viennent nous rappeler qu’il était profondément humain. Il avait de plus un grand sens du concret.

Sa popularité réside dans les qualités qu’il a déployées au pouvoir, dans son énergie, son intelligence, sa créativité, sa résolution, l’ampleur du travail qu’il était capable d’accomplir, sa capacité à entraîner son entourage et son peuple mais aussi dans son intégrité et sa rigueur morale. Autant de qualités somme toute très humaines et très réelles. Mais elles sont rares chez le même homme et atteignent rarement la même force. Son héroïsme réside surtout dans la valeur d’exemple qu’il représentait, ce qui décuplait sa capacité à faire rêver, à entraîner derrière lui son entourage mais aussi son peuple, tout en restant toujours très proche des gens, par la proximité physique mais aussi par son langage qu’il voulait accessible.
Les hommes de pouvoir doivent passer par tellement d’étapes, jouer de tant de malignité, passer par tant de compromission ou de compromis, se débarrasser de tant de rivaux que lorsqu’ils arrivent au sommet ils en ont souvent oublié leur engagement initial quand il n’était pas dès le départ des ambitieux motivés essentiellement par leur propre avenir. Thomas Sankara tranche avec tous ceux-là, il est arrivé très jeune au pouvoir. Il a tenté de l’exercer sans perdre le contact avec la population, bien au contraire puisqu’il prenait sur son sommeil pour le faire. Il sortait incognito et se présentait impromptu dans un village ou une permanence de CDR à la recherche de contacts directs et improvisés débarrassés de tout protocole.

Il s’est efforcé de démystifier le pouvoir avec humour. Il a réussi à en éviter les fastes et les travers dans lesquels tant de révolutionnaires déclarés se sont égarés. Il a au contraire assumé dignement la pauvreté de son pays non comme une honte mais comme le résultat d’un processus historique et des conditions naturelles dues à sa position géographique. Comme nous l’avons vu il a plusieurs fois refusé de prendre le pouvoir avec ses camarades, qui pourtant l’y poussaient. Ce n’était en effet pas le pouvoir qui l’intéressait mais ce qu’on pouvait réaliser avec, pour son peuple. Il sentait alors qu’il n’était pas encore temps.

Thomas Sankara nous ramenait sans cesse à la réalité. Plus que de faire rêver à ce que pourrait être demain, il communiquait son énergie pour construire un monde réel, tout de suite. Quels étaient les objectifs de la Révolution ? Il a cru nécessaire de les rappeler au plus fort de la crise en déclarant peu avant sa mort :
« Notre révolution est et doit être permanemment, l’action collective des révolutionnaires pour transformer la réalité et améliorer la situation concrète des masses de notre pays. Notre révolution n’aura de valeur que si en regardant derrière nous, en regardant à nos côtés et en regardant devant nous, nous pouvons dire que les burkinabé sont, grâce à la révolution, un peu plus heureux, parce qu’ils ont de l’eau saine à boire, parce qu’ils ont une alimentation abondante, suffisante, parce qu’ils ont une santé resplendissante, parce qu’ils ont l’éducation, parce qu’ils ont des logements décents parce qu’ils sont mieux vêtus, parce qu’ils ont droit aux loisirs ; parce qu’ils ont l’occasion de jouir de plus de liberté, de plus de démocratie, de plus de dignité. Notre révolution n’aura de raison d’être que si elle peut répondre concrètement à ces questions. »

Est-ce donc rêver que de construire une société où ce minimum puisse être réalisé ? Certes même des pays bien plus riches comme la France ou les Etats Unis n’arrivent pas à satisfaire ces besoins pour tous. Ce n’est pas faute d’en avoir les moyens, mais plutôt mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
oblige, que le moteur de la société reste la recherche de la rentabilité plutôt que la satisfaction des besoins. Le mot révolution est désormais absent des débats politiques, il a été tellement dévoyé, mais comment remettre la satisfaction des besoins au premier plan ?

Dans le Burkina Faso de Thomas Sankara, on faisait la révolution. L’économie devait être tirée par les besoins et surtout on s’en donnait les moyens en luttant contre ceux qui s’y opposaient. On ne rêvait pas à réaliser ses objectifs, on y travaillait, durement. Il ne s’agissait pas d’un rêve. La part de rêve consistait peut-être dans la vitesse avec laquelle on voulait les atteindre. Tant d’aînés de Thomas Sankara s’étaient fixé les mêmes objectifs qui à force de réalisme, d’étapes historiques à respecter, de planifications soigneusement élaborées se sont perdus dans les méandres de l’histoire pour finir à force d’excuses et de compromissions par s’enrichir personnellement sur fond de dictature pendant que le peuple s’enfonçait toujours plus dans la misère. C’est à la lumière de ces révolutions trahies, de la Guinée de Sékou Touré, au Bénin de Mathieu Kérékou, de Madagascar de Didier Ratsiraka au Congo de Sassou Nguesso que nous pouvons mieux juger de l’oeuvre de Thomas Sankara.

Le rêve n’était pas tant que ces objectifs étaient irréels mais plutôt qu’il voulait qu’ils se réalisent vite, presque tout de suite. Mais c’est aussi pour ne pas être responsable du énième échec qu’il était si exigeant. Les seuls véritables reproches qu’on pourrait lui faire, c’est d’avoir accédé au pouvoir trop jeune, d’avoir voulu aller très vite dans une situation pourtant extrêmement difficile en regard des objectifs que s’était fixée la révolution et des moyens disponibles pour les atteindre. Ce qu’on peut lui reprocher c’est finalement d’avoir été trop humain, trop sensible. C’est son humanité qui l’avait amené à pousser son entourage à s’atteler à une tâche que beaucoup pensait inhumaine car trop ambitieuse.

Nous touchons ici aux limites de l’action d’un homme face aux réalités objectives dans un contexte historique précis.
Les forces productives n’étaient guère développées en Haute-Volta. La révolution ne consistait pas à se saisir des biens des bourgeois détenteurs des moyens de production quasiment inexistants, pour les remettre aux mains du peuple, mais plutôt à créer une industrie nationale. Ce qui ne peut se faire en quatre ans. La paysannerie était au centre des préoccupations, mais elle était peu politisée, une grande partie demeurait sous l’emprise de la chefferie. Et dans bien des endroits les méthodes de culture en étaient restées à ce qu’elles étaient avant la colonisation. Seuls le coton avait bénéficié d’une attention particulière. La révolution s’entendait ici par le développement des forces productives, la modernisation et la rationalisation de l’agriculture, le développement de filières, la mise à sa place d’un circuit de commercialisation qui libère les paysans de l’emprise des commerçants spéculateurs mais aussi la formation des paysans, l’alphabétisation et lutte contre la chefferie. Les ennemis du peuple se résumaient pour l’essentiel aux quelques politiciens qui s’étaient partagés le pouvoir jusqu’ici et leur quelques alliés. Mais on ne les a guère entendus durant le processus, les leaders arrêtés, leurs partis ont cessé d’exister, montrant par là leur peu de réalité.

La révolution a donc surtout consisté à mettre en place une véritable économie nationale et à tenter de se libérer des pressions extérieures économiques et politiques, à résister aux tentatives de déstabilisation. Nous avons montré à ce propos tous les obstacles que le Burkina Faso a rencontrés de la part des bailleurs de fonds. Enfin, la Haute-Volta n’a guère de richesse dans son sous-sol, une bonne partie de son territoire souffre de sécheresse.

C’est dans ce contexte qu’a éclaté la révolution. Sur quelles forces pouvait-elle s’appuyer en l’absence d’une classe ouvrière ou d’une paysannerie consciente. Sur la petite-bourgeoisie urbaine constituée essentiellement des salariés fonctionnaires ou d’intellectuels, d’une partie de l’armée dont l’engagement est forcément limité, de la jeunesse scolaire et de celle encore plus nombreuse au chômage.

Quant aux forces politiques organisées, capables de diriger le processus, elles étaient faibles et la mieux structurée a été écartée dès la première année. Les autres se sont perdues dans des querelles intestines. C’est dans ce contexte que l’armée a pu prendre tant de poids dans la prise du pouvoir puis dans la direction de la révolution et enfin dans le dénouement tragique de la crise.

C’est peu dire que les conditions objectives pour la réussite de la révolution n’était guère réunies. Ce n’est pas d’avoir voulu aller trop vite que la révolution a échoué, dans le sens où elle a été interrompue, mais bien du fait que le contexte était trop défavorable. Replacé dans ce contexte, le bilan est plus que positif, il est même remarquable.

Thomas Sankara aurait pu se débarrasser de ses ennemis, il en avait les moyens, beaucoup dans son entourage le suppliait de le faire. La révolution est plus importante que ta rigueur morale lui a-t-on sans doute affirmé. Peut-être aurait-il du mieux se protéger ? Il ne pouvait en tout cas pas imaginer que son ami viendrait à être responsable de son assassinat. En tout cas, il ne voulait pas tomber dans le cycle sans fin des clarifications sur fond d’assassinat sous prétexte d’étapes supérieures qui cachent souvent une simple lutte pour le pouvoir. Au contraire il a cherché à élargir la base de la révolution et s’est opposé à ceux qui portaient des exclusives. Il s’est battu politiquement, mais en face on a préféré l’éliminer physiquement ce que nous pourrions interpréter comme un aveu de faiblesse. Thomas Sankara savait que s’il venait à employer ces méthodes, il aurait cessé d’être celui qu’on aimait, celui en qui on avait confiance, celui qui rassurait au moment des doutes par son intégrité et sa rigueur morale. Bien d’autres n’ont pas eu cette attitude qui se sont vite dévoyés.

L’itinéraire de Thomas Sankara de l’enfance à la présidence de la république n’en fait pas un héros. Certes il avait de bonne disposition, et a vécu, malgré les difficultés qu’il a connues, une enfance privilégiée par rapport à la masse des petits voltaïques de sa génération. Mais pour le reste, les clés de son ascension sont, le travail, l’observation, l’étude, la persévérance, la résolution, l’écoute, la curiosité, la soif de savoir, la fidélité.

A reprendre les différentes étapes de sa vie, on a l’impression qu’il a vécu l’esprit perpétuellement en éveil et qu’il a su faire fructifier chacune de ses expériences pour en tirer le meilleur. De son enfance il se rappelle combien l’injustice est insupportable, de son éducation religieuse il conserve les leçons d’humilité de Jésus et un certain humanisme, de son adolescence il tire surtout la formation classique et sans doute quelques leçons sur la révolution française, de sa rencontre avec le marxisme, la rigueur de l’analyse des rapports sociaux et les perspectives de changement, de son séjour à Madagascar, de précieuses leçons d’économie mais aussi une expérience vivante de révolution, de la guerre avec le Mali, une horreur du sang versé inutilement. Faut-il continuer ?
A la fin de sa vie, il s’apprêtait à faire fructifier l’expérience acquise depuis qu’il était au pouvoir pour donner une nouvelle impulsion à la révolution. Il avait compris qu’il fallait en ralentir la marche, il voulait prendre des distances avec le pouvoir pour mieux se consacrer à ce qui lui semblait une tâche urgente qui devenait primordiale pour toute nouvelle avancée : unir les différentes factions qui soutenaient la révolution et en rallier de nouvelles. Non qu’il avait un goût particulier pour la construction d’un appareil. On sentait au contraire qu’il voulait mettre sur pied une organisation d’un type nouveau, qui tout en étant efficace dans la direction de la révolution conserverait la diversité nécessaire à la réflexion créative. Mais à l’étape où en était la révolution il sentait qu’il n’était plus possible que tous les cadres engagés perdent leur énergie à lutter les uns contre les autres au lieu de se rassembler et de s’unir dans une même structure entièrement consacrée à la réflexion collective pour aller de l’avant et lutter politiquement contre les véritables adversaires. C’est un dirigeant qui venait juste de franchir une étape nouvelle qui a été assassiné.

Oui, Thomas Sankara peut être montré en exemple comme un homme de son temps. Et tant mieux si la jeunesse africaine s’en empare comme une lueur d’espoir, comme un phare qui éclaire son chemin, comme l’exemple du possible et de l’intégrité que l’on jette à la face de tous les autres présidents du continent toujours à se chercher des excuses dans leur incapacité à entraîner leur peuple et à améliorer sa situation. Certes la marge de manoeuvre d’un pays qui se voudrait indépendant semble aujourd’hui encore plus petite qu’en 1983. Mais l’histoire ne se répète jamais et réserve souvent des surprises. Et tant mieux si la jeunesse africaine fait de Thomas Sankara l’un de ses héros. Son exemple mérite d’être suivi. Nous ne pouvons que souhaiter qu’il suscite des vocations.



cadtm.org
Bruno Jaffré

ingénieur de recherche chez un opérateur de télécommunications, est le président fondateur de l’ONG française Coopération Solidarité Développement dans les Postes et Télécommunications en 1988 dont il a quitté la Présidence en 2005. Il est considéré comme le biographe du président Thomas Sankara. Il participe à l’animation du site qui lui est consacré.

Bruno Jaffré est titulaire d’une maîtrise de mathématiques pures et d’un Diplôme d’études approfondies de recherche comparative sur le développement à l’École des hautes études en sciences sociales.

http://thomassankara.net
http://blogs.mediapart.fr/blog/bruno-jaffre