Impact des accaparements des terres sur la migration des jeunes en Afrique de l’ouest

Rapport d’atelier NoVox - Novembre 2017

12 décembre 2017 par No Vox

Nous publions ici le compte-rendu de NoVox de l’atelier « Impact des accaparements des terres sur la migration des jeunes en Afrique de l’Ouest » organisé dans le cadre du forum citoyen Afrique-Union européenne, forum réprimé violemment par les autorités locales et nationales ivoiriennes les 29 et 30 novembre 2017.

L’Afrique est aujourd’hui le continent le plus touché par les accaparements de terre conduisant à la fois à la destruction des ressources naturelles, à des déplacements forcés des populations – bien souvent sans contrepartie ou si peu – et à une déstabilisation majeure des relations sociales et commerciales locales.

Cette immixtion permanente aux profits d’investisseurs étrangers ou appartenant aux classes capitalistes locales, est une des conséquences directes des plans d’ajustement structurels des institutions de Bretton Woods (FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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& Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site : http://www.banquemondiale.org
). Celle-ci se perpétue aujourd’hui à travers la transformation des lois foncières impulsée par le Doing Business et le Benchmarking Business of Agriculture de la Banque mondiale ou encore de l’intronisation forcée de l’agrobusiness promue par les gouvernements du G20 G20 G20 : Le Groupe des vingt (G20) est un groupe composé de dix-neuf pays et de l’Union européenne dont les ministres, les chefs de banques centrales et les chefs d’État se réunissent régulièrement. Il a été créé en 1999, après la succession de crises financières dans les années 1990. Il vise à favoriser la concertation internationale, en intégrant le principe d’un dialogue élargi compte tenu du poids économique croissant pris par un certain nombre de pays. Sont membres : Allemagne, Afrique du Sud, Arabie saoudite, Argentine, Australie, Brésil, Canada, Chine, Corée du Sud, États-Unis, France, Inde, Indonésie, Italie, Japon, Mexique, Royaume-Uni, Russie, Turquie, l’Union européenne (représentée par le Président du conseil et celui de la Banque centrale européenne). , tout cela en profitant de la collaboration plus ou moins active des classes dominantes africaines.

Une pareille situation entraîne évidemment une migration forcée, des jeunes notamment. Tandis que le mur de Schengen n’en finit plus de s’épaissir, ces populations se retrouvent en proie à un péril permanent, entre traversée de la bande sahélo-saharienne, répressions, détentions, ou encore objets d’inhumaines transactions.

Ces conditions, contraires au respect des droits humains fondamentaux et notamment permises par une domination politique au nom du remboursement de dettes illégitimes, ne peuvent plus durer, et les mouvements de luttes, tant locaux qu’internationaux, doivent jouer un rôle majeur pour y mettre un terme et recouvrer une souveraineté qui leur appartient.

Introduction

Dans le cadre de l’organisation du forum citoyen Afrique-Union européenne, NOVOX-CÔTE D’IVOIRE a organisé un atelier autogéré avec GRAIN et la coalition internationale des sans-papiers et migrants (CISPM) sur le thème « L’impact des accaparements des terres sur la migration des jeunes en Afrique de l’Ouest ».

Cet atelier a réuni plus de 30 participants compose de :
- les membres de NOVOX-CI et NOVOX-AFRIQUE ;
- GRAIN représenté par ANGE BAIMEY ;
- les membres de CISPM D’EUROPE ET MALI ;
- les membres de DIEL PARIS ET SENEGAL ;
- les victimes d’accaparement

  • * BOUNDY
  • * Les villageois de Famienkro
  • * Les petits pêcheurs d’Abidjan et Jacqueville
    - et d’autres participants venus d’ailleurs.


I - Objectifs de l’atelier

Créer un cadre d’échange pour présenter l’impact des accaparements des terres sur les migrations des jeunes en Afrique de l’Ouest afin de proposer des solutions pour remédier à ce problème.

II - Approche méthodologique

L’atelier s’est déroulé en 5 phases
- Exposé inaugural
- Témoignages des victimes
- Présentation de l’impact des accaparements sur la migration
- Recommandations
- Observations


III - Exposé inaugural

La première communication sur le thème : « Outils de lutte contre les injustices foncières en Afrique de l’Ouest » a été animé par Daleba Nahounou, coordinateur de la coalition des indignes de Côte d’Ivoire. Après définition des concepts clés, le communicateur a instruit les participants sur le mode opératoire des multinationales pour accaparer les terres et l’eau des communautés paysannes. Ces entreprises dépossèdent les communautés avec la complicité de certains de leurs membres et/ou des autorités administratives et politiques. En outre il a mentionné que les lois mises en place ne garantissent pas toujours le droit des communautés à la terre.

Ainsi, il faut prévoir des instruments et outils novateurs de lutte pour contrer les tentatives de dépossession et garantir la justice sociale.
Comme outils de lutte il a cité :
- la mobilisation sociale comme comme un moyen efficient de lutte contre l’injustice foncière ;
- les alliances au niveau national et international pour créer une synergie d’action contre les multinationales et leurs complices ;
- les réseaux sociaux comme moyen de dénonciation des injustices foncières.

Pour conclure, il nous a partagé deux exemples de luttes de mobilisation sociale qui sont la famille Boundy en Côte d’Ivoire et les villages des san au Mali.

IV - Témoignages des victimes d’accaparement

Le témoignage des victimes a été fait en trois catégories.

IV - A- Les accaparements urbains avec la famille Boundy et le cas de Bamako (Mali)

La famille Boundy est l’exemple atypique des accaparements urbain dans la ville d’Abidjan précisément dans la commune de Marcory. En effet, la famille Boundy propriétaire du terrain depuis 1962 est depuis 11 ans confrontée à un problème d’accaparement face à un riche homme d’affaire libanais, qui avec la complicité des autorités, a cassé leur maison dans le but d’exploiter l’espace.

Ainsi dans le cadre de l’atelier, nous avons invité une des filles de feu Souleymane Boundy, Nouma Boundy qui nous a relaté la situation.
A la suite de son intervention nous retenons la complicité des autorités politiques et administratives, la partialité des institutions en charges de la justice et la mobilisation des mouvements de lutte ivoiriens comme moyen d’expression de la justice et garant des valeurs sociales. La famille Boundy a pu résister à cette injustice grâce aux soutiens des mouvements de lutte tels que : NOVOX-CÔTE D’IVOIRE, LA COALITION DES INDIGNES, PLUS DE VIE, REGARD CITOYEN, ETC.

Aujourd’hui, ces mouvements et d’autres organisations de la société civile ivoirienne sont en train de reconstruire la maison pour ces orphelins.

A l’instar de la CÔTE D’IVOIRE, le MALI connait des accaparements urbains.

Les populations maliennes expatriées subissent régulièrement ces cas d’injustice. En effet, plusieurs maliens de la diaspora vivant en Europe se sont procurés des parcelles pour bâtir des maisons une fois de retour au pays. Mais il constate à leur retour au pays que ces parcelles ont été utilisées illicitement. C’est le cas de M.DIALLO KOUNDE de la CISPM, qui malgré les procédures judiciaire engagées, n’a pas pu récupérer son terrain. Ils sont nombreux ces maliens qui subissent ce genre d’injustice.


IV - B - Les accaparements ruraux avec le village Famienkro

Le porte-parole des victimes du village Famienkro nous a partagé une situation qui présente l’impact des accaparements sur la migration. En effet, depuis 2013 un accord cadre a été conclu entre l’Etat de Côte d’Ivoire, la compagnie hévéa de PRIKRO pour l’exploitation de 11 000 hectares. Cette superficie de terre comprend principalement les villages de FAMINKRO, KOFFESSO et TIMBO.

Cet accord a occasionné des destructions massives de champs des populations. Ainsi, dans l’optique de protester contre les accaparements de leurs terres, les populations des 3 villages se sont révoltées en juillet 2015. Malheureusement, la gendarmerie a tiré à balle réelle sur les populations contre toute attente occasionnant deux morts. Cela s’est suivi d’une série d’arrestation avec 71 cas d’incarcérations dont le roi de FAMIENKRO et certains membres de la notabilité et la chefferie des autres villages.

Après plusieurs tractations, le roi de Famienkro et les chefs de village ont été libérés après six mois de détention, précisément en décembre 2015. Malheureusement pendant leur incarcération, quatre personnes ont perdu la vie. Il faut noter qu’une procédure judiciaire a été engagée par les populations contre l’Etat de Côte d’Ivoire, au tribunal de M’BAHIAKRO, qui a pareillement créé des titres fonciers en son nom pour légaliser sa forfaiture. Le dossier reste pendant au tribunal car le juge en charge du dossier s’est exprimé incompétent face à ce dossier relevant de la chambre administrative du tribunal.

C’est une situation de tension et d’instabilité qui demeure dans les trois villages. Car toutes les personnes qui se sont opposées au projet sont systématiquement arrêtées. Beaucoup de paysans ont migré vers d’autres zones pour préserver leurs vies et celles de leurs familles, les jeunes par contre ont préférés emprunter le chemin de la méditerranée car il y’a plus de terre à cultiver.


IV - C - Les accaparements des bordures du littoral/lagunaire avec les petits pêcheurs

Le porte-parole des petits pécheurs Herman Gama a présenté la situation de la pêche artisanale dans le district d’Abidjan.

Avec l’urbanisation les zones d’activités des petits pêcheurs sont beaucoup convoitées par les multinationales. En effet, les alentours de la forêt du banco qui sont des habitats aquatiques naturels permettaient la bonne pratique de la pêche. Mais avec l’arrivée de deux sociétés de fabrication de ciment aux abords de la lagune Ebrié, de SCI-béton et NCI-béton, les petits pêcheurs ont été chassés de leur zone d’activité. Pour avoir un grand espace, ces entreprises utilisent le remblayage de l’eau ce qui détruit l’habitat du monde aquatique.

L’installation de ces deux sociétés de fabrication de ciment réduit la zone d’activité des petits pêcheurs. Aussi les produits utilisés sont toxiques pour les poissons.

En outre, la construction d’une société de transport lagunaire dénommé STL dans le village d’Abobo Doumé, a conduit au déguerpissement des petits pêcheurs et des revendeuses de poissons. Il a terminé par dire que si rien n’est fait dans trois à cinq ans, les petits pêcheurs n’auront plus d’espace pour mener leurs activités de pêche.


V - Présentation de l’impact des accaparements sur la migration

Les différents cas d’accaparements présentés ci-dessus nous ont dépeint la perte des moyens de subsistance des victimes (forets, eaux, terrains). Généralement, ces victimes se retrouvent dans une situation désespérée qui les pousse à aller à l’aventure en quête d’un mieux-être.

Le cas de FAMIENKRO ou plusieurs jeunes ont eu leur salut par leur départ du village pour ne pas être incarcérés. En outre les enfants Boundy qui nous confiaient que n’eut été le soutien des mouvements de lutte, ils auraient emprunté les canaux périlleux de la Libye. En plus, les petits pêcheurs vu l’instabilité de leur activité, sont tentés de tout abandonner pour aller à l’aventure. Enfin, ces maliens membres de la diaspora qui retardent leur retour au pays à cause cette même situation. Tous ces exemples montrent l’impact des accaparements sur les migrations des populations.


VI - Recommandations

Pour résoudre cette situation nous proposons les recommandations suivantes :
- Créer une synergie d’action des mouvements de luttes contre les accaparements des terres en Afrique ;
- Tenir compte des exigences des populations dans l’exécution des projets de développement ;
- Veillez à l’application et le respect de la loi sur le foncier dans les pays de la CEDEAO.


VII - Observations et commentaires

Cet atelier a rencontré l’adhésion des participants à en juger par les interventions constantes de ces derniers. Cependant, la salle a rendu quelque peu difficile les travaux car elle n’était pas appropriée, nous nous sommes contentés de l’amphi par faute de salle d’atelier disponible. Aussi le timing accordé était très court ce qui ne nous a pas permis de déroulé fidèlement notre programme. En dehors de ces deux remarques tout s’est bien déroulé.


VIII - Conclusion

Au terme de l’atelier nous avons constaté que bon nombre de jeunes sont contraints à la migration à cause de l’accaparement de leurs terres. N’ayant plus de moyens de subsistances, l’aventure se présente comme la seule voie de leur réalisation sociale et économique. Pour garantir le droit des communautés, les mouvements de luttes doivent continuer leur engagement pour la justice sociale.