Forum social mondial, Mumbaï 2004

Interview de Victor Nzuzi, agriculteur congolais

27 janvier 2004 par Yannick Bovy , Victor Nzuzi


Victor Nzuzi est congolais et agriculteur. Il est président du GRAPR (Groupement de réflexion et d’appui pour la promotion rurale), organisation paysanne membre du réseau CADTM en République démocratique du Congo. Il a participé, à Mumbai, à de nombreux débats et ateliers dans le cadre du FSM, et livre ici quelques unes de ses impressions.

Mumbai, le FSM, c’est du jamais vu ! C’est un festival, un carnaval, c’est un Forum où le pauvre le plus pauvre s’approprie le mouvement. C’est une leçon pour ceux qui pensent que le Forum doit se tenir dans des grandes salles avec des micros et des vedettes. En arrivant, j’étais comme frustré d’avance, je me disais : « Mumbai sera mon dernier voyage... » Mais finalement, je sens qu’il y a encore de la vie dans la dynamique du Forum. On peut faire de la vie avec les gens de la base.

Pourquoi pensais-tu que Mumbai serait ton dernier voyage ? Marre des pérégrinations altermondialistes ?

Sincèrement, je trouvais que ce que l’on combattait se reproduisait aussi dans notre milieu. J’étais un peu déçu, quoi. On retrouve les mêmes figures, qui disent les mêmes choses en ne laissant pas d’espace aux autres. Mais finalement, à Mumbai, je me suis retrouvé dans cette ambiance où la population, le mouvement populaire se retrouvent sous les arbres et tiennent leurs séminaires et leurs ateliers. A l’avenir, il faudra voir dans quelle mesure ce qui se dit dans les mouvements les plus populaires, sous les arbres, pourra être traduit pour que nous nous comprenions, entre Indiens et gens venus d’ailleurs.

A quand un FSM africain ?

C’est un vrai problème. Il y a beaucoup de divergences en Afrique. D’abord, nous devons arriver à organiser un vrai Forum social africain. Aujourd’hui, ce Forum social africain se cherche encore... Il faut dire que dans beaucoup de pays, ce genre de forum est souvent confisqué par une classe, par des intellectuels, par deux ou trois personnes qui se décrètent « Forum social » et qui veulent que les autres viennent se greffer à eux. Par ailleurs, il y a aussi un problème d’infrastructures. S’il doit se tenir, ce FSA devra sans doute être organisé en Afrique du Sud, ou au Sénégal, ou en Afrique du Nord, dans le Maghreb...Il faut y penser, mais ce ne sera pas facile.

Après ce FSM à Mumbai, dans quel état d’esprit retournes-tu au pays ?

Le pays est dans un trou très très profond où les idées et les forces doivent converger pour que nous puissions vraiment mener un travail de développement. Même au village on peut faire un forum avec le villageois, avec le paysan, avec la classe la plus populaire. Ce n’est pas une spécificité des intellectuels. C’est ça la grande leçon que j’ai tirée du Forum social de Mumbai.

Ce n’est pourtant pas simple, pour prendre un exemple, de rendre compréhensible pour chacun(e) toute la complexité de la question de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
 ?

On me pose souvent cette question de savoir si les villageois comprennent cela. Mais les villageois, ils comprennent, parce qu’ils vivent cette réalité ! Par exemple, il y a trente ans, ils pouvaient encore envoyer leurs enfants à l’école presque gratuitement, ou à des prix raisonnables. Ils pouvaient aller à l’hôpital se faire soigner à un prix abordable. Et aujourd’hui, il faut pratiquement vendre tout ce qu’on a comme réserves alimentaires, il faut vendre tout ce qu’on a comme semences. Expliquer la dette dans nos milieux, ce n’est pas aussi difficile qu’on le pense. On voit le cantonnier qui n’est plus sur la route, la route cassée, le pont emporté... Ca se comprend facilement.

Quelle est l’impression la plus forte que tu retiens de ce bref séjour en Inde ?

La misère. Je croyais qu’on était les plus malheureux, au Congo, mais la misère, en Inde... C’est la richesse qui côtoie l’extrême pauvreté. Quand on sait que le gouvernement indien entretient la bombe atomique, alors que cet argent pouvait être investi dans le social : changer la vie dans les bidonvilles, dans les quartiers populaires... Je suis très déçu. Je me demande même s’il y a un pouvoir en Inde, et ce qu’il fait. Nous, ça nous donne du courage pour dire : « Ecoute, on est pas seuls à vivre dans la misère, et on peut faire quelque chose avec les potentialités dont nous disposons ».



Interview réalisée le 23-01-04 par Yannick Bovy. Montage : Frédéric Lévêque. Retranscription : Aïcha MAGHA.

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