Julian Assange, toute ressemblance avec Omar Radi est purement fortuite...

21 septembre par Pauline Imbach


Cet article est une libre adaptation d’une tribune d’Antoine Vey, l’avocat de Julian Assange, publiée le 12 septembre 2020 dans le Journal du Dimanche [1].

Nous avons conservé la même structure et n’avons pas touché à l’analyse des faits. Seul le nom de Assange a été systématiquement remplacé par celui de Radi ainsi que les biographies des accusés respectifs et les calendriers des deux affaires. Pour plus de clarté, les éléments modifiés par nos soins sont indiqués en italique.

Le 22 septembre s’ouvrira à Casablanca l’audience au terme de laquelle un juge marocain décidera si Omar Radi est coupable de « viol » et de « réception de fonds étrangers dans le but de porter atteinte à la sécurité intérieure de l’État ». Un deuxième procès pour « ébriété sur la voie publique », « injure » et pour « avoir filmé quelqu’un sans son consentement », assorti de « violence » a été fixé au 24 septembre. Dans cette attente, et depuis le 29 juillet, Radi est détenu, d’abord à l’isolement, dans à la prison d’Oukacha, à Casablanca, la ville la plus peuplée du Maroc. En août, lorsque sa famille, a pu le rencontrer, il leur était apparu toujours lucide et combatif. Si Omar Radi est reconnu coupable d’atteinte à la sécurité nationale, il encourt une peine de prison allant de quinze ans à la prison à vie. S’il est reconnu coupable d’agression sexuelle, il risque jusqu’à dix ans de prison.

Le peu de résonance collective de cette affaire dans le monde francophone n’est clairement pas à la hauteur de l’enjeu considérable que celle-ci représente pour nos démocraties. Et si le public pouvait avoir accès au contenu précis du dossier judiciaire, il serait bien en peine de comprendre les raisons de la persécution institutionnelle qui s’abat sur le co-fondateur du site d’information et d’enquête Le Desk, depuis de nombreux mois.

Omar Radi est marocain. Il est né en 1986. Lanceur d’alerte, traître, anarchiste, complotiste, journaliste, éditeur de presse, star planétaire, au fond, Radi a toujours cherché à s’affranchir de tous les rôles que l’on a entendus lui faire jouer.

Pour comprendre le dossier, il faut remonter en arrière [2]. Depuis plus de dix ans, Omar Radi travaille et enquête sur des sujets sensibles, qui ont fait de lui une cible du pouvoir marocain. Co-réalisateur d’un documentaire sur le Hirak, le journaliste a collaboré avec de nombreux médias marocains et internationaux et enquêté sur la corruption, l’économie de rente, la prédation foncière et les collusions entre pouvoir et milieux économiques. En 2013, son enquête sur l’exploitation des carrières de sables au Maroc, qui dénonce l’opacité du système d’agrément, obtient le Prix du journalisme d’investigation de l’Association marocaine pour le journalisme d’investigation (AMJI). Lauréat de la fondation Thomson Reuters en 2015, il rend public, l’année suivante, des données qui seront à l’origine du scandale “des serviteurs de l’État,” qui dévoile une énième histoire d’accaparement de terre et qui implique d’influentes personnalités publiques marocaines.

Le 22 juin 2020 Amnesty International révèle que Radi a été ciblé par le logiciel de surveillance de la société israélienne NSO, vendu seulement aux États. 48h plus tard il est sous le coup de la première accusation d’espionnage. Entre le 24 juin et le 28 juillet (cinq semaines) Radi a fait l’objet de 10 convocations pour les imputations d’espionnage et de réception de fonds en contrepartie de renseignements, et d’une interpellation pour “ivresse publique et violences”. Radi a subi 97 heures d’interrogatoire par la Brigade nationale de la police judiciaire. A l’issue de quatre semaines de harcèlement policier et judiciaire il est incarcéré la veille des vacances judiciaires, le 29 juillet 2020, visé par une enquête pour de prétendus délits sexuels. Cette accusation a fait l’objet d’une très large médiatisation qui a brouillé l’image de Radi sur la scène internationale.

Radi conteste fermement les faits, mais la seule accusation, qui lui fait encourir une peine de l’ordre de 15 années de prison, est la source ’légale’ d’un acharnement institutionnel : détention dans des conditions indignes, tortures psychologiques, notamment par des pressions sur ses proches et des surveillances systématiques.

Au fond, ce qui est reproché à Omar Radi c’est d’avoir mis à mal l’image du makhzen.

L’affaire n’est plus juridique, mais politique. La règle de droit disparaît et les institutions que celle-ci est censée gouverner s’en affranchissent, pour mettre à terre celui qu’elles persécutent.

Les contre-pouvoirs sont inexistants. La presse peine à informer sur une affaire pas si complexe et l’État profite de la situation sanitaire liée au COVID 19 pour accentuer sa politique répressive, ce qui rend difficile une mobilisation populaire. Les juristes ne peuvent utilement plaider cette cause puisque les institutions judiciaires sont, au fond, commandées par le pouvoir politique, servi par une administration toute puissante.

Qu’il soit à ce point risqué pour une femme ou un homme de faire un travail d’investigation journalistique démontre l’hypocrisie féroce des décideurs. Que ce travail aboutisse à ce que le journaliste subisse la répression en est la preuve ultime, et l’aboutissement logique.

Derrière un visage institutionnel souriant opèrent des gouvernants qui ne cessent de s’affranchir des règles de droit. Ce constat n’a rien de nouveau. La nouveauté, c’est que la réalité d’un tel fonctionnement soit désormais sous les yeux de tous, accessibles à tous, pour peu qu’on veuille la regarder en face. Que reproche-t-on à Radi, si ce n’est d’avoir exposé et mis dans le débat public ces pratiques institutionnelles ?

Tel pourrait être finalement le véritable enjeu du cas Radi : savoir si les institutions ne sont que des jouets que l’on peut manipuler et qui protègent les puissants, ou si elles sont l’instrument d’un système défini par des règles intangibles qui s’imposent aux gouvernants. C’est au fond l’existence même de l’État de droit qui est au centre de ce procès. Mais à la différence du cas Assange, la scène se passe au Maroc et Omar Radi semble avoir répondu à la question de l’existence d’un État de droit lors de son passage dans l’émission 1D2C diffusée le 25 aout 2018 « Lors du discours du trône l’année dernière, le roi a retiré sa confiance de toutes les institutions du pays à l’exception de l’appareil sécuritaire. C’était un message clair : Personne ne joue son rôle, ni administration, ni ministre, etc. seuls deux organismes fonctionnent : le patronat et les appareils sécuritaires ».


FREE OMAR RADI - the courage to speak the truth from HURIA on Vimeo.

La vidéo comporte des passages en arabe, en anglais et en français, parfois sous-titrés.




Notes

[2Les éléments de biographie proviennent de l’article « Maroc : les chiffres qui prouvent le harcèlement judiciaire contre Omar Radi » publié par RESF le 28 août 2020. https://rsf.org/fr/actualites/maroc-les-chiffres-qui-prouvent-le-harcelement-judiciaire-contre-omar-radi

Autres articles en français de Pauline Imbach (65)

0 | 10 | 20 | 30 | 40 | 50 | 60