Presse internationale

Kenya : Le gouvernement n’a pas de raison morale de rembourser ses dettes

17 mars 2006 par Soren Ambrose , Njoki Njoroge Njehu


Avant sa récente débâcle, l’ancien Ministre des Finances David Mwiraria a fait les gros titres à la mi-janvier en demandant l’annulation de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
extérieure du Kenya. Cette demande, formulée dans le contexte de la sécheresse actuelle, d’une visite du célèbre économiste Jeffrey Sachs et de la publication d’un rapport de l’ancien Ministre de la planification Anyang Nyong’o, a fait l’objet d’un consensus inhabituel entre le gouvernement et ses critiques.

Mwiraria avait auparavant été réticent à demander l’annulation de la dette, arguant du fait que cela pourrait porter préjudice à la notation financière du Kenya. Malheureusement, la demande est venue trop tard, sept mois après la fin des négociations qui ont abouti à l’accord du G8 G8 Ce groupe correspond au G7 plus la Fédération de Russie qui, présente officieusement depuis 1995, y siège à part entière depuis juin 2002. annulant la part multilatérale de la dette de 13 Etats africains.

Dans tous les cas, la démission de Mwiraria trois semaines plus tard, suite à une série de présomptions de corruption, vint probablement détourner le peu d’attention que sa demande avait pu lui apporter. En effet, les représentants officiels du FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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et de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
qui lurent ses premiers commentaires eurent certainement quelque plaisir à l’idée que son appel serait désormais terni et considéré encore une fois comme la tentative d’un ministre corrompu de contourner les règles du jeu.

Mais Mwiraria n’était pas le seul ministre à émettre cette revendication. Le 27 janvier, le Ministre des Affaires étrangères, Raphael Tuju, indiqua que la recherche d’une annulation de la dette allait définir les engagements vis-à-vis des partenaires multilatéraux.
Scandales et problèmes de calendriers mis à part, les Kenyans devraient faire bon accueil au changement de position du gouvernement sur la question de l’annulation de la dette et demander qu’il aille jusqu’au bout. Car c’est la reconnaissance bien tardive que le paiement de la dette extérieure, qui utilise environ 22% du budget annuel, représente un poids significatif, inutile et injuste, qui tire l’économie kenyane vers le bas.

Aucun des scandales de corruption qui font la une des journaux aujourd’hui ne pourra changer quoi que ce soit à propos du scandale qui dure depuis 25 ans et que constitue la crise internationale de la dette.

Mwiraria, Nyong’o, Tuju et Sachs ont tous raison quand ils disent que le Kenya ne pourra pas atteindre les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD), bien que très modestes, tant que la dette ne sera pas éliminée. Ils ont raison, aussi, de ne pas tenir compte du prétendu risque pour la notation financière du Kenya en exigeant l’annulation de la dette. Au cours de l’année dernière, le Nigeria et l’Argentine ont démontré que les gouvernements qui tiennent tête aux créanciers et placent les intérêts de leur peuple en premier ne sont pas pénalisés, mais récompensés par un respect financier et politique.

Et bien qu’ils n’insistent pas dessus, les militants anti-dette de ces dernières années auraient raison de souligner que le quotidien de la dette dans lequel le FMI et la Banque mondiale ont maintenu le Kenya et des dizaines d’autres pays en développement est nourri de réclamations (de créances Créances Créances : Somme d’argent qu’une personne (le créancier) a le droit d’exiger d’une autre personne (le débiteur). ) qui ont été depuis présentées comme illégitimes.

Si le Parlement accédait aux demandes de la société civile de rendre public le registre de la dette, il serait facile de prouver que la plupart de ces dettes sont la conséquence de projets et de programmes auxquels les Kenyans n’ont jamais donné leur accord, et qui firent plus de mal que de bien.

C’est sur la base de tels arguments que les Etats-Unis et d’autres grandes puissances ont négocié avec succès l’annulation de la dette irakienne. Pourquoi les Kenyans devraient-ils payer pour la corruption passée ?

Il faut se souvenir que c’est à cause de ces dettes et des conditions d’asservissement que le FMI et la Banque mondiale imposent aux pays endettés que la souveraineté du Kenya est compromise.

L’élimination de la dette extérieure du Kenya est une condition nécessaire à la réalisation des OMD et à un début de restauration de la souveraineté économique et politique du Kenya. Mais, comme le dénouement des scandales Goldenberg et Anglo Leasing le démontrent, ce n’est pas une condition suffisante pour y parvenir.

Si les Kenyans veulent un jour que justice soit faite dans le système économique globalisé, ils doivent exiger de leurs élites politiques une véritable responsabilité. Non pas parce que la BM, le FMI, l’ambassadeur américain ou Sir Edward Clay le disent, mais parce qu’une telle justice n’aurait pas de sens sans un gouvernement national dévoué au responsable exercice de la souveraineté économique et politique.

Tant que la population, les médias et les créanciers considèreront que le gouvernement est redevable en premier chef à ses créanciers, le Kenya aura peu de chance de se libérer de la corruption, ou de regagner sa souveraineté économique et politique.

Pendant une grande partie de ces quinze dernières années, le Kenya a vu les bailleurs de fonds cibler la corruption et interrompre l’aide. L’intégrité doit être totale : elle ne saurait être imposée depuis l’extérieur.

Récemment, le Vice-Président en charge de l’Afrique pour la Banque mondiale, Gobind Nankani, s’est exprimé dans la presse au sujet de Anglo Leasing, disant qu’il était très important que le gouvernement fasse la preuve de son attachement à la bonne gouvernance par des actes.

Bien sûr, ses propos vont être lus par tous comme faisant moins référence à ce dont ont besoin les Kenyans qu’à ce sur quoi la Banque mondiale va insister avant d’apporter davantage d’aide.

La décision consciente de rediriger nos attentes sur la responsabilité est nécessaire. C’est aux Kenyans d’encadrer, d’animer et de conclure ce débat, et non pas à la Banque mondiale.

Après avoir exigé une responsabilité durable et sincère de la part de nos hommes politiques, ceux-ci devraient demander une gouvernance démocratique qui fonctionne dans les intérêts du peuple et non dans ceux de la Banque mondiale et des gouvernements étrangers dont elle représente les intérêts. Et par définition, la gouvernance démocratique est incompatible avec les conditions et les contrôles exorbitants imposés par le FMI, la Banque mondiale et les autres créanciers officiels.

Alors que nous saluons le changement de cap de Mwiraria comme une preuve de la responsabilité économique grandissante au sein du gouvernement, nous devrions aussi nous rappeler l’une des mesures significatives prises par Mwiraria alors qu’il était encore Ministre des Finances : l’indépendance du budget vis-à-vis des fonds des donateurs.

C’est une première dans la région et une étape concrète vers la revendication de la souveraineté kenyane. Elle mérite d’être suivie d’autres avancées, afin de coupler responsabilité économique et autonomie budgétaire.

Nous pouvons commencer dès aujourd’hui à exiger que le Kenya retrouve sa souveraineté et définisse des orientations rationnelles pour des priorités nationales en demandant au gouvernement qu’il fasse preuve de responsabilité lorsqu’il signe des chèques pour le remboursement de dettes illégitimes, détournant ainsi des ressources nationales cruciales pour un peuple affamé et des Kenyans au chômage.

Une bonne gouvernance impliquerait que le gouvernement kenyan déclare, sans aucune ambiguïté, que, pour le bien de son peuple et l’accomplissement de la justice, il s’apprête à répudier une dette qui a appauvri et contraint les Kenyans durant de si longues années.

Cette décision n’aurait que peu de chance de s’attirer les bonnes grâces de la Banque mondiale ou même de Sir Clay, mais, en plaçant le peuple devant les créanciers, ce serait le début d’une véritable responsabilité.



Source : East African Standard (Kenya), 20 février 2006.

Traduction : Aurélie Vitry (CADTM Orléans).